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CHAPITRE X

Un départ et vme arrivée imt^'évus.

Quand Nel rentra vers le soir au Grand- Chàlel, la plus vive agitation y régnait : la maison était sens dessus dessous, les domestiques allaient et venaient d'un air très-efTaré, les enfants se trouvaient partout à la fois; c'était un tohu-bohu général.

Nel, toujours préoccupé de la mission que lui avait confiée Elisabeth, mission dont il était de son devoir, pensait-il, de lui rendre compte le plus lot possible, cherchait patiemment la fillette au milieu de ce véritable tumulte, lorsque celle-ci,

l'ayant aperçu, l'aborda en lui disant gaiement : « Tu ne sais pas la grande nouvelle! Le général Saint-Selme est au Grand-Ghàtel depuis ce matin, et nous partons tous dans une heure. »

La foudre tombant aux pieds de Nel n'aurait pas produit sur le pauvre garçon un efTet plus stupéfiant que ces simples paroles : « Nous partons dans une heure. »

« Vous partez tous? s'écria-t-il avec des larmes dans la voix.

— Mais oui, reprit Elisabeth; c'est-à-dire, le général, Mme d'Antre, ses filles et moi ; car grandpère et grand'mère restent. Nous allons tous nous amuser comme des rois. Veux-tu être du voyage? A ma prière, le général ne refuserait certainement pas de te prendre avec nous ; d'ailleurs, il dit que « plus on est de fous, plus on rit. » Réponds-moi?... Veux-tu? Et je cours lui en parler.

— Merci mille fois, mademoiselle, répondit Nel, très-touché de cette marque d'atTection de la fillette; je préfère rester au Grand-Chàtel.

— Qu'as-tu donc de si important à y faire? »

A cette question, le regard de Nel exprima un tel élonnement qu'Elisabeth en fut frappée.

Elle réfléchit pendant une demi-seconde, et, posant son doigt sur son front :

« Grand-père a raison, dit-elle, devenue tout à coup sérieuse; mon étourderie me rend presque égo'iste. C'est ainsi que l'arrivée du général Sainl- Selme m'a fait tout oublier; tout, jusqu'à ton dévouement pour moi, jusqu'à mon pauvre cher Mauriccl

« Sais-tu quelque chose de lui? » ajouta- t-elle en baissant la voix.

Nel lui fit alors connaître le résultat trop négatif de ce premier jour de recherche.

Elisabeth poussa un soupir.

« Encore une journée perdue! reprit-elle, une journée de souffrance pour grand-père et grandmère ! une journée de fatigue pour toi I »

Elle eût bien voulu pouvoir ajouter :

« Une journée d'inquiétude pour moi! »

« Oh! ne parlez pas de ma fatigue, s'écria Nel aussitôt. Mon bonheur est de vous servir! Et, sur un signe de vous, pour retrouver M. Maurice, je ferais vingt lieues de grand cœur, en marchant et la nuit et le jour.

— îsuil et jour, mon bon Nel ! s'exclama la tillette. Mais quand dormirais-tu? »

Puis, regardant sa montre et changeant de sujet:

« Ya souper, dit -elle; il est plus de huit heures. »

Et comme Nel, pour la première fois peut-être, refusait de lui obéir :

« Va donc, reprit-elle. Je te promets de ne pas quitter le Grand-Chàtel , sans t'avoir fait mes adieux. »

Une demi-heure après, deux voitures chargées de malles stationnaient dans la cour du château : l'une était la calèche du général Saint-Selme; l'autre, la berline de Mme d'Antre.

Les voyageurs, au nombre de sept, devaient se partager en deux bandes et voyager séparément :

le général, Mme d'Antre el Betty, dans la calèctie; les enfants, sous la garde de dame Gertrude, dans la berline.

Lorsque sonna le premier coup de neuf heures, les hôtes du vicomte de Grand-Châtel, réunis au salon, où ils attendaient le moment du départ, se levèrent, et le général, dont l'exactitude vraiment militaire était devenue proverbiale, prit aussitôt congé de ses amis. Mme d'Antre fit de même, ainsi que sa belle-fille et ses filles; puis, chacun descendit les degrés du perron.

Le grand-père chercha des yeux Elisabeth : l'enfant avait disparu.

Cl Elle sait bien, cependant, que le général n'aime pas à attendre, » murmura-t-il en fronçant le sourcil, tandis qu'Odette et Simonne criaient de toute leur force :

« Lisbeth! Lisbelh! Nous partons. »

A cet appel, Elisabeth, suivie de Nel, ne tarda pas à accourir.

Chemin faisant, elle dit à son jeune camarade :

« Ne t'ennuie pas trop en mon absence, mon bon Nel. Je ne sais pas au juste où nous allons; mais qu'importe? Dans huit jours, tout au plus, je serai de retour. Qu'est-ce que huit jours?... Je te le demande, Nel.... Rien, ou presque rien, n'estce pas?. Adieu, soigne bien ma levrette, et n'oublie pas Maurice. «

La fillette se jeta ensuite dans Ks bras de son grand-père et de sa grand'mère, leur n^ les plus tendres adieux, les accabla de ses caresses, après quoi, elle monta en voiture.

Alors, se tournant vers Ne), qui se tenait tristement près de la portière entr'ouverte, elle lui dit à voix basse :

« Va, dès demain, à Orgelet, trouver de ma part le père Rauquebou; il te recevra à merveille, car il est très-bon homme. D'ailleurs, mieux que tout autre, il doit être à môme maintenant de te renseigner sur la dame voilée et sur son tils : il est si curieux et si bavard, mon vieil ami Rauquebou !

«Accepte ceci, ajouta- t-elle, en mettant sa bourse dans la main delNel; c'est pour t'aider à retrouver Maurice. Tu prendras la diligence, je le veux.

— Votre bourse! mademoiselle, murmura le jeune garçon. Je ne.... Et vous, que ferez-vous?

— xMoi! Je puiserai sans façon dans celle de ma nourrice, répondit la fillette qui, sautant de voiture, courut à la calèche près de laquelle se trouvaient son grand-père et sagrand'mère.

« J'avais besoin de vous donner un dernier baiser, s'écria-t-elle en les abordant. Quel malheur que vous ne puissiez pas venir avec nous! Mon bonheur serait complet! »

Les deux vieillards sourirent et embrassèrent tendrement leur chère petite-lille.

En ce moment, le général disait à son cocher :

« Chez moi, à L..., et rondement!

— A L... ! murmura la (illette, à L...! Nous verrons donc Robert demain 1 Quelle bonne nouvelle pour Odette ! »

Et elle rejoignit ses petites amies.

Cinq minutes après, le Grand- Chàtel était rede-

venu silencieux, presque morne : le tumulte avait fait place à la solitude, l'animation au calme, la joie à la tristesse.

Au loin, on entendait encore le bruit affaibli des grelots des chevaux, galopant sur la route de L....

Le général Saint -Selme, cousin éloigné de ]\Ime d'Antre, était un homme de taille à peine au-dessus de la moyenne, aux membres vigoureux, à la physionomie à la fois ouverte et rude, à lair martial, aux cheveux gris taillés en brosse et aux yeux noirs.

Yif, impatient et même alerte, malgré ses soixante-cinq ans bien sonnés, il était toujours en mouvement, grondant les uns, gâtant les autres, se fâchant tout rouge pour la moindre incartade, s'altendrissant devant une infortune, etprenant sa plus grosse voix pour répondre allez au diable aux malheureux qu'il sauvait delà misère, peutêtre de la mort, et qui lui en exprimaient leur reconnaissance.

Il comptait dix-sept blessures et vingt-trois campagnes, et ne s'était retiré du service qu'après avoir largement payé son tributji la patrie et au devoir.

Le jeune Robert, le neveu préféré de Mme d'Antre, était son neveu, à lui aussi; mais son neveu à la mode de Bretagne seulement, son père ayant été le cousin germain du grand-père de Robert. A ce titre, et aussi à cause des liens de grande amitié qui, de tout temps, avait uni les deux familles, il était devenu le tuteur du jeune orphelin.

C'était un excellent choix, sous beaucoup de rapports; malheureusement, le général avait, en matière d'éducation, les idées les plus bizarres et les plus arrêtées.

« Si l'on doit, se plaisait-il à dire, choyer beaucoup les filles, afin de développer chez elles la tendresse, la sensibilité et le dévouement de la femme, l'on ne saurait assez rudoyer les garçons : c'est la seule manière d'en faire des hommes. »

Et, appliquant ce singulier principe au seul enfant qu'il eût jamais eu à gouverner (le général était célibataire), il traita Robert avec une sévérité excessive, demandant souvent à un enfant de huit à neuf ans ce qu'il eût pu à peine exiger d'un jeune homme.

« Je l'élève à la dure, disait-il; viendra un jour où il m'en saura gré. »

En attendant, l'infortuné Robert, qui ne comprenait nullement les avantages de cette éducation Spartiate à laquelle sa mère ne l'avait pas accoutumé, s'irritait, se cabrait, devenait tellement intraitable que, de guerre lasse à la fin, le tuteur enferma son pupille au collège, comme celui-ci venait d'atteindre sa onzième année.

Pauvre Robert ! Que n'était-il une fille! Le général l'aurait si bien gâté !

Ce n'avait pas été en vainque le collégien mis en retenue pour tout le temps de ses vacances avait, dans sa lettre à Odette, prié Mme d'Antre d'intercéder pour lui auprès de son tuteur.

Toujours bonne et compatissante, l'excellente

femme songeait déjà à écrire au général Saint- Selme, en faveur de son neveu, lorsque celui-ci arriva à Timproviste au Grand-Châtel.

Il revenait d'un petit voyage et projetait de repartir sous peu de jours. Or, cette absence devant être beaucoup plus longue que la première, il n'avait pas voulu l'effectuer sans avoir vu Mme d'Antre, dont la maison de campagne était fort proche de la sienne; mais Mme d'Antre était absente, elle aussi.

Le général s'informa du lieu où elle se trouvait : on lui nomma le Grand-Châtel.

Sans faire dételer, il y accourut, très-heureux de serrer, par la même occasion, la main de son vieil ami, le vicomte deGrand-Chàtel,etd'offiir ses hommages à la vicomtesse, pour laquelle il professait un vrai culte.

Ce fut à table, pendant la douce intimité qui s'établit généralement entre tous les convives, à la fin d'un bon déjeuner, que Mme d'Anlre se hasarda à prononcer le nom de son neveu Robert.

A ce nom, le général devint pourpre, faillit renverser le verre qu'il tenait à la main, et répondit d'une voix brève qu'il ne voulait plus entendre parler de son polisson de neveu.

« Mon cousin, le général, a raison, «s'empressa de faire remarquer Betty.

Et, regardant Odette,, elle poussa un petit éclat de rire moqueur.

« Betty! cria aussitôt la fillette, les yeux étincelants de colère.

— Oh: (lue c'est mal, Bclly! » ajouta Simonne avec douceur.

Quant à Elisabeth, elle embrassa tendrement Odette, en lui disant tout bas :

« Ne te désole pas, ma chère ; le général n'est pas aussi méchant qu'il en a l'air, et ta mère est une excellente avocate. »

Le général dédaigna de répondre à Betty, et fixa sur les trois fillelles un regard empreint de bienveillance et d'alîection.

iMme d'Antre surprit ce regard, s'enhardit, et plaida tant et si bien la cause de son neveu Robert, que le farouche tuteur consentit à accorder un congé de quarante-huit heures à son incorrigible pupille.

« Quarante-huit heures de congé! maman, entendez-vous? s'écria vivement Simonne.

— Merci, mon cousin, dit Odette, pleurant presque de joie.

— Laissez- moi vous embrasser, monsieur le général, » demanda Elisabeth qui, ayant quitté sa place, s'était approchée du tuteur de Robert.

Le général sourit, et prenant la fillette sur ses genoux :

« Tu es donc satisfaite, toi aussi? dit-il,

— Oui, répondit l'enfant, en posant ses lèvres roses sur la joue basanée du vieux soldat.

— Mais tu ne connais pas Robert?

— Il est l'ami d'Odette et de Simonne et le neveu de ma cousine; cela ne suffit-il pas pour que je l'affectionne?

a Et vous aussi, vous l'aimez, j'en suis sûre,

ajouta la fillette, non sans quelque malice.

— Je l'aimerai quand il sera un homme.

— Pauvre Robert! murmura Élisabell\, il a si longtemps à attendre encore !

« N'aimeriez-vous pas les enfants? demandat-elle presque aussitôt.

— Si fait. Je t'aime, toi; j'aime Odette; j'aime Simonne.

— Pourquoi ?

— Parce que vous ôtes des petites filles, c'est-àdire des oiseaux, des papillons, des fleurs; tout ce qu'il y a de plus charmant, de plus doux, de plus gracieux.

— Pauvre Robert! reprit Elisabeth, votre grand crime est donc d'être un garçon ! »

Le général rit, et la fillette regagna sa place.

C'est à la suite de cette conversation que le général, encore sous le charme de l'extrême gentillesse d'Elisabeth, avait obtenu du vicomte et de la vicomtesse de Grand-Chdtel la faveur de l'emmener avec la famille d'Antre, à L.... d'abord, où il devait faire sortir Robert, puis à la Feuillée, jolie propriété qu'il possédait dans la montagne.

Le vicomte crut (dans l'intérêt même de sa petitefille, qui avait besoin, pensait-il, de quelques distractions) devoir accéder à la prière de son vieil ami; et Elisabeth, confiée à Mme d'Antre, et placée sous la garde de dame Gertrude, quitta le Grand-Châlel, où elle devait revenir la semaine suivante.

LES VACANCES D'kLISAEETII. 177

Il était bien près de minuit lorsque, les voyageurs arrivant à L..., le général songea pour la première fois que ni lui ni ses hôtes n'y étaient allcndus.

«Quel accueil maussade et peu empressé va nous Taire Brigilte! pensa-t-il, elle (jui, depuis vingt ans que je l'ai élevée du rang de cordon bleu à celui de femme de charge, n'a pu s'accoutumer à mes invitations impromptues. »

Puis, le général se demanda où il allait loger ses hôtes : question fort embarrassante, en vérité; car, s'il était très-confortablement et même trèsélégamment établi à la Fcuillée, sa maison de L..., fort petite d'ailleurs, n'était, à proprement parler, ((u'une sorlede pied-à-terre, dont le rez-de-chaussée et lepremier étage seuls (occupés presque en entier par le salon, la salle à manger, la cuisine et son appartement) étaient suftisammenl meublés.

« Le second est bon tout au plus pour les trois fillettes, se disait-il. Je ne puis pourtant pas y mettre Mme d'Antre; encore moins, oserais-je y placer Betty. Et, quant à les prier de descendre à l'hôtel, ce serait manquer aux devoirs de l'hospitalité.

« Que faire donc? »

El le général, tordant furieusementsa moustache, maudissait son irréllexion et son étourderie

Mais c'était un esprit inventif, débroudlard même, à l'occasion, que le général Saint-Selme, prenant rapidement un parti et tournant facilement les obstacles.

« Barney, cria-t-il à son cocher, au moment où celui-ci allait traverser la place, retournez sur vos pas et arrêtez-vous chez Reinrag. »

Barney obéit aussilôt, et James, le cocher d^ la berline, s'empressa de suivre la calèche conduite par son camarade.

En cinq minutes, les deux voitures eurent atteint l'hôtel de la Cloche-d'Or, le meilleur hôtel de la ville, tenu par Reinrag, père et fils.

Alors, le général sauta à terre, et sans répondre aux saints réitérés des deux Reinrag, accourus au bruit des grelots des chevaux, il leur dit brièvement:

« Une chambre, pour moi, chez vous, dans une heure; un souper, pour sept personnes, chez moi, à l'instant. »

Les deux Reinrag s'inclinèrent, tandis que le général, remontant en voiture, disait à son cocher :

« Chez Bernard-More. »

Quelques instants après, calèche et berline s'arrêtaient devant une grande maison hermétiquement fermée, à la porte de laquelle le général se mit à frapper avec force.

Deux têtes se montrèrent à une fenêtre, et une voix fluette demanda:

« Qui frappe ainsi?

— Ouvrirez-vous, ou dois-je enfoncer votre porte? » grommela le général, dont la patience n'était pas la vertu favorite.

A cette singulière réponse, la voix fluette s'écria :

« Père, ce doit être le général Saint-Selme. »

On entendit alors un bruit de chaînes, de verrous, de clefs, et un homme entre deux ûges, coiffé d'un madras et enveloppé d'une ample robe de chambre, parut sur le seuil de la porte en tre-baîUéc.

C'était Bernard-More, le plus habile tapissier de lu ville.

« Bcrnard-Morc, lui dit le général, il me faut trois couchcllcs de fer avec tous leurs accessoires, dans un quart d'heure, chez moi, entendezvous ?

— Monsieur le général, voulut se récrier Bernard-More, à celte heure-ci.... au milieu de la nuit....

— Maître Bernard-More, reprit le général, d'un ton qui n'admettait pas de réplique, apprenez que les lits sont utiles la nuit et non le jour.

« D'ailleurs, c'est à prendre ou à laisser : voulez-vous, ou ne voulez-vous pas exécuter mes ordres? >>

Bernard-More, qui eût été désolé de perdre un client dont la générosité peu commune rachetait, et au delà, l'originalité, se confondit aussitôt en excuses et en protestations de dévouement.

« Puis-je compter sur vous? demanda le général.

— Parfaitement, monsieur le général, répondit Bernard-More.

— Les couchettes seront chez moi dans un quart d'heure?

— Dans douze minutes, au plus, monsieur le général.

— Pour cette fois, murmura le général en remontant en voiture, dame Brigitte aurait tort de se plaindre; car je viens, il me semble, de simplifier prodigieusement sa besogne. »

Et, s'adressant à son cocher :

ISO LES VACANCES D'ÉLISABETII.

« A la maison, enfin, » dit-il.

La vieille Bridtle jeta les bras en l'air quand, réveillée en sursaut de son premier sommeil, elle apprit le retour inopiné de son maître. Ce fut bien pis encore, quand elle aperçut ses invités.

« Bonté divine! s'écria-t-elle, je suis déshonorée, perdue! Il n'y a pas une goutte de bouillon à l'office, pas un pâté, pas une galantine, et toutes ces jeunes demoiselles doivent être à moitié mortes de faim! «

Comme elle disait ces mots, on sonna à la porte, et quatre vigoureux mitrons faisant invasion dans la cuisine, dans l'office, dans la salle à manger, déposèrent prestement sur des tables les mets exquis dont ils étaient porteurs.

Maître Reinrag avait bien fait les choses, et le général Saint-Selme avait lieu d'être très-satisfait.

La vieille Brigitte était rassérénée Elle se multiplia alors, aidée de son petit-neveu, Baptiste, enfant de quatorze ans, qui gardait la maison avec elle. En un tour de main, la table fut dressée, le souper fut servi.

Quelques minutes après, le général et ses convives déclaraient la cuisine de maître Reinrag excellente.

Tout à coup, la figure de Brigitte s'assombrit de nouveau.

« Bonté divine! s'écria-t-elle encore, où vais-je pouvoir les coucher toutes? »

La pauvre femme, fort pLM'plcxo, cherchait vainement un moyen de sortir d'cmburraS, lorsque

le bruit de la sonnette extérieure retentit une seconde fois.

Laissant Baptiste à la salle à manj^er, elle courut elle-même ;\ la porte ; mais, à peine l'eut-elle ouverte que, dans l'excès de sa surprise et de sa joie, elle faillit tomber à la renverse.

Maître Bernard-More était là, devant elle, suivi de ses deux fils aînés. Chacun portait une couchette.

Ces couchettes, une fois montées dans la meilleure chambre du second (la chambre d'ami», où Odette, Simonne et Elisabeth devaient passer la nuit, sous la garde de dame Gertrude, Brigitte revint plus calme à la salle à manger.

Bientôt, pourtant, sa mauvaise humeur reparut.

« Évidemment, grommelait-elle, les petites demoiselles seront bien couchées; mais Mme d'Antre!... mais Mlle Betty!...»

Et la pauvre Brigitte était prête à pleurer.

De temps à autre, le général jetait à sa vieille servante un regard rempli de malice.... Lui, qui d'un mot eût pu la rassurer, il avait bien la cruauté de ne rien dire.

Le souper était terminé cependant; les enfants tombaient de sommeil, Mme d'Antre paraissait fatiguée, Betty aspirait au repos, et la vieille Brigitte, branlant sa tête blanche, était de plus en plus anxieuse et agitée.

« Monsieur le général, commença-t-elle, lorsqu'elle se trouva seule avec son maître qui, après avoir conduit Mme d'Antre, ses filles et Elisabeth dans le salon, et avoir pris congé d'elles, montait

l'escalier pour se rendre dans son appartement, monsieur le général, comment voulez-vous que je n'en devienne pas folle?... Je n'ai à offrir à ces dames que la chambre verte, la chambre de M. Robert, une vraie chambre de collégien en vacances.

— N'ayez aucune crainte, Brigitte, répondit lo général en haussant les épaules, vous n'avez pas à devenir folle.... vous l'êtes depuis une heure déjà. »

Cela dit, il entra dans son cabinet de toilette, y prit son chapeau, son pardessus, sa canne, et, revenant à dame Brigitte :

« Vous mettrez à la disposition de Mme d'Antre et de Mlle Betty, ordonna-t-il, non une chambre de collégien en vacances, mais mon appartement tout entier. Pour moi, je vais passer le reste de la nuit chez Reinrag, où j'ai pris la précaution de me retenir une chambre.

« Bonsoir. »

Le général s'attendait à une exclamation de surprise de la part de Brigitte. Il n'en fut rien.

La vieille servante, qui, entre autres travers, avait celui de se croire indispensable, fut blessée que son maître eût pu se passer d'elle aussi facilement, et répondit avec aigreur :

« Puisque M. le général me fait ainsi comprendre que je ne suis plus bonne à grand'chose, mon devoir est de quitter son service. '>

Le général avait tout prévu, sauf ce dénouement tragique.

« Au diable les femmes! s'écria-t-il. De quel-

que façon que l'on agisse avec elles, elles savent toujours mellre le bon droit de leur côié. »

El, fort en colère, il s'élança dans l'escalier et le descendit quatre à quatre, en grommelant :

« Le mieux est de n'y pas prendre garde : demain il n'y paraîtra plus. »

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