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CHAPITRE XIV

L'odyssée de Robert.

Bcncdict une fois confié à Nel, Elisabeth reprit avec Robert le chemin du château.

« Ah ! ça, ma chère, demanda bientôt le collégien à la fillette, tu connaissais donc cet enfant?

— Nel le connaissait et m'en avait parlé, répondit Elisabeth.

— Singulière chose que les rencontres! murmura Robert en aparté. Allons, peut-être, moi aussi, aurai-je la chance de rencontrer quelque bon camarade dans les forêts et les déserts de l'une ou l'autre des deux Amériques. »

Elisabeth l'entendit.

« Tais-toi, Robert, dit-elle; tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir combien ce seul mot « Amérique » me cause de chagrin et de peine.

— Mille pardons. J'aurais dû dire le Nouveau- Monde, repartit Robert avec gaieté.

a C'est bien fâcheux, ajouta-t-il, devenu tout à coup maussade, que tu sois ainsi nerveuse aujourd'lmi; car je ne pourrai pas te raconter mes aventures.

— Quelles aventures? demanda si vivement la fillette que Robert partit d'un franc éclat de rire.

— Ah! petite curieuse! dit-il. Ya, tu n'es pas fille à demi ! »

Elisabeth fit la moue, mais n'en redemanda pas moins :

« Quelles aventures?

— Mes aventures passées, mes aventures futures; quant à mes aventures présentes, tu les connais tout aussi bien que moi, répondit Robert.

— Tes aventures futures! s'exclama en riant la fillette. Mon cher Robert, tu me crois par trop naïve. Tes aventures futures! Comme si tu pouvais connaître l'avenir!

— Ces aventures-là, ma chère, sont des créations purement fantaisistes de ma ricbe imairinalion, répliqua gravement l'écolier, qui, en tout étal de cause, savait toujours avoir raison.

— Et les aventures passées? demanda encore la fillette.

— Oh! celles-là, je les garantis authentiques.

— Sont-elles extraordinaires?

— Les avonlurcs d'Ulysse, racontées par l'immortel Homère, pâlissent à côté d'elles.

— Vrai?

— Je te Taffirme.

— Dis-les bien vite alors?

— Un peu plus tard; car nous voici, je crois, chez ton grand-père. »

En eflct, les deux enfants entraient en ce moment dans la cour du château.

" La jolie maison! le charmant jardin! le beau parc ! s'écria Robert, qui regardait de tous ses yeux la résidence préférée du vicomte de Grand-Chàlel.

— Chut! dit Elisabeth, en posant un doigt sur ses lèvres; n'oublions pas que grand-père est malade. »

Robert se tut; et, lorsqu'il gravit les degrés du perron, son front se couvrit d'un nuage; il étouffa môme un soupir :

Le pauvre enfant n'était pas sans inquiétude sur le résultat de son entrevue avec la vicomtesse de Grand-Châtel.

« Pourvu, pensait-il, qu'elle n'ait pas l'idée de me renvoyer au collège ! »

Dans l'escalier, les deux nouveaux amis rencontrèrent Germain, qui s'effaçapourleslaisserpasser. Elisabeth sourit au bon vieillard, Robert baissa la tête; il lui semblait que Germain, aussi bien que tout autre, pouvaitliresur son visage : écolier en rupture de ban.

Aussi éprouva-t-il un singulier malaise quand, après l'avoir fait monter au second étage, Elisabeth le laissa dans sa chambre, pour aller prévenir sa

grand'mère, et, par la môme occasion, embrasser son grand-père.

Il s'approcha de la fenêtre ouverte, et, la têlc dans ses mains, il songea.

Hermine grimpa auprès do lui, Kin se posa sur son épaule, Dika réclama une caresse. Robert n'y fit nulle allcnlion.

Plongé comme il l'était dans des réflexions bien amères, il n'eut ni un mot pour le perroquet, ni un regard pour la levrette, ni même une taquinerie pour la chatte.

Décidément, les préoccupations de Robert étaient fort graves.

Le bruit de la porte, violemment poussée par Elisabeth, rappela le collégien au sentiment de la réalité. Il se retourna. Elisabeth n'était pas seule; sa grand'mère l'avait accompagnée.

La vicomtesse de Grand-Chàtel portait des vêtements de couleur sombre; elle était pâle, et ses traits altérés, ses yeux rougis par les larmes témoignaient hautement de sa tristesse et de son inquiétude. En la voyant, on sentait que l'épouse avait veillé, souffertetpleuréauprèsde son mari malade. Toutefois, ses lèvres avaient conservé leur sourire, un sourire si bon, si bienveillant, si doux que Robert, subitement rassuré, Robert, ne suivant plus que le mouvement de son cœur naturellement affectueux et tendre, saisit la main qui lui était tendue, et, la couvrant de baisers, protesta de son repentir.

La vicomtesse de Grand-Châtel embrassa le jeune garçon dont elle avait connu \d famille, s'abstint

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(Je tout reproche, ne lui parla pas du collège, el, sonnant dame Gerlrude, à laquelle elle donna l'ordre de placer deux couvcrls sur la table d'Elisabeth, elle dit aux deux enfants :

« Vous déjeunerez ici; Gerlrude vous servira.

— Serions-nous punis, grand'mère? demanda Elisabeth.

— Nullement, mon enfant; mais je désire que l'arrivée de Robert au Grand-Chàlcl ne soit connue de personne avant que j'aie pu moi-même l'apprendre à ton grand-père.

« Regretterais-tu, chère petite, de tenir compagnie à ton nouvel ami ?

— Oh! non, s'empressa d'assurer la fdlclte; je suis enchantée, au contraire, de faire la dînette avec lui. »

Et, câline, elle ajouta :

« Ma bonne grand'mère, vous garderez Robert, n'est-ce pas?

— Ma chère fille, en cela, comme (n to île autre chose, je suivrai l'avis de ton grand-père, » répondit la grand'mère d'une voix ferme et douce.

Elisabeth n'osa pas insister; quant à Robert, il murmura bien bas :

« Pourvu que le vicomte de Grand-Châtel ne soit pas aussi sévère que le général Saint- Sel me! »

C'était l'heure du déjeuner, La vicomtesse quitta les deux enfants en leur souhaitant bon appétit, et en recommandant à Robert de ne pas quitter la chambre d'Elisabeth avant qu'elle ne l'ait revu.

Uicn qu'il fût un peu plus de onze heures, Robert était encore à jeun. Aussi, pendant la première partie du repas, causa-t-il très-peu, occupé qu'il était à dévorer ù belles dents les dillcrents mets placés sur la table; mais, lorsque le déjeuner fut près de toucher à sa fin, il proposa lui-mtMno de raconter ses aventures.

Comme on le pense bien, le consentement d'Elisabeth ne se fit pas attendre, et l'écolier, prenant une pose digne, à la façon des grands et même des petits orateurs, s'exprima ainsi :

« Tu dois te souvenir, ma chère Elisabeth, qu'à la suite de la déplorable affaire des épauletles et du képi, affaire qui, entre parenthèse, faillit m'exposer à une volée de coups de canne, je fus de nouveau enfermé au collège.

« Sans doute, le général dut y donner, à mon égard, des ordres bien sévères, car, à partir de ce jour, j'y fus très-malheureux :

« Jamais un bon moment, presque plus de récréation, du pain sec et de l'eau à l'un de mes repas, un travail continuel, des pensums écrasants, etc., etc. bref, c'était à en mourir! Or, moi je voulais vivre, et je songeai à m'évadcr. w

— Oh! Robert, interrompit Elisabeth, que ne demandais-tu plutôt pardon à ton tuteur?

— Mauvais moyen, fit Robert; mon tuteur avait quitté L...

— Tu pouvais lui écrire? v

— Ah! bien oui! Et ma leîlre jetée au panier, n'eût même pas été ouverte! Et j'aurais inulileinent perdu mon tcmjjs, ma peine et ma prose!

Non, Icparli le plus sage élait ccrlainemcnt rêvasion; aussi, je m'y arrêtai.

— Comment t'y es- tu pris?

— Un peu de patience, Lisbeth; je vais te l'apprendre; donc, ne m'interromps plus.

— Désormais, je serai muette.

— Très-bien ; je reprends mon récit. » El Robert reprit en effet :

« J'avais lu dans différents livres des évasions de prisonniers; ces lectures me servirent de guide. A l'exemple de mes prédécesseurs, je «mûris mon plan », ne voulant en rien compter sur le hasard.

«C'est ainsi qu'après avoir sérieusement réfléchi pendant près de deux jours, je m'arrêtai à ce dernier parti : sortir du collège, en passant par une fenêtre.

«Ma résolution une fois prise, je songeai, par tous les moyens possibles, à en faciliter l'exécution.

« A l'économat, je trouvai une corde, une corde longue et forte; je m'en saisis, et, le jour de la foire de L.... (j'avais choisi ce jour, lu sauras plus lard pourquoi), vers onze heures du soir, je l'attachai solidement à l'une des fenêtres du dortoir que j'avais eu le soin délaisser enlr'ouverte; puis, enjambant hardiment la balustrade, je me laissai glisser, de la hauteur de deux étages, le long de cette corde que je tenais de mes deux mains.

« J'eus la chance d'arriver en bas sain et sauf, et sans avoir été vu. Il est vrai que j'avais eu le soin de descendre, non du cùtéde la grande façade, mais à l'un des angles du collège donnant sur une étroite ruelle, où personne ne passait jamais. »

A cet endroit de sa narration, Robert s'arrcla, et, regardant Elisabeth :

« Hein! qu'en dis-tu? lui demanda-t-il.

— Je dis, Robert, que c'est bien mal de se sauver par la fenêtre, comme. pourrait le faire un voleur. »

Robert fit la grimace.

« La comparaison n'est pas flatteuse, répliquat-il; elle est surtout d'un absurde.... Décidément les filles n'ont pas le sens commun ! »

Cessant alors de parler, le collégien attaqu'a vigoureusement une énorme tarte aux framboises que dame Gertrude venait de placer sur la table.

Il en mangea un morceau d'abord, puis deux, puis trois.

« Assez, assez, lui dit Elisabeth. Laisse la tarte, et reprends ton récit.

— Gomment! il t'intéresse?

— S'il m'intéresse ! Peux-tu bien en douter?

— Dame! Tu me blâmes, pourtant?

— C'est que ton évasion est blâmable; cela ne m'empêche pas néanmoins de reconnaître que lu as un fameux courage.

— Tu trouves, fit Robert joyeux.

— Certainement. Après tout, ajouta la maligne fillette, que peut te faire l'opinion d'une petite fille qui n'a pas « le sens commun «?

— Oh! Elisabeth! voulut protester Robert tout honteux, je n'ai pas eu l'intention.... je ne voulais pas dire....

— Allons, continue ton histoire, repritÉlisabelh ; grand'mère va arriver, et tu ne l'auras pas finie. »

Robert continua :

Je me laissai" glisser de la hauteur de deux étages.

a Une fois sorti du collège, il me fallait encore quitter au plus tôt L..., où le proviseur m'aurait, à coup sûr, relrouvé.

« Il me fallait aussi mettre à exécution le projet que j'avais formé d'aller à Paris, chez ma bonne tante d'Antre.

« Malheureusement, si d'un côté il m'était impossible de me rendre à Paris à pied, de l'autre côté je n'osais prendre le chemin de fer à L...; car je risquais d'être reconnu à la gare, et d'être reconduit au collège.

« L'essentiel était donc de me sauver tout d'abord n'importe où, et, une fois loin, bien loin de la ville, gagner d'une façon quelconque la première station venue.

« Ces réflexions (je te l'ai dit plus haut), je les avais faites à l'avance; aussi, dès que mes pieds eurent touché terre, lâchant ma corde et prenant à ma gauche, je me mis à courir, non au 'petit bonheur^ comme tu pourrais le croire, mais vers un but déterminé.

« J'allai à l'auberge du Cheval-Borgne (rendezvous habituel — un domestique du collège me lavait appris — des paysans et des marchands forains), où je savais trouver assez facilement un véhicule. »

Les yeux d'Elisabeth exprimaient la curiosité la plus vive; néanmoins, la fillette se gardait bien de souffler mot, dans la crainte très-naturelle de retarder dans son récit le petit narrateur.

Quant à ce dernier, il parlait ni trop lentement, ni trop vite, vec une certaine gravité et une par-

failc modestie convenant à merveille à un jeune'^ héros racontant ses exploits.

« J'avais été bien inspiré, reprit-il, après un inslantde répit (employé à savourer un macaron), en choisissant, pour mon escapade, précisément un jour de foire ; car, lorsque j'arrivai dans la cour de l'auberge, je la trouvai encombrée de carrioles, de chars et de chariots dont les propriétaires étaient absents pour la plupart. Ils buvaient et chantaient dans un des cabarets voisins.

« Quelques-uns cependant, se disposant à leur prochain départ, attelaient déjà leurs bœufs ou leurs maigres chevaux.

« Parmi eux, je remarquai bientôt un jeune gars, chargeant sur une carriole bon nombre d'us- Icnsiles de ménage en buis, semblables à ceux que j'avais vus à la Feuillée, au Frênois et dans les villages voisins.

« Ce doit être un marchand-montagnon, pensaije, et, m'approchant de lui :

« — Ké! l'ami, lui dis-je, je voudrais aller (M1 « montagne, ne pourrais-tu pas m'y conduire? » « A cotte question, le jeune paysan fixa sur moi ses gros yeux ronds, et se mit à m'examiner avec une curiosité frisant de bien près l'insolence ; puis il parut se consulter, et, finalement, continua son chargement, sans me répondre.

« Peut-être sentait-il que j'avais quelque chose à cacher.... Fort heureusement, je n'étais pas vêtu de l'uniforme du collège; autrement, le drôle eût bien été capable (je le croyais, du moins) d'aller me dénoncer au proviseur.

LES VACANCES D'ÉLISABliTH. 245

« Mais, je voulais partir. Je renouvelai ma demande, et sans plus de succès.

« Alors seulement, je finis par où j'aurais dû commencer. »

— Que fis-tu? interrogea Elisabeth.

— j'employai un excellent moyen, répondit Robert en riant, je lirai mon porte-monnaie de ma poche, je l'ouvris, el j'y pris vingt francs que je donnai au paysan.

— Vingt francs! s'exclama Elisabeth.

— Oui, ma chère, vingt francs. Ah! c'est que mon tuteur, tout sévère et terrible qu'il se montrât pour moi, me gâtait cependant sur un point : il me donnait beaucoup d'argent. Ce jour-là, le jour de mon évasion, je possédais plus de soixante francs.

— Que fit le paysan en recevant la pièce d'or? demanda encore Elisabeth.

— Il parut satisfait, enferma le louis dans sa bourse de cuir, et me dit, sans hésiter cette fois, je t'assure :

« — Mon jeune monsieur, je ne vais pas tout à « fait en montagne ; mais, si le cœur vous en dit, » vous pouvez monter dans ma carriole, et, aussi « vrai que j'ai nom Claude-Marie Vincent, aussi « vrai que mon cheval s'appelle Tony, je vais vous « conduire au petit trot à Saint-Amour, où je me « rends, c'est positif. »

« Saint-Amour ! C'était pour moi la terre promise ! Une terre promise, avec une ligne de chemin de fer! Aussi, sans me le faire dire deux fois, je montai dans la voiture où Claudc-Jlarie Vincent vint bientôt prendre sa place.

« Un quart d'heure après, nous avions quille L..., cl j'élais heureux comme un roi! »

— Quoi ! s'écria Elisabeth, tu n'avais pas le pkis léger remords?

— Non, certes; je n'y pensais môme pas, en ce moment.

— Et maintenant?

— Oh! maintenant, c'est autre chose, répondit Robert un peu confus; je comprends que j'ai mal agi.

— A la bonne heure.

— Bah ! reprit l'écolier en secouantlatête, comme pour en chasser des pensées importunes, Jaissonslà le passé, et jouissons du présent.

a Lisbeth, encore un macaron. Je n'ai jamais rien mangé de pareil !

— Pour moi, repartit la fillette, ton histoire est le meilleur des macarons. Achève-la bien vite, mon cher Robert, je t'en prie.

— Où en étais-je? demanda Robert.

— Tu venais de monter en voiture, répondit Elisabeth.

— Ah ! oui. Je me souviens. Merci. Écoute maintenant de toutes tes oreilles. C'est là que véritablement commence l'odyssée. »

Et Robert, non sans avoir auparavant cro(|ué lès derniers macarons, reprit son récit en ces termes :

« A peine assis sur l'étroite banquette de la carriole de Claude-Marie Yinccnl, jcm'endormis d'un lourd sommeil. Il faisait grand jour quand je me réveillai.

« Mon compagnon avait quilté sa place; il marchait tout à côté de son cheval, tantôt fumant sa pipe, tantôt chantant à pleins poumons un refrain du pays.

« Je l'appelai :

« — Où sommes-nous? lui demandai-je.

c — Dans la forêt des Trois-Sentiey^s, » me répondit-il.

« Ce nom ne m'apprenantrien,je continuai mon interrogatoire.

« — Avons-nous loin encore d'ici à Saint-Amour?

« — Trois bonnes heures, environ.

« — Trois bonnes heures ! m'écriai-je. Et pas la « moindre auberge, avant d'y arriver?

(' — Si fait. Nous en trouverons une à la sortie

du bois.

« — Ah! tant mieux, répliquai-je; car je meurs « de faim.

« — Et moi, de soif, >' déclara sans honte le jeune paysan.

« Je le regardai : assurément le drôle ne devait pas mourir de soif. Il me sembla, bien au contraire, que, chemin faisant, il avait dû entrer dans plusieurs cabarets.

« Vingt minutes plus tard, au sortir du bois, nous nous arrêtions à une petite auberge située sur la route.

« Là, je me mis à table avec mon compagnon, et, tous deux, nous fîmes un repas que je payai, comme de juste.

« L'aubergiste nous servit de son meilleur vin,

2i8 LES VACANCES D'ÉMSABETH.

un vin à faire dresser les cheveux sur la lèle. J'y goûtai à peine; mais Claude-Marie Vincent en but bien plus que de raison. Il demanda même à en emporter une bouteille.

« Le déjeuner fini, je remontai dans la carriole, tandis que le jeune paysan continua de marcher auprès de son cheval qui était loin, hélas ! d'aller au trot.

« Depuis une demi-heure déjà que nous avions quitté l'auberge et le village, je faisais à mon aise des châteaux en Espagne (ah ! quels châteaux! ma chère), quand un événement imprévu les fit crouler tout à coup.

« Claude-Marie Vincent venait de remonter en voiture, et debout, à côté de moi, il administrait une telle volée de coups de fouet à l'infortuné Tony que celui-ci avait pris à l'instant un galop furieux.

« — Qu'y a-t-il? demandai-je au jeune paysan.

« — Les gendarmes ! » me répondit-il à voix basse.

« Je pâlis, et, avançant la tête, j'aperçus, en effet, deux gendarmes à pied, qui nous suivaient à fort peu de distance.

« — Grand Dieu! m'écriai-je sans trop savoir ce que je disais; ils me cherchent peut-être; je suis perdu ! »

« Claude-Marie Vincent cligna de l'œil.

« — Vous aussi! » s'exclama-t-il.

« Me tendant alors la bouteille qu'il avait emportée de l'auberge, il ajouta :

« — Buvez; cela donne du courage. »

« Bien entendu, je refusai.

« Il parut étonné; néanmoins, il n'insista pas.

" — Que craignez-vous des gendarmes? lui dis-je.

« — El vous? » me demanda-t-il à son tour.

« Je répondis sans hésiter :

« — D'être ramené par eux au collège. »

« Claude-Marie Vincent haussa légèrement les épaules :

« - N'est-ce que cela? fit-il, presque avec dédain.

« — Que craignez-vous donc, vous? » repris-je.

« Il s'approcha tout près de mon oreille :

« — La prison, me dit-il; car, vois-tu, je suis un « voleur.

« — Un voleur ! m'écriai-je, en reculant avec effroi.

« — Oui, un voleur, » affirma Claude-Marie Vincent, que le vin rendait expansif.

« Et, me désignant les nombreux ustensiles de ménage entassés pêle-mêle dans le fond de la carriole :

« — Tous ces objets, ajouta-t-il, je les ai bel et « bien volés à la foire deL.... Ha! ha! je t'ai trompé- «je ne vais pas à Saint-Amour. ... Ha! ha! je ne « m'appelle pas plus Claude-Marie Vincent que mon « cheval ne se nomme Tony... Ha! ha! •>

a Je reculai plus encore; puis je fermai les yeux.

« — Un voleur! répétai-je effrayé, un voleur! Et « c'est mon compagnon de route! ... Que ne suis- « je resté au collège ! »

« Cependant, le faux Claude-Marie Vincent cinglant toujours le faux Tony, nous avancions avec rapidité, tout en faisant mille détours.

« Nous avions devancé et très-probablement dépisté les gendarmes.

« Mais cela ne pouvait me suffire : à tout prix, je voulais quitter au plus vite le misérable voleur qui avait si bien su me tromper.

« J'en cherchais encore les moyens, quand une idée faillit me rendre fou :

« — Si cet homme est pris, pensai-je, je passerai pour son complice...»

« Et, en bien moins de temps que je n'en mets à te le dire, ma chère Elisabeth, je me vis arrêté, puis condamné, puis enfermé dans une sombre prison.

« Alors, sans même calculer mon élan, sautant de la carriole, j'allai tomber sur un gros tas de pierres.

« Ce tas de pierres, à l'usage des cantonniers, bordait un des fossés de la route.

« Instinctivement, j'étendis les bras en tombant.»

p imtrritt»^

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