CHAPITRE XI
Les épaulettes et le képi du général.
Le mieux élait, en effet, de n'y pas prendre garde; car lorsque, le lendemain matin, Brigitte vint prendre les ordres de Mme d'Antre et de Betty, lorsque surtout, montant dans la chambre des enfants, elle put causer à son aise avec dame Gertrude, non-seulement sa bonne vieille figure ne portait plus aucune trace des agitations de la veille, mais encore elle exprimait un parfait contentement.
Odette, Simonne et Elisabeth, ayant obtenu du général la faveur de délivrer elles-mêmes leur cher
prisonnier, se trouvaient, à neuf heures précises, dans le parloir du collège.
Les trois fillelles étaient ravies.
Quant au général qui les accompagnait, assis dans l'embrasure d'une fenêtre, il tourmentait son épaisse moustache, tout en parcourant sa gazette.
Enfin, la porte du parloir s'ouvrit, et l'on vit apparaître un enfant de douze ans, Irès-pelit pour son âge (ce qui lui avait valu de la part de Betty le surnom de criquet), dont la figure intelligente et fine, les yeux gris exprimant la malice prévenaient en sa faveur.
En apercevant ses cousines, Robert poussa un cri de joie.
« Arrive ici, ^arnemenf, » lui ditle général, tandis qu'Odette et Simonne, se jetant à son cou, l'embrassaient à plusieurs reprises.
A son tour, Robert les embrassa; puis, il s'avança hardiment vers son tuteur.
Trois pas l'en séparaient encore, quand il s'arrêta net, baissa les yeux et attendit.
a Sache, vaurien, reprit le général , qu'à la prière de ta tante et de tes cousines, et aussi à la prière de cette enfant, ajouta-t-ilen désignant Elisabeth, j'ai bien voulu lever la consigne et t'accorder quarante-huit heures de congé. »
Quarante huit heures de congé : Robert crut voir le ciel s'entr'ouvrir, et, dans l'excès de son bonheur, il serra dans ses deux petits bras Odette, Simonne, et même Elisabeth; après quoi, s'approchant tout près de son tuteur :
« Merci, mon oncle, murmura-t-il.
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— C'est bon, c'est bon, » grommela le ^-^éncral.
Et, pinçant l'oreille droite de son pupille :
« Fais bien attention de ne pas broncher, ajouta-t-il; car, à la première incartade, je te ramène ici sans pitié; entends-tu? »
Robert promit d'être un modèle d'obéissance, de soumission et de sagesse, et, après avoir pris Odette d'une main, Simonne de l'autre, il sortit gaiement du collège.
Pour Elisabeth, passant son bras, ou plutôt sa main, sous le bras du général, elle les suivit à quelque distance, babillant à tort et à travers avec son vieil ami, très-fier de servir de cavalier à une aussi jolie petite personne.
ft Ma tante, ma tante, combien je suis heureux! Combien vous êtes bonne! et combien je vous remercie! » s'écria Robert, lorsque arrivant chez son tuteur il se jeta dans les bras de Mme d'Antre qui l'attendait en haut de l'escalier. Puis, apercevant la vieille Brigitte, accourue, elle aussi, pour lui souhaiter la bienvenue, il la prit par la taille, voulant à toute force lui faire danser un rigodon; mais, entendant la voix du général Saint-Selme, il lâcha Brigitte et disparut derrière Betty.
Betty se plaignit aussitôt que l'écolier, en frôlant sa robe, avait dérangé le nœud de sa ceinture. Robert voulut protester contre une accusation « aussi mensongère, » disait-il, et Mme d'Antre, prévoyant une querelle, se hâta de séparer la jeune fille et l'enfant. Elle chargea Robert d'une importante commission et se mit complaisamment à
réparer le désordre imaginaire de la toilette de Rctty.
Robert était d'un naturel gai, ouvert, expansif. Quand il se trouvait seul, soit avec sa tante, soit avec ses cousines, soit avec ses amis, et qu'il se laissaitaller sans contrainte à son humeur joyeuse, il était charmant d'originalité, de malice et d'espièglerie ; mais, en présence de son tuteur, il se renfermait en lui-même et devenait sérieux, sinon grave, triste, sinon morose.
C'est ainsi que, pendant le déjeuner, il répondit à peine aux questions qui lui furent adressées. En échange, s'il parla peu, il mangea comme un ogre, trouvant, sans aucun doute, l'ordinaire du général bien supérieur à celui du collège.
« Où irons-nous cette après-midi?» demanda le général, lorsque au sortir de table il se retrouva dans le salon, avec ses convives.
Celte question s'adressant aux enfants, ils s'écrièrent tous, moins Robert (qui n'eût .certes pas osé donner son avis) :
a Si nous allions à l'ermitage?
— A l'ermitage, soit, répondit le général; mais à quelle heure? »
Lorsqu'il était à L..., le général Saint-Selme avait coutume de passer une ou deux heures de la journée au casino, où il retrouvait bon nombre de ses meilleurs amis. Mme d'Antre le savait; aussi, ne voulant pas que, pour aucune d'elles, il changeât rien à ses vieilles habitudes, elle s'empressa de fixer la promonade à quatre heures seulement.
LES VACAiNCES D'ELISABETH. IfcO
« De celte façon, pensa-l-elle, notre excellent cousin aura loul le loisir d'aller au casino. »
« A qualre heures, soit, reprit le général. Jusque-là, (|ue ferons-nous?
— Betty a, je crois, quelques emplettes à faire, répondit Mme d'Antre. (Betly avait toujours des emplolles à laire.)
— Ah! vous allez courir les magasins?
— Oh! si peu, mon cousin, assura Betly : lelemps de choisir un chapeau, deux robes, quelques rubans.
« Vous ne refuserez pas, n'est-il pas vrai, de nous accompagner? ajouta la coquette. Vous devez avoir bon goût, mon cousin ; votre choix aidera le mien.
— Hum ! hum ! bon goùl ! c'est fort douteux, petite cousine, répondit le général, qui s'agitait sur sa chaise comme un homme impatient d'échapper à une corvée.
— Vous abusez du général, mon enfant, dit doucement Mme d'Antre à Betty. Peut-être, de son côté, notre cousin a-t-il quelque projet?
— En effet, assura le général, enchanté de saisir la perche que lui tendait Mme d'Antre; j'ai à voir deux ou trois amis.
— En ce cas, mon cousin, répliqua Betty avec aigreur, je retire mon indiscrète demande.
— Cependant, petite cousine, reprit ie général, un peu honteux de son manque de galanterie, si vous teniez beaucoup à avoir mon avis, je pourrais.... »
La jeune fille l'interrompit :
«Merci, dit-elle sèchemenl; je n'accepte pas de sacrifices. »
Alors, elle sortit du salon.
Mme d'Antre jeta à Betty un regard de reproche, tendit la main au général, prit congé de lui paf quelquesparoles9tTectueuses,et le quitta en disant:
« A quatre heures. »
« Tudieu ! s'écria le général, lorsque Mme d'Antre fut sortie à son tour, si cette femme-là est une sainte, Betty ne sera jamais qu'une insupportable péronnelle.
« Voilà une fille, ajoiita-t-il, en se rendant au casino, qui eût eu grand besoin d'être mise au régime des garçons! »
Les enfants étaient restés au salon où ils avaient entrepris deux interminables parties de dames.
Odette jouait avec Robert, et Elisabeth avec Simonne.
« Oh! maman, laissez-nous ici, » s'écrièrent O.lette et Simonne, quand Mme d'Antre vint leur dire, ainsi qu'à Robert et à Elisabeth, de sortir avec elle.
Mme d'Antre paraissait hésitante.
« Oh ! je vous en prie, ma bonne petite tante, laissez-nous ici, répéta Robert.
— Nous nous amusons tant et si bien ! assura Elisabeth.
— Je cède à vos instances, répondit enfin Mme d'Antre ; mais soyez raisonnables. Surtout, que jo ne vous retrouve pas en nage.
— Merci, maman, merci, ma cousine, dirent à la fois Odette, Simonne et Elisabeth.
— N'ayez aucune crainte, ma tante, s'empressa d'ajouter Robert ; je me porte garant de notre sagesse à tous. »
Mme d'Antre sourit et, après avoir embrassé chacun des enfants, alla rejoindre Betty.
Trois heures venaient de sonner à la principale église de L..., le général Saint-Selme était encore au casino , Mme d'Antre et Betty couraient toujours les magasins, les enfants n'avaient pas (juitté le salon. Au jeu de dames avait succédé le jeu de dominos; au jeu de dominos, le jeu de loto; entîn vint le tour des charades, des patiences, des réussites; puis les enfants se demandèrent :
« A quoi jouer maintenant ?»
Elisabeth proposa aussitôt une partie de cachecache, son amusement favori. Odette et Robert dirent comme elle ; mais Simonne s'élant, fort ù propos, rappelé la recommandation de sa mère : « surtout que je ne vous retrouve pas en nage, » rejeta cette proposition.
« Cherchons autre chose, reprit Elisabeth.
— Le furet, proposa Odette.
^- C'est vieux comme le monde, déclara Robert.
— Pigeon vole, hasarda Simonne.
— Ennuyeux comme la pluie, répondit de nouveau Robert.
— Que faire alors? demanda Elisabeth. Trouvez vous-même, monsieur le difficile. »
Robert, ainsi interpellé, passa les doigts dans
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son épaisse chevelure, croyant y trouver, sans doule, une inspiration, une idée; puis, apercevant (donnant sur un moelleux tapis) Flimsey, la jolie cliicnnc de chasse du général Saint-Selme, il s'écria d'un air triomphant :
« Nous allons habiller Flimsey.
— C'est cela ; oui, oui, » répondirent les trois fillellcs.
Et chacun de courir et de chercher, de droite et de gauche, les oripeaux les plus bizarres, pour en affubler la pauvre Flimsey, qui d'ailleurs ne se prêta pas de trop mauvaise grâce à la singulière mascarade dont elle était l'objet.
Tout à coup, Robert disparut. Il revint quelques minutes après, tenant dans ses mains les épaulettes et le képi de son tuteur.
« Vite, dit-il, déshabillez la chienne ; j'ai beaucoup mieux à lui mettre que tous ces falbalas. »
Les lillettes s'empressèrent d'obéir. En un clin d'oeil, Flimsey fut rendue à son état normal. Alors Robert, aprèsavoir attaché l'une à l'autre les épaulelt > d'or, àgraincs d'épinards, les fixa solidement nir les épaules de la chienne, au moyen d'une clroile ûcelle dont, en prévision de ses nombreuses farces, il portait toujours un peloton dans sa poche.
Puis, il lui posa sur la tèle le képi rouge l)ordé de feuilles de chône en or, ayant bien soin de lui en passer la jugulaire sous le cou.
Après quoi, se relevant :
'-<■ Mais elle a fort bon air, Mlle Flimsey, s'écriat-il. Elle porte même Irès-crùnement la pcliie tenue de général- »
Li:S VACANCES D'ELISABETH. 193
Les trois fiIlcUcs ballirent des mains. Quant à Fiimsey, comme si elle eût pu comprendre l'honneur qui lui était accorde, elle releva fièrement la tôle et se dirigea majestueusement vers la porte.
« La vaniteuse! s'écria Élisabclii. La voilà qui veut aller se montrer.
— Au général, peut-être ? fit observer Odette.
— Quoi de plus naturel! ajouta Simonne.
— Les chiens sont nos maîtres, reprit gravement Robert; ils pensent aux choses, quand nous n'y pensons pas.
« Ici , Fiimsey, » appela-t-il ensuite.
Fiimsey s'approcha aussitôt.
Robert ouvrit la porte, et, fixant sur la chienne ses grand yeux pétillant de malice, lui dit:
« Au casino, bien vite. »
A son tour, Fiimsey regarda Robert, remua la queue en signe d'obéissance et s'élança dans la rue.
Dix minutes après, elle arrivait au casino, gravissait rapidement le large escalier conduisant au premier étage, traversait sans façon une salle de billard, un salon, et se précipitait dans la salle de jeu où elle savait trouver son maître. Là, elle courut au général et se mita lui lécher les mains.
Le général Saint-Selme, très-occupé d'une partie de wisth, qu'entre parenthèse il gagnait, ne fit d'abord aucune attention à sa chienne; mais Fiimsey voulait être admirée; elle devint plus pressante, et même posa la patte sur le bras de son maître.
« Paix ! Fiimsey, lui dit le général en lui faisant une caresse, sans loutcfoi: détourner la tète.
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« Qu'est-ce donc? ma Lelle, auriez-vous changé de collier, » ajouta-t-il bientôt; car il avait senti sous le cou de la chienne un objet qu'elle ne portait pas d'habitude.
C'était la jugulaire du képi.
« Quelle abominable plaisanterie! s'éciiait en même temps le partenaire du général, M. Lavergne, ancien colonel de dragons. Saint-Selme, c'est votre Uépi ! ce sont vos épaulettes !
— Mon képi? Mes épaulettes? que voulez-vous dire, Lavergne? demanda le général surpris.
— Votre képi ! Saint-Selme, vos épaulettes ! » reprit le colonel.
Le général se pencha sur Flimsey.
Alors, il devint pourpre, et sa vue se troubla.
c Remettez-vous, général, lui dirent avec affection les personnes qui se trouvaient dans la salle de jeu.
— Ce n'est qu'un enfantillage, une sotte et irrévérencieuse plaisanterie, une plaisanterie très-blàniable, à coup sûr, ajouta le colonel Lavergne ; mais Robert est si étourdi, si espiègle, si....
— Robert ! s'écria le général, Robert, dites-vous; oui, lui seul est capable.... Le scélérat! il me le paiera cher ! »
Et, sans vouloir écouter ses amis, sans même songer à enlever à Flimsey son képi et ses épaulettes, il courut chez lui, et tomba comme une bombe dans le salon où les enfants jouaient, en ce moment, aux petits papiers.
A la vue de son tuteur, Robert se leva effrayé.
« Misérable! cria le général, en appuyant so
Toujours le liraiit par loreille. ^P. 107.;
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hw'^d main sur l'épaule de son pupille, misérable! tu périras sous le bâton. »
Alors, levant sa canne, il allait, sans doute, en frapper le malencontreux farceur, quand Odello se plaça résolument entre le tuteur furieux et le pupille atterré, tandis que Simonne et Elisabeth imploraient le général en faveur de leur ami.
« Qu'a-t-il fait? mon Dieu ! qu'a-t-il fait? » demandaient les deux fillettes, les yeux remplis de larmes.
Ce qu'il avait fait! Ah! le pauvre Robert ne le savait que trop.... Le jeu qu'il avait pris tout à l'heure pour une farce légère, pour une innocente plaisanterie, il se le reprochait maintenant comme un fait monstrueux, méritant une peine capitale. Yoilà pourquoi il était là, debout, les bras croisés sur la poitrine, la rougeur de la honte au front, les yeux fixés à terre, comme un criminel qui attend sa juste condamnation.
Odette, elle, ne pleurait pas, ne tremblait pas; elle n'avait qu'une pensée : protéger son cousin.
Tout à coup, le général jeta au loin sa canne, et, étendant le bras, sa main alla saisir l'oreille gauche du coupable.
« Venez, >^ dit-il en même temps.
Robert obéit.
Toujours le tirant par l'oreille, le général le mena dans la rue, lui fit traverser une partie de la ville, le conduisit jusqu'au collège, où il l'enferma de nouveau.
Lorsque Mme d'Antre rentra avec Betty, elle trouva Elisabeth, Odette et Simonne pleurant à
chaudes larmes; c'est à peine si, au milieu de leurs sanglots, les pauvres petites parvinrent à faire connaître le sujet de leur peine.
Mmed' Antre s'associa au chagrin des trois lil- Icttes, qu'elle s'elTorça de consoler. Seule, Betty se réjouit du châtiment infligé au malheureux Robert.
Le lendemain, lé général Saint-Selme, Mme d'Antre, Betty, les enfants et dame Gertrude quittaient L..., dès neuf heures du malin.
Le général se rendait aux Eaux de Baréges, e* Mme d'Antre et ses filles retournaient chez elles, au Frènois. Elles emmenaient Elisabeth qui, on s'en souvient, avait obtenu de son grand-père la permission de passer une semaine avec ses petiteb amies. Dame Gertrude l'accompagnait.
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