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CHAPITRE XII

Le déjeuner sautant.

« Nous allons bien nous amuser, ma chère, disait Odelle à Elisabeth ; c'est demain qu'a lieu le déjeuner sautant.

— Le déjeuner sautant! Que veux-tu dire, Odette?

— Ah! tu ne sais pas encore! Maman donne demain un grand déjeuner, un déjeuner d'adieu, (c'est Betty qui l'a voulu) un déjeuner à la suite duquel il y aura une petite sauterie (encore pour complaire à Betty). Alors, Simonne et moi, nous avons décrété que ce serait un déjeuner sautant, »

En effet, Mme d'Antre, à la veille de son départ pour Paris, fixé depuis longtemps aux premiers jours de septembre, avait, cédant aux prières de sa bellc-fille, consenti à réunir quelques amis.

Mme d'Antre habitait toute l'année la campagne. Sa belle propriété, voisine, comme nous l'avons déjà dit, de celle du général Saint-Selmc, était située dans la montagne, à quelque distance de Saint-Claude, dans un endroit véritablement enchanteur. On l'appelait le Frènois.

Elle se composait de plusieurs fermes ; de deux bois bien touffus; d'un superbeparc bordé à gauche par le Tacon, petite rivière aux l'iots argentés, au doux murmure, aux frais ombrages; d'un superbe jardin anglais ; d'une cour sablée plantée de catalpas et de platanes; et d'une grande et belle maison blanche, carrée, ornée de deux colonnes doriques, au milieu desquelles se voyait une lourde porte en chêne massif.

L'intérieur répondait entièrement à l'extérieur ; toutes les pièces étaient vastes et aérées, disposées avec goût, ot meublées avec plus de confort que d'é".cgancc.

« Quelques amis seulement! Bclly, avait dil Mme d'Antre à sa bellc-fille, qui lui demandait, comme une faveur, d'être chargée des lettres d'invitation.

— Quelques amis; oui, ma mère, j'ai très-bien entendu, » avait répondu lajeune fille avec malice.

Et elle s'en était allée toute joyeuse tracer, de sa mignonne main, une longue liste d'invités ; elle

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souriait niômc en écrivant. C'est qu'elle avait son plan, la rusée jeune fille. Ce plan était fort simple :

Donner d'abord au mot quelque l'acception la plus étendue; puis, aux amis, joindre les connaissances, et, aux connaissances, joindreles étrangers, et se bien garder d'en rien dire.

Elle n'en dit rien, en effet, jusqu'au dernier momenl. Alors, dévoilant tout à coup sa supercherie, elle déclara que, non-seulement elle avait voulu voir du monde, mais qu'encore elle comptait bien danser.

!\lalgré son vif mécontentement, Mme d'An Ire dut forcément se résigner. Elle donna des ordres en conséquence, et le déjeunèrent lieu.

Les convives étaient au nombre de quarantecinq. On n'y voyait pas le général Saint-Selme, parti, depuis plusieurs jours, pour les eaux de Baréges; ni, !:élas! le pauvre Robert, qui expiait, dans son noir collège, ses méfaits trop nombreux.

Mais, on y voyait, en échange, notre ancienne connaissance, le juge de paix d'A....; le baron de Neuville, un des plus riches propriétaires du département; la famille de Riveras, composée du père, de la mère et de six beaux garçons, dont l'aîné venait d'atteindre sa quinzième année; le vieux comte de Pannecière, avec ses trois petitesfilles, Mlles Palmyre, Olympe et Irène Hébraris, jeunes personnes très-infaluées de leur propre mérite, et les meilleures amies de Belty.

On y voyait aussi les MM.de Porchefontaine,Héraclc, Guy, Foulques et Roger, qui vivaient à eux quatre sur une terre de soixante hectares à peine,

ihassanl, péchant, ne s'occupant jamais de politique, bons chrétiens et loyaux gentilshommes; les cinq demoiselles de Blanchetaque, dont l'aînée avait servi de mère à ses quatre charmantes sœurs, et passait dans le pays (à bien juste titre) pour une femme de rare mérite, de grand talent et de haute vertu; la vieille douairière de Septfonds, accompagnée de sa petite-nièce, la jolie et triste Mme de la Rive, et de son arrière-petite-nicce, la douce Jacqueline, enfant de l'âge d'Elisabeth.

Il y avait encore le vicomte deMisery, royaliste éprouvé, député de la droite, et M. Chamberlun, fougueux républicain, député de la gauche; enfin, M. Latournelle, le propriétaire du château de Saint-Christophe, et ses deux fils.

Ajoutez à ces divers personnages le doyen du canton, le curé de la paroisse, quelques membres du barreau et de la magistrature de Saint-Claude, et vous aurez une idée assez exacte de cette réunion qui, en principe, ne devait être qu'un déjeuner entre voisins.

Betty triomphait : son incomparable beauté, que rehaussait encore une brillante toilette, l'avait fait proclamer la reine de la fête.

La joie d'Elisabeth, d'Odette et de Simonne (vêtues de même, comme si elles eussent été sœurs) se lisait dans l'éclat de leurs yeux, dans le sourire de leurs lèvres; mais cette joie n'était pas bruyante; car, ainsi qu'il convient à des petites (illes bien élevées, dans une réunion de ce genre, elles parlaient peu et presque toujours à voix basse.

Quant à Miiié d'Antre, surmontant sa timidité

liabiluellc, elle Taisait avec grâce les honneurs de ce repas, dont Brillât-Savarin lui-même n'eût pas manque d'apprécier la sage ordonnance, les mets exquis et les vins recherchés.

11 y avait plus d'une d'heure que l'on était à table.... la conversation, dont le comte de Pannecière avait tenu jusque-là le haut bout, avait cessé d'être générale, pour devenir à peu près particulière. Les voisins et les vis-à-vis s'étaient mis à causer entre eux.

Ici, l'on discutait arts, sciences, littérature; là, théâtres, courses, fashion; plus loin, chilTons, mode, élégance; plus loin encore, théologie, philosophie, haute morale. De ce côté, on traitait les plus graves questions d'économie politique, tandis que, de l'autre côté, on se racontait, en riant, les cancans de la province et les scandales de Paris. A gauche, l'on parlait agriculture, commerce, industrie; à droite, chasse, pêche, bal champêtre.

Pendantes temps, les enfants causaient poupées, jeux de toutes sortes, et lanterne magique.

Tout à coup, Elisabeth tressaillit :

Il lui avait semblé entendre, prononcé par Foulques de Porchefontaine, le nom de son cher Maurice, (Foulques de Porchefontaine était placé loin d'elle, presque à l'autre bout de la table.)

La fillette fit des elforts inouïs pour en entendre davantage; ce fut en vain, bien que le jeune homme continuât à parler; mais, en ce moment même, une vive altercation venant d'éclater entre le bouillant vicomte de Misery et son antagoniste

naturel, M. Chamberlun, les mois électio7is, conseils municipaux, congrès, etc, dominaient tous les autres.

Elisabeth, renonçant à l'espoir qu'elle avait eu d'abord d'apprendre quelque chose de son frère, écouta alors les farces de collège vraies ou fausses qu'un des jeunes de Riveras débitait, avec un superbe aplomb, à un auditoire de son âge, et, emportée par son incroyable légèreté, la fillette oublia bientôt Maurice.

Cependant, la discussion du vicomte de Misery et de M. Chamberlun menaçait de dégénérer en une violente querelle. La première, Mme d'Antre s'en aperçut. Elle confia ses craintes au comte de Pannecièrc, qui était à sa gauche, et le pria d'user de son influence pour arrêter ses deux hôtes sur le terrain glissant où ils s'étaient placés.

Le comte de Pannecière s'inclina et répondit:

<c Vos désirs sont des ordres, ma chère Lucile. (Mme d'Antre s'appelait Lucile, et le comte l'avait connue toute enfant.) J'ai un moyen infaillible de faire taire, à l'instant, ces deux rudes champions de deux causes opposées, et, qui plus est, de ramener vos convives au seul charme réel des réunions nombreuses, à la conversation générale, veux-jedire.

— Et, ce moyen, quel est-il? » demanda Mme d'Autre.

Le vieux comte sourit, fit signe au maître d'hôtel, lui souffla quelques mots à l'oreille; puis se levant :

« Mesdames et messieurs, dit-il d'une voix

belle et forte encore, je propose un toast à Mme d'Antre, noire charmante liôlcsse! »

Et l'on entendit sifller une douzaine de bouteilles de Champagne.

Ce dernier argument était irrésistible.

Tous les convives se levèrent, y compris le vicomte de Misery et M. Ghamberlun, et s'écrièrent :

« Hourra! Vive Mme d'Antre! Vive notre charmante hôtesse ! »

Le vieux comle avait réussi. Il profita de sa victoire pour reprendre le haut bout de la conversation. Il causa beaucoup, et, comme il causa bien, chacun l'écouta désormais.

Le déjeuner se termina sans autre incident; puis, vint la. sauterie, que Betty avait su transformer en bal, de même qu'elle avait transformé une simple réunion d'amis en une réccplion véritable.

Au premier signal de l'orchestre, les danses commencèrent joyeuses et animées. Les musiciens étaient nombreux; les uns, caches au fond du salon, derrière une riche tenture de soie rouge; les autres, que dissimulaient mal quelques caisses de lauriers en fleur, s'acquittaient de leur rôle à merveille.

On dansa un peu partout : dans le vaste salon, dépouillé, pour la circonstance, de ses meubles antiques, dans le large vestibule dallé de marbre du Jura, dans la cour, et jusque dans les allées du jardin

Betty continuait à être la reine de la fête. Elle était jolie à miracle; chacun le pensait et le répé-

tait autour d'elle, et les trois petites-filles du comte de Pannecière, Mlles Palmyre, Olympe et Irène Hébraris, en étaient jaunes de dépit.

Les enfants s'étaient disséminés. Tantôt jouant, tantôt dansant, tantôt courant, ils allaient de droite et de gauche, et s'amusaient à qui mieux mieux.

Jusque-là, la journée avait été splendide, une de ces chaudes journées de la fin du mois d'août, siétoutîantes à la ville et si poétiquement belles à la montagne. Le ciel était bleu, le soleil brillant, l'air imprégné des plus douces senteurs.

Soudain, quelques nuages se montrèrent; le soleil pâlit; un vent tiède courut dans l'atmosphère.... Un orage se préparait.

En ce moment, Elisabeth, qui dansait depuis près de deux heures, ressentit un peu de fatigue; elle s'éloigna alors de ses jeunes amis, et parcourut au hasard les allées du jardin. Elle arriva ainsi jusqu'à l'entrée du parc, s'y enfonça, gagna une clairière.

Là, se laissant glisser au pied d'un chêne, sur une touITe de gazon, elle ferma les yeux et tomba dans une de ces rêveries auxquelles elle était sujette, et qui formaient un si grand contraste avec sa nature légère et vive.

A qui pensait-elle? A ceux qu'elle aimait, à ses chers grands-parents, à son frère Maurice,... et des larmes coulaient de ses yeux, et des soupirs s'échappaient de ses lèvres.

Bientôt, elle se relève; elle éloufîe un cri de surprise : quelqu'un a parlé de son frère.... Anxieuse,

elle écoule.... Do nouveau, le nom de Maurice parvient à ses oreilles.... Elle se croit bien seule, cependant.... Elle s'avance.... Elle reirarde....

Dans le fourre voisin, deux hommes sont assis ; ils causent entre eux.

Ils sont jeunes, à en juger par le son de leurs voix; ils doivent appartenir au meilleur monde, à en juger par leur élégance et leur distinction; mais Elisabeth ne peut surprendre les traits de leurs visages.

« Je suis folle ! pensa la fillette. Ce sont des invités de ma cousine, et l'un des deux s'appelle sans doute Maurice. »

Puis, comme elle allait reprendre sa place au pied de l'arbre :

« Qui sait, murmura-t-clle, qui sait, s'il ne s'agit pas de mon frère?... Si j'écoutais.... »

A cette pensée, le rouge de la honte couvrit son front.

« Non, non, reprit-elle ; ce serait mal. Grandpère m'a souvent répété que d'écouler aux portes est une lâche indiscrétion.... Mais ici, il n'y a pas de porte.... A moins que je ne prenne pour telle le rideau d'arbres s'étendanl devant ces messieurs... Oui, c'est leur porte à eux.... Comment d'ailleurs en imaginer une autre dans un parc...

« Ceci élant posé, il est bien clair que je ne dois pas écouter. »

A celte parlie de son monologue, l'enfant poussa un soupir. Presque aussitôt, elle ajouta :

« Cependant, il n'est que trop certain que, pour savoir, il faut apprendre.... »

Après celle dernière réflexion, Elisabeth demeura pensive; elle paraissait émue.

Entre sa délicatesse naturelle et son ardente curiosité curiositéque, en ce cas, j'oserais presque appeler légitime), un combat se livrait en son âme.

Elle hésitait.

Si d'un côté, elle s'était promis de tout tenter, même l'impossible, pour découvrir Maurice, de l'autre côté, les austères principes de vérité et de droiture, dont elle avait été nourrie, la faisaient reculer devant un acte indiscret, déloyal.

A la fin, néanmoins, elle releva la tête, et, secouant ses boucles blondes, comme elle avait coutumedele faire lorsqu'elle prenait une grave décision, elle s'arrêta ^j'aihonte de le dire; cà un compromis avec sa conscience.

« Je vais écouter, se dit- elle, et si ce n'est pas de Maurice qu'il s'agit, je m'enfuirai bien vile. »

Pauvre Elisabeth! depuis quand le sentier droit peut-il se confondre avec le sentier tortueux? Depuis quand, surlout, la fin saurait-elle justifier les moyens?

Peu d'instants après, Elisabeth était tapie derrière d'épaisses broussailles et écoulait....

« Je vous remercie d'être venu, mon cher Foulques, disait, à l'autre, l'un des dciix jeunes gens. J'ai à vous parler au sujet de mon pauvre ami.

— Il me semble avoir déjà entendu celte voix, murmura Elisabeth; mais où?

— Dou liez-vous donc de moi, mon cher lord?

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répondit aussiLùl celui des deux jeunes gens que nous désignerons sous son nom de Foulques.

— Chut! s'empressa de dire le premier interlocuteur, pouniuoi m'appeler lord? ne savez-vous pas que je tiens à garder en France le plus strict incognito? »

Fouhjucs sourit.

« Cet incognito, reprit-il, vous ne craignez pas, je suppose, qu'il soit surpris ici?

— Qui sait? » fit son interlocuteur pensif. Elisabeth était inquiète : ce jeune homme avait-il

deviné sa présence? soupçonnait-il qu'à dix pas derrière lui une enfant l'épiait?

a Non, non, se dit-elle, je ne puis en écouter davantage; les secrets de ces messieurs ne m'appartiennent pas. Le plus sage est de m'en aller.

— Revenons à Maurice, reprit, en ce moment, celui que Foulques avait appelé « mon cher lord » cl que, pour ce motif, nous nommerons lord X....

— Maurice! murmura la fillette. Ah! mon cœur me le disait bien. »

Alors, tous ses scrupules s'évanouirent, et elle resta.

(I Oui, répéta Foulques; revenons à Maurice, à cet infortuné jeune homme.

— Vous avez de l'alTeclion pour lui?

^ Je le connais fort peu; mais son père, un étranger d'une grande distinction, m'honorait de son amitié, et, en souvenir du père, il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour le fils.

— Merci, répondit Lord X..., en pressant dans les siennes les mains de Foulques.

f Puisquil en est ainsi, ajouta-t-il, après une pause légère, vous avez dû, je pense, conserver ies meilleures relalions avec le vicomte de Grand- Châtcl?

— Plus de doute, pensa Elisabeth ; il s'agit bien de mon frère. :

Et eile redoubla d'attention.

t Je respecte et je vénère le vicomte de Grand- Chàtelj répondit Foulques: cependant, je ne le vois qu'à de Irès-rares intervalles.

• —Ali;

— Vous le savez, cher lord, mes frères et moi, nous vivons à peu près en sauvages. »

Lord X . .. eut un fin sourire.

« Vous n'avez pas craint, néanmoins, remar- <|ua-l-il, d'assister à la brillante fête donnée aujourd'hui par Mme d'Antre. Pour des sauvages, avouez que ce n'est pas trop mal ? »

Foulques rougit et ne répondit pas.

« Je ne vous demande pas vos secrets, assura gravement lord X...; toutefois, pormellcz-moi de vous le dire avec ma franchise habituelle, si les beaux yeux de Mlle Betty ont seuls été capables de vous attirer au Frénois, je vous plains. Celte jeune personne, croyez-moi, est dépourvue de cœur.

— Qu'en savez -vous? s'écria Foulques, ne se contenant plus.

— Je me flatte d'être assez bon physionomiste, répondit simplement Lord X...

— Mon Dieu, soupira Élisabclb , que t c>t long! Il ne parle plus de Maurice. »

En ce momcnl, on entendit dans le loinlain les premiers roulcmcnls du tonnerre.

c. Hâtons -nous, reprit lordX...; l'orage s'avance, cl il sera terrible, à en juger par certains signes avant-coureurs; voyez plutôt: le ciel est couvert de gros nuages gris, un vent brûlant agite les leuilles des arbres, les oiseaux se taisent, la terre elle-même semble tout attiédie. Hàtons-nous : je ne veux pas vous exposer aux dangers de la foudre.

— Et vous?

— Soyez sans inquiétude à mon sujet. J'ai laissé mon cheval à l'entrée du parc; dans dix minutes, j'aurai trouvé un gîte. Je reviens à iMaurice.

— Je vous écoute, cher lord, dit Foulques avec empressement.

— Eh bien! non-seulement mon pauvre Maurice est triste, désolé, malheureux; mais encore, il est exaspéré et parle de fuir en Amérique. »

Un cri étouffé suivit ces derniers mots.

« Qu'est-ce?» se demandèrent les deux jeunes gens, qui se levèrent.

Au même instant, un éclair déchira la nue, cl, à cette lueur sinistre, Elisabeth agenouillée, les yeux baignés de larmes, Elisabeth qui, à l'annonce du départ probable de son frère, n'avait pu réprimer sa violente émotion, Elisabeth reconnut :

Foulques de Porchefontaine et. .. Olivier.

A peine revenue de sa douloureuse surprise, l'enfant songea à courir à l'ami de son frère, à lui crier :

« Je suis Elisabeth! Laissez moi voir Maurice. Je saurai bien, moi, l'empêcher de quitter la France ! »

La honte arrêta son élan.

Pour se faire ainsi reconnaître, il fallait avouer sa faule; il fallait dire : j'étais là! j'écoutais! « Jamais! murmura-t-elle, jamais! »

Pauvre petite Elisabeth, voyez où vous a conduite le sentier tortueux? Tout à l'heure, sous prétexte de retrouver votre frère, vous commettiez une indiscrétion, et, maintenant, votre sot amourpropre vous fait abandonner ce Maurice qui vous est si cher!

Cependant, Foulques de Porchefontaine et lord X..., que, de nouveau, nous désignerons sous son prénom d'Olivier, sondaient, d'un œil inquiet, les profondeurs du parc.

« Personne ! disait Olivier, et pourtant, nous avons entendu un cri.

— Le cri de quelque animal efTrayé par l'orage, hasarda Foulques.

— Ou le cri d'un enfant, répondit Olivier. » Puis, tous deux se remirent à chercher. Elisabeth tremblait de tous ses membres. Blottie dans les broussailles, étoufTant ses sanglots, retenant son haleine, elle disait en son àme :

« Mon Dieu, mon Dieu, punissez-moi d'une tout autre manière; mais faites qu'ils ne me trouvent pas! »

L'orage éclatait alors dans toute sa fureur; les coups de tonnerre se succédaient les uns aux autres avec une incroyable rapidité; c'était un roulement conlinucl. Le ciel paraissait embrasé,

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et de larges gouttes de pluie tombaient lourdement sur la terre.

Les deux amis se rejoignirent; ni l'un ni l'autre n'avaient rien découvert.

« Nous nous serons trompés, » murmura Olivier.

Et, s'adressant à Foulques :

« Il faut nous séparer, mon cher ami, dit-ii, si nous ne voulons pas, dans quelques minutes, être complètement transpercés.

— En effet, reprit Foulques; nous allons avoir une pluie torrentielle.

« Vous ne m'avez pas dit encore ce que vous désirez de moi? ajouta-t-il presque aussitôt.

— C'est vrai, répondit Olivier. Écoutez-moi.

— Enfin, je vais savoir! pensa Elisabeth. (Par bonheur, les jeunes gens s'étaient rapprochés d'elle.)

— Une seule chose, continua Olivier, peut arracher Maurice à son projet d'exil volontaire.

— Cette chose, quelle est-elle? interrogea Toniques.

— Le pardon de son grand-pcre. »

Foulques hocha la tête. Elisabeth le vit et son cœur se serra.

« Le vicomte de Grand-Ghàtel est-il donc réellement inflexible ? » demanda vivement Olivier.

— Il est juste, répondit Foulques.

— En ce cas, ne pourriez-vouspas essayer de le voir, de lui parler, de l'adoucir ? demanda encore Olivier.

— Que ne le voyez-vous vous-même, mon cher lord? reprit Foulques. Votre parole est si persuasive, et votre éloquence si entraînante! De plus, l'amitié, chez vous, sait faire des prodiges. "

A son lour, Olivier hocha la tête.

« Je suis un étranger et lami de Maurice, dit-il, c'en est assez pour échouer dans mes projets auprès de l'austère vicomte.

« Le verrez-vous?

— Je le verrai demain, assura Foulques.

— Merci, fit Olivier.

— Où et quand vous retrouverai-je? » demanda alors Foulques.

A cette question du jeune homme, Elisabeth se pencha en avant, afin de mieux saisir le lieu du rendez-vous.

Son cœur battait bien fort, quand Olivier répondit :

« Après-demain, à.... »

Un formidable coup de tonnerre couvrit ce dernier mot, que Foulques seul entendit.

Elisabeth se sentit défaillir : tout espoir était-il donc perdu!

Quelques minutes après, le rapide galop d'un cheval avertit la fillette qu'Olivier avait gagné la route.

Pour Foulques, nul doute, qu'en ce moment, il n'eût atteint la maison.

La pauvre enfant demeurait seule.

« C'est fini ! gémit-elle, en se couvrant le visage

de ses deux pclites mains; c'est fini! je ne saurai rien, et j'ai bien peur dans ce parc... Grandpère avait raison : c'est très-mal d'écouler aux portes ! a

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