‹ Les vacances d'ÉlisabethChapitre 16 sur 30 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'odyssée de Robert (suite).

« Combien de temps, conliniia Robert, reslai-je ainsi étendu, privé de mouvement, sur ce tas de pierres que je tenais en quelque sorte embrassé?

« Je n'en sais rien.

« Uiie main, se posant sur mon épaule, me lira de mon engourdissement.

« Je me souvins.

(' — Les gendarmes! » pensai-je.

« Et j'en eus le frisson.

« Toutefois, ce premier moment d'émotion passé, je repris tout mon courage. Il s'agissait pour

moi, non plus seulement de ne pas rentrer au collège, mais surtout de ne pas être mis en prison.

« En un instant, je me trouvai debout.

« Alors, je jetai un cri de joie : deux jeunes gens (qui, certes, n'étaient pas des gendarmes) se tenaient devant moi. »

— Ah! » fit Elisabeth.

Sans prendre garde à cette exclamation de la fillette, Robert poursuivit :

« — Êtes-vous blessé? me demanda le plus â^é des deux.

« — Non, répondis-je. (En elTet, je ne me sentais aucun mal.)

« Je vous en prie, ajoutai-je, presque aussitôt, « sauvez-moi des gendarmes !

« — Des gendarmes? répétèrent les deux jeunes gens, en riant.

« — Oui! » assurai-je.

« Puis, je me mis à leur parler de ma fuite du collège, et du singulier compagnon de route que le hasard m'avait donné.

« A qui mieux mieux, ils me rassurèrent : d'après eux, je ne pouvais être considéré comme le complice d'un misérable voleur, bien que j'eusse voyagé quelques heures avec lui.

« Je respirai : de ce côté, je n'avais rien à craindre.

« — Et de l'autre côté? repris-je; du côté du «collège ?

« — Ah ! de ce côté-là, petit, répondit mon plus «jeune interlocuteur, lu es certainement dans ton

« torl, et lu agirais sagement en rentrant de ton « plein gré à L....

« — Vous croyez donc que les gendarmes....

« — Peuvent t'y reconduire. Non-seulement, je le « crois, mais encore, j'en suis sûr.»

«En ce moment, je tournai les yeux vers un champ de maïs.

u — Les voilà! Ah! sauvez-moi, sauvez-moi, » m'(jcriai-je, en étendant la main dans la direction que suivaient mes regards.

« Les jeunes gens regardèrent à leur tour; à leur tour aussi, ils virent deux gendarmes longeant le champ voisin. Ils avaient pris le pas de course; encore quelques secondes, et ils m'apercevaient.

« — Les voilà ! » répétai-je alors avec un tel efTroi, (jue le plus jeune des étrangers, me soulevant de terre, me hissa sur un arbre bordant la route, dans les branches toutTues duquel je m'empressai de me cacher.

« Pendant ce temps, il me soufflait:

« — Tiens-toi bien, petit, et, quoi qu'il arrive, fais « le mort. »

« Cinq minutes plus tard, les deux gendarmes accostaient les deux étrangers

^^ — Faites excuse, messieurs, leur dit le brigadier « que je reconnus à ses galons; nous voudrions «vous demander un pelit renseignement.

« — S'il est en notre pouvoir de vous le donner, « mon brave, nous le ferons avec plaisir, » répondit mon sauveur.

« Le brigadier salua mililaircnienl; après quoi, il reprit:

a — N'auriez-vous pas vu passer ce malin mv « carriole traînée par un seul cheval?

« — Non,» répondit encore mon sauveur. (Effcc ^■venientjil ne l'avait pas vue.)

« Le brigadier se gratta l'oreille, tant il était embarrassé.

„ __ C'est bien fâcheux, murmura-t-il ; car le « propriétaire de cette carriole nous est signalé « comme voleur, et nous avons perdu sa piste.

« De plus, il emmène avec lui un enfant de onze « à douze ans que nous devons retrouver, coule « que coûte; les ordres sont formels à cet égard.

« — C'est le pupille du général Saint-Selme ; il « s'est échappédu collège de L..., ajouta le simple « gendarme, qui, lui aussi, voulait placer son mot.

« — Diable ! » fit mon sauveur.

« Et pour cacher son trouble, il se mit à tousser.

« Quant à moi, j'eus un éblouissement, et, me cramponnant à une branche, sans laquelle je serais tombé, j'attendis, tremblant d'inquiétude et de peur.

« Quelques mots que je ne pus saisir furent échangés ensuite entre les deux gendarmes et les deux jeunes gens; puis, les premiers prirent congé des derniers, et les derniers promirent d'avertir les premiers, dans le cas où ils surprendraient le plus petit indice concernant le voleur.

« — Hé ! hé ! monsieur le pupille du général Saint- « Selme, me cria mon sauveur, lorsque lesgendar- « mes furent complètement horsdevue; vous l'avez « échappé belle, grûce à moi. »

LES VACANCES D'kLTSABCTII. 25b

« En même temps, il m'aidai l à sortir de ma cachette.

« — Merci, » lui répondis-je, en lui baisant la main.

« Il en parut touché.

« — Que vas-tu faire, à préscnl, pauvre petit? me demanda- t-il.

« — Je ne veux pas rentrer au collège, m'écriai- « je, et je désire rester avec vous.

« — Voilà qui est parler! reprit, en riant, mon « interlocuteur. Mais sais-tu, ajouta-t-il, devenant « tout à coup sérieux, sais-tu seulement qui je » suis?

« —Vous êtes ungentleman, répondis-je aussitôt.

.' — D'accord, sur ce point; mais encore, sais-tu « quel est, pour le moment, mon domicile?

« — Oh! cela, peu m'importe! Je logerais dans « un terrier, plutôt que de rentrer à L.... »

« Il se tourna alors vers son ami, et me désif^nant d'un geste :

ce — Cet enfant me plaît, » lui dit-il.

«Son ami garda le silence, bien qu'il sourît avec bonté.

« Puis, mon sauveur revint à moi, et me regardant dans les yeux, il me demanda :

« — Veux-tu me suivre en Amérique? »

Elisabeth jeta un cri.

— Qu'as-tu? fit Robert étonné.

— Rien ! continue, » supplia la fillette, qui, de pâle devenait rouge, et de rouge devenait pâle, tant était vive l'émotion qu'elle s'eiïorçait vainement de cacher.

256 LES VACANCES D'ÉLISABETII.

« J'allais répondre qu'un voyage en Amérique me serait très-agréable, poursuivit tranquillement Robert, lorsque le plus âgé des deux jeunes gens dil :

« — Y penses-tu, Maurice? »

— Maurice! répéta Élisabetb. Maurice! C'était donc lui ! Pauvre Maurice ! »

Et elle éclata en sanglots.

Robert se leva interdit:

« Ah! ça, demanda-t-il, que signifie.... Que veulent dire ces cris, ces exclamations, ces soupirs?

« Sans le vouloir, t'ai-jc fait de la peine, Lisbotb.

— Non, non, mon bon Robert, reprit Elisabeth ; tu ne me causes que de la joie.

— Alors, pourquoi ces larmes ?

— Ce sont des larmes de bonheur, répondit la fillctlc, en essuyant ses yeux.

— Décidément, se dit philosophiquement l'écolier, les filles n'ont, avec nous, aucune ressemblance :

■- Le bonheur les fait pleurer ! »

Tout haut, il reprit:

« M'expliqueras-lu enfin ton inexplicable émolioii?

— Ne l'ai-je pas déjà fait? répliqua la fillette, riant et pleurant à la fois maintenant. Ce Maurice est mon frère! il était perdu, et tu l'as retrouvé!

— Tu as un frère! toi, s'exclama Robert stupélail.

— Ne le savais-tu pas ?

-- Ma foi non. 11 n'habite pas le Grand-Châlol ?

— 11 a quitté grand-père depuis deux mois déjà, répondit la tlllette, en baissant la tôtc.

— Ah! ah! repartit Robert, M. Maurice ferait-il, lui aussi, l'école buissonnière? En ce cas, taal mieux, je ne l'en aime que davantage.

— Oh ! Robert! Robert! fit Elisabeth.

— Veux-tu connaître la fin de mon histoire, Lisbeth? demanda vivement le jeune garçon désireux d'échapper à la morale de sa petite amie.

— Si je le veux! s'écria Elisabeth. Oui, oui, dis bien vite, mon cher Robert. Si tu savais combien je suis heureuse! »

Et pour mieux exprimer sa joie, elle embrassa le collégien.

Lui, se redressa tout fier de ce témoignage d'amitié que ne prodiguait pas trop la fillette, puis, il poursuivit son récit.

« Maurice venant de me proposer, dit-il, de m'cmmener en Amérique, son camarade crut bon de donner son avis.

« — Maurice ! s'écria-t-il, ce que tu fais là n'a « pas le sens commun. Cet enfant dépend de son «tuteur; de quel droit lui souffles-tu de folles « idées d'indépendance? »

« Plus bas, je l'entendis ajouter sur le ton du reproche :

« — Xe m'avais-tu pas promis de renoncer à ton « projet insensé?

« — Je ne songe nullement, crois-moi, répliqua a Maurice, à détourner cet enfant de l'obéissance « et de la soumission qu'il doit à son tuteur. J'ai " voulu plaisanter, voilà tout.

2f>8 LES VACANCES D'ELISABETH.

« Quant à ce que tu appelles '< mes projets in- « sensés », ajouta-t-il d'une voix grave et triste, « j e ne saurais y renoncer. La vie, ici, m'est odieuse ; « je m'embarquerai donc au Havre, sur le Sullivan, « le 24 de ce mois. »

— C'est ce que je saurai bien empêcher, déclara carrément Élisabclh.

— Toi ! et comment? demanda Robert.

— C'est mon secret. J'ai, pour réussir, un moyen infaillible.

— Tu ne l'emploieras pas, » s'écria Robert hors de lui.

Ce fut au tour d'Elisabeth d'être interdite.

« Deviens-tu fou, Robert? dit-elle, et ne comprends-tu pas que je veuille, à loutprix, empêcher ce départ, véritable mallieur pour nous tous? Qui sait.... il causerait peut-être la mort de mon pauvre grand-père!...

— C'est que... reprit Robert tout honteux, comptant, moi aussi, me rendre au Havre, et prendre passage sur le Sullivan, la présence de Maurice m'aurait été d'un grand secours.

— Égoïste! fit Elisabeth indignée.

— Non, non, se récria Robert, je ne suis point un égoïste, et puisque le départ de ton frère doit vous chagriner de la sorte, je me joindrai à toi, s'il le faut, pour l'empêcher.

« J'en serai quitte pour m'embarquer tout seul, ce qui sera bien triste! ajouta le pauvreenfanf, le cœur gonflé de larmes.

— Pas plus que Maurice, tu ne t'embarqueras, Robert.

LES VACAXCIiS D'ELISABETH. 259

— Que veux-tu donc que je devienne? Aller à Paris, chez ma tante d'Antre? Je n'y songe plus : la méchante Bctiy me dénoncerait au général. Retourner au collège? Jamais, et, moins encore, rentrer chez mon tuteur.

— Tu resteras ici.

— Ton grand-père ne le permettra pas.

— Pourquoi non? D'ailleurs, mon cher, ne nous incjuiétons pas trop à l'avance. Nous Unirons bien par nous tirer d'embarras. Crois-moi, charge-moi de tout arranger ; je le ferai, et pour le mieux.

— De quelle façon t'y prendras-tu?

— Ah ! je ne sais encore.

— Tu vois bien....

— Je vois que lu doutes de ma parole, interrompit Elisabeth, et j'en ai de la peine.

« Écoute-moi, Robert. Par loi, je vais pouvoir enlin retrouver Maurice, car tu sais où il habile, n'est-ce pas ?

— Hélas ! non ; je l'ignore.

— Tu l'ignores ! s'écria douloureusement la fillette.

— Oui ; mais je sais où trouver son ami.

— Olivier?

— Quoi ! tu connais son nom?

— Je l'ai deviné tout de suite.

— C'est très-fort cela ! « fit Robert, qui n'élant pas au courant des rencontres d'Olivier avec la iillcllc, avait peine à s'expliquer chez elle une telle science divinatoire.

Il cherchait encore le mot de cette énigme, lorsque Elisabeth reprit gaiement :

260 LES VACANCES D'i-XISABETH.

« Que tu saches l'adresse de Maurice ou celle d'Olivier, pour moi, c'est tout un, et je suis sûre maintenant d'arriver à mon but. Encore un coup, écoute-moi :

« En m'aidanl à retrouver Maurice, tu m'aides à sauver mon grand-père.

— Comment cela?

— Je puis bien te le confier aujourd'hui, grandpère est malade depuis le départ de mon frère. Or, il est très- certain qu'une fois Maurice revenu au Grand-Chàtel vet il y reviendra, quand je l'aurai vu), il est très-certain que grand-père guérira.

— C'est certain, répéta Robert.

— Eh bien ! en échange du bonheur que nous te devrons tous, je m'engage, moi, à te rendre heureux à ton tour :

« Tu ne rentreras pas au collège de L.... et, si bon le semble, lu resteras ici.

— Tu en parles bien à Ion aise. Et mon tuteur?

— Fera ce que lui conseillera grand-père; et grand-père fera ce que nous lui demanderons. »

Comme la fillette disait ces derniers mots, la vicomtesse de Grand-Chàtel parut sur le seuil de la porte.

Elisabeth courut à elle :

« Grand'mère, s'écria-t-elle, avez-vous parlé à grand-père?

— Oui, ma fille, réponditla vicomtesse, en s'approchant de Robert qui, au moment de connaître la sentence du vicomte de Grand-Chàtel, était inquiet et anxieux.

« Mon petit ami, ojouta-t-ellc, .j'adrcssant cetio

LRS VACANCES D'ELISABETH. 261

fois au jeune écolier, M. de Grand-Clidlel, étant trop soullranl pour vous recevoir encore, mecliarge de vous Iransmcltre ses volontés. Les voici :

« Vous resterez sous notre toit tout le temps que votre tuteur voudra bien nous autoriser à vous garder.

« Pendant la durée de votre séjour ici, vous jouerez avec Elisabeth, de midi aune heure, et de huit heures i\ neuf heures du soir.

a En outre, vous êtes autorisé à faire chaque matin une promenade à cheval. Anthime vous accompagnera. (Anthime était le cocher du vicomte.)

— Et le reste du temps, grand'mère? demanda Elisabeth.

— Le reste du temps, Robert travaillera dans la jolie chambre que Gertrude va lui montrer.

— Pourquoi travaillera-t-il, puisque, moi, je ne travaille pas? demanda encore Elisabeth.

— Tu es en vacances, ma fille, et non pas Robert.

— Ah! c'est vrai, » reprit la fillette songeuse. Bientôt après, elle ajouta gaiement :

« Bah ! Il nous reste deux heures pour jouer, et, en deux heures, on peut faire tant de choses! »

Quant à Robert, il était frappé de stupeur. Ces mots : « Vous resterez sous notre toit, aussi longtemps que votre tuteur voudra bien nous autoriser à vous garder », retentissaient toujours à ses oreilles.

Son tuteur!... Mais on l'avait donc prévenu!... A cette pensée, le pauvre enfant se sentit défaillir; un moment même, il fut obligé de s'appuyer sur

le dossier de la chaise derrière laquelle il se tenait debout. Peu à peu, néanmoins, il redevint plus calme ; un léger sourire se joua sur ses lèvres ; ses yeux prirent une expression de hardiesse et de défi.

« Je tromperai leur vigilance, se dit-il, et je me sauverai du Grand-Chàtel, comme je me suis sauvé du collège. Oh! mais.... Ce sera mal.... Cependant, il le faut. »

D'un regard clairvoyant, la vicomtesse de Grand- Chàtel suivait sur laphysionomie mobile de Robert les diverses émotions qui s'y succédaient rapidement.

Lut-elle dans l'àmc de l'enfant et son trouble et son désespoir, et son nouveau projet de fuite, et les remords que ce même projet faisait naître? Je ne sais.

Robert eut-il conscience de l'examen dont il était l'objet? Je l'ignore.

Toujours est-il que, lorsque les yeux du collégien vinrent à rencontrer les yeux de la grand' mère, le collégien baissa la tête, et la grand'mère sourit avec indulgence et bonté.

Pour Elisabeth, tout entière à la joie de retrouver son frère, elle ne prêtait à tout le reste qu'une demi-attention et n'écoutait que d'une oreille. D'ailleurs, l'impression du moment dominant toujours chez elle les autres impressions, elle n'admettait pas que Robert, quant aupréicnt, du moins, ne fut point pleinement satisfait.

Elle lui poussa le coude, et lui dit à voix basse:

« Remercie donc grand'mère. Elle est bonne autant pour toi que pour moi. »

Alors, le jeune garçon balbutia un timide : Merci, madame.

« Ce merci est-il bien sincère? » demanda la vicomtesse.

A cette question, Robert se troubla.

<^ Mon petit ami, reprit l'excellente dame, tout ù l'heure, je vous ai transmis les volontés de M. de Grand-Chàtel, je désire maintenant vous indiquer les miennes.

« Voulez-vous les connaître, et surtout les exécuter?

— De grand cœur, madame, répondit Robert, (jui, de plus en plus, se sentait gagné par tant de douceur et de bienveillance.

— Fort bien. Vous allez donc vous engager d'honneur à ne pas quitter le Grand -Châtel sans mon autorisation. »

Tout d'abord, Robert hésita; mais la vicomtesse le regardait; mais Elisabeth lui soufflait :

« Promets vite, mon bon Robert. »

Son hésitation disparut.

'<■ Je m'y engage d'honneur, madame, » ditil. »

Et en prononçant ces mots, cet enfant de douze ans avait pris un ton si grave et si ferme que la vicomtesse de Grand-Chàtel fut immédiatement rassurée.

<■< Il tiendra sa promesse, pensa-t-elle.

«Bien, Robert, reprit-elle tout haut, votre parole étant pour moi la plus sûre garantie de votre obéissance, je vais donner des ordres pour que vous ne soyez même pas surveillé. »

2Qii LES VACANCES D ELISABLTH.

Instantanément, Robert se sentit grandi de plusieurs coudées : il avait été traité en homme!

Cette pensée extrêmement flatteuse, paraît-il, lui enleva, pour le moment, le poids de la lourde cliaîne que lui-même s'était mise au cou, en s'engageant d'honneur à ne pas quitter le Grand- Châtel.

D'ailleurs, Elisabeth lui montrait l'avenir à travers un prisme doré.

« 11 faut au moins quatre jours, lui assura la fillette (dès que sa grand'mère les eût quittés), avant que la réponse de ton tuteur puisse raisonnablement parvenir à grand-père. Or, dans quatre jours, Maurice sera ici, et nous serons deux à plaider ta cause. Deux ! Que dis-je, nous serons quatre. Bien sûr, grand'mère parlera pour toi, et grand-père.... grand- père aussi voudra être de la partie.

« Ne te devra-t-il pas le retour de son petit-fils? Pense donc, Robert, quatre contre deux! Et nous pouvons dire six, car grand-père, à lui tout seul, peut bien compter pour trois.... Ah! nous sommes sûrs de gagner la bataille. »

Robert ne demandait pas mieux que de renaître à l'espérance; il se laissa donc aisément rassurer.

Ce ne fut que le soir, à l'heure de sa récréation, que Robert, retrouvant enfin Elisabeth, put achever, à sa prière, le récit de ses aventures.

C'est ce récit que le lecteur va lire.

Emmené par les deux jeunes gens, Olivier et Maurice, Robert avait été conduit dans un joli

LES VACANCES D'ÉLISABKTII. 265

chalet, construit, loin de toute autre habitation, sur le penchant d'une colline boisée.

Là, il avait été accueilli avec une extrême bienveillance par une dame d'un certain âge, la maîtresse de céans, la mère d'Olivier.

Robert, après avoir dîné à sa table, avait accepté avec reconnaissance l'olTre qu'elle avait bien voulu lui faire de passer la nuit sous son toit; et, vers neuf heures du soir, Maurice s'rtant retiré, il était resté seul entre la mère et le fds.

Alors, le pauvre enfant, rompu par la fatigue, ne tarda pas à fermer les yeux et à tomber dans un demi-sommeil.

Pendant ce temps, ses hôtes, le croyant endormi, causaient entre eux.

Que disaient-ils? Peu importait à notre ami Robert; pour lui, il causait en dedans. Il se voyait en Amérique, parcourant les forêts, combattant les Peaux-Rouges, bivouaquant au désert, et qui sait.... fondant une ville.

Son nom, prononcé par Olivier, le tira de sa rêverie; bientôt même, il prêta l'oreille.

La conversation des deux étrangers avait lieu en anglais.

Rien que cette langue fût loin d'être familière à Robert, comme elle l'était (on s'en souvient) à Elisabeth, il la connaissait assez cependant pour saisir le sens des paroles échangées entre la mère et le fils.

« Peut-être avez-vous mal agi, mon fils, disait la dame étrangère, en ne remettant pas ce jeune garçon aux gendarmes.

— Y songez-vous, ma mère, répondait Olivier; si je l'eusse fait, Robert eût été reconduit par eux de brigade en brigade, et cela, jusqu'au collège.

« Pensez donc, quelle humiliation !

— J'ignorais ce détail, répliqua l'étrangère, et j'approuve le sentiment qui a dicté votre conduite à Maurice et à vous.

« Qu'allez-vous faire de cet enfant?

— J'agirai d'après vos conseils. « La mère d'Olivier parut se recueillir.

« Le plus sage est, je crois, reprit-elle bientôt, de le ramener vous-même à son collège.

— Je le pensais également, ma mère.

— Fort bien. De plus, voyez le proviseur, et oblenez de lui qu'il ne rudoie pas trop ce pauvre écolier réfractaire.

— Soyez sans inquiétude à cet égard, ma mère; je ferai mon possible pour que Robert soit désormais traité plus doucement.

— A quelle heure comptez-vous partir?

— J'ai rendez-vous av<3C Maurice, demain, au point du jour ; je ne rentrerai qu'à dix heures. Nous partirons après le déjeuner.

— Après le déjeuner, soit. De cette façon, l'enfant pourra reposer toute la matinée, et il en a besoin. Regardez-le plutôt. »

Disant ces mots, la mère d'Olivier montrait à son fils le jeune garçon qui, à demi-èlendu sur le canapé, semblait dormir profondément.

Olivier se leva.

"■ Je vais le faire reconduire dans sa chambi'e, dit-il; car il a bosoin de repos. »

Puis, après avoir sonné un domestique, s'approchant de Robert, il le loucha léf^crenient du doigt.

En un clin d'œil l'enfant se trouva sur ses pieds, el, par un elTort suprôme, lui qui aurait voulu crier :

« J'aime mieux mourir que de rentrer à L...! » il parvint à se contraindre, à rester calme, presque muet.

« Je fuirai d'ici encore, pensait-il, mais si j'en souflle mol, mon projet échouera. »

Celte réflexion une fois faite, il prit congé de la mère d'Olivier, baisa la main qu'elle lui tendait, souhaita le bonsoir au jeune homme, et, saluant sans trop de gaucherie, il sortit du salon.

Dans l'antichambre, le domestique d'Olivier Tatlendait. Robert le pria de le conduire à sa chambre, où, tout en se déshabillant, il se mit à causer avec lui.

Par malheur, ce domestique était anglais. Il répondit d'assez mauvaise grâce aux questions de l'enfant qu'il ne comprenait pas Irès-bien; cependant, il put lui apprendre le nom de deux ou trois villages situés non loin du chalet de ses maîtres, le chalet des Genévriers.

Robert persuadé qu'il n'obtiendrait pas davantage de ce serviteur d'Oulre-Manche, le congédia.

Il avait hâte d'être seul.

« Fuir! murmura-t-il alors; fuir! oui... mais où aller?

« Bah! ajoula-t-il bientôt, j'irai droit devant moi. Tout chemin ne mène-t-il pas à Rome ! »

Et, par une curiosité naturelle à l'enfance, laissant là ses graves soucis, il se mit à examiner sa chambre.

C'était une pièce de petite dimension, meublée avec simplicité, bien que rien n'y manquât néanmoins.

Une couchette en fer, garnie de rideaux de mousseline brodée, deux fauteuils capitonnés, deux chauffeuses en tapisserie, une commode, un secrétaire, une table en composaient le mobilier.

Quelques gravures assez joliment encadrées, représentant des scènes champêtres, en décoraient les murs.

A la lueur d'une bougie, Robert en examina trois ou quatre; puis, battant joyeusement des mains :

ce Hourra! s'écria~t-il Une carte! Elle va me guider dans ma fuite. »

En effet, un des cadres plus grand que les précédents renfermait, en guise de gravure, une belle carte départementale.

Montant aussitôt sur une chaise, Robert l'atteignit facilement, parvint à la décrocher de la muraille, la posa sur une table et se mit à l'étudier. Il s'agissait pour lui de savoir où il se trouvait.

Poussé par un instinct secret, il chercha tout d'abord à l'est, aux frontières de Suisse, et reconnut bientôt le nom d'un gros village cité par le domestique anglais. Un peu plus haut, étaient tracés à l'encre rouge ces trois mots : Chalet des Genévriers.

Plus de doute, Robert avait trouvé.

« Ah! je comprends, dit-il alors, le but de

Poiibsc par i:ii iiisiinct secret, il ihcielia tout d'abord à l'est.

Li:S VACANCKS D'ELISABETH. 271

Claudc-Maric Yinccnl : il voulait gagner la fronlièrc. 5>

Le souvenir de ce jeune voleur le ramenant aux

difficultés de lasituation présente, de nouveau, il se

pencha sur la carie, cherchant où il pourrait aller.

Tout à coup, ses yeux brillèrent, et son doigt se

iixant sur un point :

« Grand-Chûtcl! s'exclania-l-il. Grand-Chàlel ! la demeure d'Elisabeth, la meilleure amied'Odclle et de Simonne ! »

D'un ton ferme et décidé, il ajouta :

« J'irai au Grand-Chàtel. »

Ce projet une fois arrêté, Robert ne songea plus qu'à en assurer la prompte exécution.

Pour lui, rien de plus facile qu'une fuite : sa porte n'était pas fermée, et par sa fenêtre, il pouvait gagner le jardin.

D'où vient donc que le pauvre enfant si résolu tout à l'heure était maintenant indécis, perplexe, anxieux? C'est qu'il lui en collait de quitter ainsi ses hôtes, de profiter de leur sommeil pour tromper leur confiance.

Toutefois, l'indécision de Robert ne dura pas longtemps;car, s'approchant du sccrétairequ'il ouvrit : « Lorsqu'on ne peut parler, murmura-t-il, on écrit. »

Sur ce, il prit de l'encre, du papier, une plume, et écrivit :

« Cher M. Olivier,

^< yuand vous lirez cette lettre, je serai déjà loin. « Je ne veux pas rentrer au collège, et, ayant

compris ce soir que vous comptiez m'y ramener demain, j"ai résolu de prendre la fuite.

« Pardonnez-moi, et priez Mme votre mère de vouloir bien me pardonner aussi.

a Je vais au Grand-Chàtel. Là, habite une petite fille, la meilleure amie de mes cousines Odette et Simonne. C'est Elisabeth. Je la connais un peu. Elle est bonne; certainement, elle se joindra à moi pour obtenir de ses grands-parents qu'ils me gardent chez eux. Ne vous inquiétez donc pas de moi, et surtout, je vous le demande à genoux, ne me dénoncez pas aux gendarmes !

« Robert. »

Cette lettre terminée, Robert la posa sur la table; et ouvrant doucement la fenêtre, plus doucement encore sauta dans le jardin.

Agile et souple, il se glissa comme un serpent à travers les massifs de fleurs, gagna une allée sinueuse, puis un bosquet, puis une seconde allée, et, enfin, arriva à un petit mur de clôture.

L'escalader n'était pour lui qu'un jeu.

Déjà, s'aidant de ses pieds, de ses mains, il entreprenait l'escalade, quand il se sentit saisir par la jambe.

11 lâcha prise et tomba sur le sol.

Le premier sentiment de Robert, en se voyant arrêté dans sa fuite, fut un sentiment de frayeur. Avait-il affaire aux gendarmes?... Il hasarda un timide coup d'œil et aussitôt fut rassuré : l'homme qu'il avait devant les yeux était un simple paysan.

«Que me voulez-vous? lui demaiula-l-il à voix bas«c.

— Vous empêcher de prendre la clef des cliamps, répondit l'inconnu.

— De quel droit?

— Je suis jardinier au chalet.

— Ah! »

Un silence suivit.

« Oh ! je connais ben votre histoire, fit tout h roiip le jardinier, et, si vous consentiez à être 6en gentil, nous pourrions nous entendre, tout de même.

— Expliquez-vous? « Le paysan sourit.

« Je veux dire, reprit-il, en baissant, lui aussi, la voix, que si vous me donniez quelque chose comme vingt francs....

— Vous me laisseriez partir? » interrompit U bert.

Le paysan cligna des yeux.

« Tenez, en voilà quarante, s'écria Robert, en lui jetant sa bourse; mais ne vous mêlez plus de mes aiîaires.

— Quarante francs! répéta le jardinier ahuri; quarante francs! Oh! pour ce prix-là, mon jeune mon.-ieur, jesuis tout à fait à vos ordres. Attendez, je vas vous ouvrir la porte, et, au besoin, vous prêter mon cheval.

— Vous avez un cheval?

— Que oui. Une belle et grosse jument de labour ; et, si vousnedédaignezpas de la monter en croupe, je pourrai vous conduire un bout de chemin, tout de même.

IS

— Non, dit Robert; vous iriez me dénoncer ensuite. »

Le paysan était honnête à sa manière; le soupçon de Robert le froissa.

« Oui-dà, mon jeune monsieur, répondit-il, pour qui donc me prenez-vous? Si j'ai empoché votre argent, ce n'est pas pour vous trahir après.

— En ce cas, j'accepte, » dit Robert.

Quelques minutes après, Robert, monté en croupe sur la jument du jardinier, s'éloignait du chalet.

Arrivé à Yalfin-lés-Saint-Claude, le paysan arrêta sa monture. Alors, Robert sauta à terre. Là, d'un commun accord, l'homme et l'enfant devaient se séparer.

Robert marcha droit devant lui, et le jardinier, toujours à cheval, retourna en arrière.

Il était quatre heures du matin.

Plus tard, Robert, longeant un bois, trouva sur son passage le petit Bénédict pleurant de faim et de fatigue.

11 le prit par la main, et tous deux, faisant route commune, arrivèrent au Grand-Châtel sur le coup de dix heures, ainsi que nous l'avons déjà vu dans un des précédents chapitres.

Pour Olivier, après avoir pris connaissance do la lettre de Robert, il monta à cheval, et, sans perdre un instant, prit à son tour la route du (irand-Chàtel.

Quand il ne fut plus (ju'à trois ou quatre kilo-

LKS VACANCES D'KLISABETH.

mètres du village, il appela un paysan, et, lui mettant une pièce d'or dans la main, lui enjoignit de courir au chàleau s'enquérir très-adroitement de l'arrivée probable d'un garçonnet de onze à douze ans répondant au nom de Robert.

Le paysan obéit aussitôt. Deux heures après, il était revenu, et Olivier, apprenant de sa bouche que le pupille du général Saint-Selme était bien au cluileau, reprit tranquillement le chemin du chalet.

fA^."^'

CnAPITRE XYI

Olivier et Maurice.

Pendant que Robert, seul dans la chambre où dame Gertrude Tarait conduit, pleurait un peu, songeait beaucoup, et ne travaillait pas du tout, Elisabeth racontait à Nel ce que son nouvel ami venait de lui apprendre.

Les deux enfants nageaient dans le bonheur. N'ctaient-ils pas sûrs maintenant de la réussite! sûrs d'atteindre le but qu'ils poursuivaient depuis un mois déjà!

Néanmoins, ce ne fut que le lendemain matin (pi'Élisabeth, toujours aidée de Nel, put dresser un plan de campagne.

La difficulté n'était plus maintenant de découvrir Olivier et Maurice, mais de les voir; et, malgré son esprit inventif, Elisabeth cherchait en vain le moyen d'aller au Chalet des Genévriers.

« Comment faire? répétait la fillette; je ne puis pourtant pas m'esquiver.

— Si vous écriviez à M. Maurice? proposait alors Nel.

— Non, non; une lettre peut se perdre. »

Nel offrait de la porter lui-même.

A la rigueur, cela pouvait se faire ; toutefois, une visite était bien préférable.

« Songe donc, Nel, disait Elisabeth; d'abord, en allant au Chalet des Genévriers, je verrai bien plus tôt Maurice, et puis, en l'embrassant, je l'amènerai très-vite à penser comme moi; tandis qu'une lettre.... D'ailleurs, ajouta-t-elle, en écrivant, je perds mon éloquence; Maurice prétend même que mes lettres sont de vrais chiffons.»

Nel se disait qu'un mot de la fillette, en supposant qu'elle eût daigné le lui écrire, lui eût paru, à lui, un parfait modèle; cependant il ne souffla mot.

Enfin, après deux heures de pourparlers, de discussions et de débats, Elisabeth prit tout à coup une résolution énergique -•

Elle s'en fut trouver son grand-père.

Depuis l'avant-veille au soir, non-seulement le vicomte de Grand-Chàtel était hors de danger, mais il allait de mieux en mieux. Toutefois, il n'avait pu encore quitter son lit, et le docteur Marc-Brun, qui faisait à son vieil ami de fréquentes

visites, avait recommandé les plus grands soins, le plus grand calme.

11 redoutail une rechute.

C'est le visage rayonnant de joie et d'espérance qu'Elisabeth entra chez son grand-père. Celui-ci sourit en la voyant, et la petite fille, l'embrassant avec effusion, lui dit à brûle-pourpoint :

« Grand-père, voulez-vous m'accorder une grâce?

— Laquelle, mon enfant? demanda le vieillard.

— Ah! voilà, grand-père; vous allez me trouver bien exigeante peut-êlre : je voudrais faire avec Ne! une promenade en voiture.

— Rien de plus simple, ma fille, s'empressa de dire le vicomte.

— Oh! cher grand-père, attendez donc... je ne vous ai pas tout appris encore : il s'agit d'une grande, d'une très-grande promenade en voiture ; d'une promenade qui durera du matin jusqu'au soir. »

Le vieillard regarda l'enfant.

« Que veux-tu dire? » demanda-t-il.

Elisabeth rougit; néanmoins, elle parvint à répondre avec calme :

« Je veux dire, cher grand-père, que Nel et moi nous avons formé un projet; mais un projet....

« Enfin, écoutez-moi :

« Nous partirions en voiture, dès cinq heures du matin. Nous emporterions des provisions. Nous ferions la dînette sur l'herbe. Nous verrions un pays que nous ne connaissons pas ; et le soir,

nous reviendrions très-heureux; oh! oui, trèsheureux! »

Pour la seconde fois, le grand-père regarda sa petite-fille avec un redoublement d'attention; puis il reprit :

« Tu sais, Lisbeth, que je n'aime pas te sentir loin de moi pendant une longue journée.

— Que pourriez-vous craindre, grand-père? Je Gcrai avec Anthime, notre bon cocher, avec Nel, et avec ma nourrice. »

Le vieillard parut réfléchir. Il demanda entin :

« Cette partie de campagne a-t-elle un but détermmé, mon enfant? »

Nous l'avons dit, Elisabeth ne savait pas mentir; et, dût sa franchise faire manquer un projet qui lui tenait tant au cœur, elle répondit sans hésiter :

« Oui, grand-père; elle a un but déterminé.

— Et ce but?»

Le moment difficile était arrivé; Elisabeth le comprit, et, se jetant au cou de son grand-père : « Ah! dit-elle, c'est un secret.

— Un secret! un secret pour moi, fillette?

— Oui, grand-père, un secret, et un très-gros encore, assura Elisabeth, en se faisant câline; un secret que je vous confierai à mon retour seulement. »

Cependant, le vieillard se taisait.

Ce silence paraissant de fort mauvais augure a la fillette, elle eut alors recours aux larmes.

« Quoi! grand-père, s'écria-t-elle, vous me refuseriez la seule, l'unique faveur que je vous demande pour toutes m:\s vacances! Vous ne m'ai-

mcz donc pas?... Mon Dieu, mon Dieu! je suis bien malheureuse! »

Le vieillard regarda Elisabeth avec plus d'insistance encore que les deux autres fois.

Devina-t-il ce que l'enfant cherchait à lui cacher? Fut-il simplement touché de son chagrin et de ses pleurs? Je l'ignore. Toujours est-il, qu'essuyant lui-même les yeux de sa peîite-fille :

« J'acquiesce à ta demande, mon enfant, lui d:t-il.

— Merci! grand-père, s'écria la fillette, sautant de joie.

« Vous permettez, n'est-ce pas, ajouta-t-ellc, (lue cette partie ait lieu demain?

— Soit! répondit le grand-père. Toutefois, j'y mets une condition.

— Laquelle? demanda Elisabeth déjà inciuiclc.

— Outre Anthime, dame Gertrude et Nel, tu e:nmèneras encore Germain.

— Germain! Y pensez-vous, grand-père? Qui vnus soignera?

— Pierre.

— Pierre est bon, sans doute; mais il ne saurait, pour vous, remplacer Germain, et je me reprocherais toute ma vie de vous avoir privé, même pour quelques heures, de votre homme de conliance. Mais, puisque vous tenez absolument à ce i|uc je voyage comme ime grande dame, donnezmoi Pierre. De cette façon, vous garderez Germain. »

Le grand-père céda.

« Soit, répéta- t-il.

— Puis-je emmener Robert? demanda alors la fillette.

— Pour cela, non,» répondit si catégoriquement le vieillard qu'Elisabeth n'osa pas insister.

Elle resta quelques instants encore avec son grand-père, l'accablant de ses remercîments, de ses baisers, de ses caresses; après quoi, elle rejoignit Nel.

Nel partagea la joie d'Elisabeth, et, pendant près d'une heure, les deux enfants s'entretinrent de Maurice qu'ils comptaient bien ramener le lendemain au Grand-Chàtel. Puis, vint le déjeuner; puis, la récréation de Robert, pendant laquelle Elisabeth épuisa avec lui le cher sujet déjà traité avec Nel, sujet que, de nouveau, elle reprit avec ce dernier, quand Robert fut remonté dans sa chambre.

Pendant ce temps, que faisait Bénédict.

En arrivant au Grand-Chàtel, Bénédict (on s'en souvient) avait été confié,. pav Elisabeth, à Nel.

Nel, à son tour, l'avait confié au fermier. Celuici, bonhomme au fond, bien qu'un peu brutal parfois, s'était pris d'amitié pour ce pauvre pelit élre dont les yeux, disait-il, « plaidaient si fort pour lui ».

Néanmoins, avant de le garder définitivement à la ferme (car telle était l'intention du fermier^ il s'était rendu, dès le lendemain, à Coulourre pour y parler de l'orphelin aux autorités du village.

Là, il ne recueillit sur son compte (jue tic trèsbons renseignements.

LES VACANCES D'ELISABKTH. 283

« Bénédict, lui dit le curé, est probe, obéissant, doux et actif.

— Quel est son défaut? demanda le fermier, ({ui ne croyait pas à la perfection en ce monde.

— L'élourdcrie, répondit le curé.

— C'est de son âge, » affirma le fermier. Puis, il alla trouver le maire.

« Bénédict, lui dit le maire, est honnête, dur à la peine, dur au travail, point querelleur et point r.icnlcur, et, de plus, adroit et malin.

— Son défaut? demanda, de nouveau, le fermier.

— Il fréquente très-peu l'école, » répondit le maire.

Le fermier haussa les épaules. Que lui importait à lui que Bénédict n'allât pas à l'école ; il voulait en faire un cultivateur, et non pas un savant.

Alors, il voulut voir le vieux père Michaël qu'il connaissait pour l'avoir rencontré aux foires de Coulourre et des villages environnants, et qu'il tenait en haute estime.

« Son opinion, dit-il, me fixera. »

Mais en vain frappa- 1- il à la chaumière du vieillard; en vain le chercha-t-il dans les endroits cil il allait de préférence.

Rlichaël n'était plus de ce monde.

Des enfants apprirent au fermier que, depuis deux jours, le père Michaël « avait été porté en terre ».

« Pardine! murmura le fermier, j'aurais dû m'en douler, ne le trouvant nulle part. Il étail

assez ancien pour mourir.... Pauvre homrne! Dieu ait son àme.

« Mais, ajouta-t-il bientôt, de ce que le vieux n'y est plus, ce n'est pas une raison pour laisser l'enfant dans la peine. Je vais toujours le prendre; nous verrons voir après. »

EITectivement, en rentrant au Grand-Châtel, le fermier annonça à Bénédict qu'à compter de ce jour, il faisait partie du personnel de la ferme, en qualité de berger en second.

Bénédict fit la grimace : redevenir patour ne lui plaisait qu'à demi. Cependant, son nouveau maître lui ayant fait visiter l'étable, il changea presque aussitôt d'avis.

« Vos bêtes sont si belles, not' maître, dit-il, et elles me paraissent si bonnes que, rien qu'à les voir, je me sens tout porté à les aimer. «

Cette réponse satisfit grandement le fermier.

«Bien parlé! petit, dit-il à Bénédict. On fera quelque chose de toi. Reste honnête; aie du cœur à l'ouvrage, et quand viendront tes douze ans, on te mettra à la culture.

« En attendant, tu seras nourri et vêtu, et tu auras encore six écus de gages à la Noël de chaque année.

« Déplus, tes soirées seront à toi, et s'il le i»laîl de les passer dans l'atelier de Nel à travailler au tour, personne ne s'y opposera. »

Pour le coup, Bénédict, dans sa joie et sa reconnaissance, faillit embrasser le fermier.

Mais, si le bonheur et le bien- être du petit or[>!ie-

Lies VACANCES D'KLISADKTII. 2Cj

lin étaient désormais assurés, par coiilrc, Iv; Loihciir de notre ami Robert subissait un Ijieii rude assaut.

, Au moment même où Bénédict était définitivement installé à la ferme, un exprès venant de L.... apportait une dépôcbe pour le vicomte de Grand- Chàtel. Elle était du général Saint-Sehiie, et ne contenait que ces mots :

« Livrez mon coquin de neveu à la gendarmerie, pour être immédiatement enfermé au collège de L.... »

Cette dépêche était une réponse à celle que le vicomte de Grand-Ghàtel avait adressée, dès la veille, au général Saint-Selme pour lui annoncer la venue de Robert au Grand-CluUei, et lui demander ce qu'il devait faire de l'enfant.

Elisabeth et Robert n'avaient pas songé au télégraphe; autrement ils ne se fussent pas flattés d'avoir quatre jours devant eux.

Pierre avait été chargé de porter la dépèche du vicomte à L... Il avait été chargé, en outre, de remettre au proviseur du collège une lettre que la vicomtesse avait écrite au nom de son mari.

Elle apprenait au proviseur que son pensionnaire se trouvait au Grand-Châtel, où il resterait Jusqu'à ce que le général eût fait connaître ses intentions à l'égard de son pupille.

Le proviseur n'avait pas répondp..

Depuis plus d'un quart d'heure déjà, Robert lisait et relisait en silence la fatale dépêche dont chaque mot lui paraissait aussi terrible, aussi

effroyable que les fameux Mane, Thecel, Phares tracés sur la muraille, par une main invisible, durant le festin de l'impie Balthazar, lorsqu'il s'écria tout à coup :

«Mais, c'est à devenir fou! trois fois foui

— C'est à en perdre l'esprit! » ajouta aussitôt Elisabeth.

Touchée du malheur de Robert, la bonne petite fille en avait presque oublié Maurice; il lui semblait d'ailleurs que sa joie serait moindre puisque son ami ne pouvait pas la partager.

« N'y aurait-il aucun moyen d'oblenir sa grâce, ou tout au moins un sursis de deux jours? demanda-t-elle à sa grand'mère.

— Impossible, ma fille, répondit la grand'mère, en embrassant Robert, comme pour le consoler. La volonté du général Saint-Selme est formelle. Robert doit partir immédiatement. «

Elisabeth se jeta sur un canapé. Là, fondant en larmes, on l'entendit soupirer :

« Le malheureux! Dire qu'il va s'en aller d'ici absolument comme un voleur.... Ah! pourvu que les gendarmes ne lui mettent pas les menottes ! »

Les menottes! Robert n'y avait pas songé. Il se leva d'unbondfcar, lui aussi, s'était laissé tomber sur le premier siège venu) et courut à la porte.

« Où allez-vous, Robert? lui demanda la vicomtesse.

— Voir M. le vicomte, lui répondit l'enfant, et lui demander un sursis de deux heures.

— Et que ferez-vous de deux heures? Pauvre ami !

l 11 cxpivs venant do L.

. apiuiriait une dépr-clie.

LES VACANCIiS D'Kf.lSARETH. 289

— Je m'habituerai peut-èlrc au Irislc sort qui in'allcnd.

— Allez donc. »

Gelait la deuxième fois de la journée que Hobcrl se présentait chez le vicomte de Grand-Chàlel. Le vieillard, se sentant mieux, avait lui-même, quel- (jues heures plus tôt, fait demander l'enfant.

La physionomie ouverle, franche, intelligente lie Robert l'avait tout d'abord prévenu en sa faveur ; ses réparties vives et fines l'avaient fait sourire ; l'expression de son repentir lui avait paru sincère. En résumé, le jeune garçon lui avait plu. Aussi, tout en réprimandant l'écolier, s'était-il montré pour lui affectueux et paternel, et celui-ci (sa visite finie) s'était-il écrié que, pour son compte personnel, il consentirait volontiers à être : on pupille.

Dans cette seconde visite, Robert n'essaya même pas de demander sa grâce. Il avait compris que rien au monde ne ferait varier le vicomte de Grand- Chàtel delà ligne de conduite que lui-même s'était tracée. (Cette ligne de conduite consistait, pour le moment, à suivre de point en point les instructions du général Saint-Selme concernant Técolier.) 11 se borna à implorer un sursis de deux heures. Une heure seulement lui fut accordée.

Salistait néanmoins de ce court répit qu'il avait obtenu, Robert remonta chez Elisabeth; il voulait passer cette dernière heure avec sa petite amie.

Elisabeth continuait à pleurer ; elle pleura même longtemps encore; mais, s'apercevant enfin que

les yeux de Robert étaient secs, elle essuya ses larmes, et se mit à causer avec lui, sinon gaiement, du moins sans tristesse.

Cependant, lorsque sonnèrent quatre heures, Robert fut pris d'un long frisson : cinq minutes lui restaient à peine avant l'instant fixé pour son départ. Il embrassa Elisabeth, et lui dit avec l'accent du regret :

« Ah! si je n'étais pas lié par ma promesse à ta grand 'mère !

— Espère! lui répondit Ehsabeth : il te reste quatre minutes et demie.

— Qu'est-ce que quatre minutes et demie! Lisbeth. »

Cette fois, Elisabeth ne répondit pas; et, néanmoins, elle espérait toujours; elle espérait contre toute espérance que Robert ne partirait pas.

S'étant alors penchée à sa fenêtre ouverte, elle ne vit pas Germain qui, en ce moment même, venait chercher Robert.

Robert demanda cinq minutes encore.

Germain accorda cinq minutes.

Elisabeth était toujours à sa fenêtre. Qu'attcndait-elle? Rien... Pourtant, elle y restait.

« Allons, du courage, M. Robert, dit tout à coup Germain; il est temps de partir. J'ai ma consigne, moi aussi. Il faut bien obéir à ceux qui ont autorité sur nous. «

Robert se leva sans mot dire de la chaise où il était assis, et, se raidissant contre le chagrin qu'il sentait l'étreindre à la gorge, il se fit fort, il se composa un visage; puis, sans regarder en arrière,

sans même dire adieu à Elisabeth, dans la crainle de voir son courage faiblir, il sortit.

Au môme instant, un homme traversait la cour du Grand-Chàtel. Ce n'était pas un monsieur; ce n'était pas non plus un paysan. Il était descendu de cheval tout auprès de la grille du château, avait attaché sa monture à un arbre, et s'avançait à pas pressés vers la maison.

Par une intuition secrète, Elisabeth comprit que ce messager tenait entre ses mains la destinée de son ami.

Elle se retourna; ne vit plus Robert, et s'élança à sa poursuite.

Robert était à peine au bas de l'escalier. La lillette le supplia d'attendre; lui parla d'un messager et d'un message, et se précipita dans l'appartement du vicomte, laissant Robert et Germain tout ahuris, et attendant au bas de ce même escalier.

Quand Elisabeth entra chez son grand-père, elie y trouva sa grand'mère lisant à haute voix une lettre du proviseur du collège de L.... adressée au vieillard.

Elle en écouta la lecture.

Cette lettre contenait trois pages au moins.

Le proviseur du collège de L.... faisait savoir au vicomte de Grand-Chàtel que, venant de recevoir une dépêche du général Saint-Selme lui annonçant, pour le soir même, la entrée de son pupille au collège, il croyait devoir taire diligence pour prier M. le vicomte de Grand-Chatel d'envoyer le pupille du général Saint-Selme partout ailleurs qu'au collège de L...

Il faisait savoir également au vicomte Je Grand- Ghùtcl que Robert était renvoyé du collège, tant pour son caractère indiscipliné et ses mille défauts, que pour la très- grave faute qu'il avait commise en trompant la surveillance de ses maîtres et de ses gardiens, et en s'échappant la nuit par une fenêtre

Le proviseur terminait en disant que, le matin môme, au reçu de la dépêche du général Saint- Selme, il lui avait télégraphié à Barèges son refus formel de recevoir, à l'avenir, son insubordonné pupille.

Elisabeth courut annoncer à Robert la frés-ôonne nouvelle de son renvoi du collège de L...

« Nous avons gagné la partie, disait-elle; nous avions donc raison tous deux ; toi, de demander un sursis; moi, d'espérer toujours et quand même.

« Pense donc, Robert, ajoutait-elle, que, si tu étais parti une heure plus tôt, tu serais en route pour le collège, où une nouvelle humiliation l'attendait! »

Robert ne parlait pas, tant sa joie était grande.

Sùrmaintenantdene pasrentreràL..., il sepréoccupait fort peu de la décision que son tuteur prendrait à son égard.

Tout lui semblait préférable au collège qu'il avait quitté, et d'ailleurs, comme le disait Elisabeth, il « avait gagné la partie, » c'est-à-dire un jour, et, dans un jour, Maurice serait là.

Quant au vicomte de Grand-Chàlel, il écrivit immédiatement au général (toujours par la voie

lélégrapliiquc) qu'il garderait volontiers Robert jusqu'à son retour de Barèges.

Le lendemain matin, dès cinq heures, Elisabclli frappait trois coups discrets à la porlo de la chambre à coucher de son grand-pôre.

La fillette portait un joli costume de batiste bleue, garni de broderies, un chapeau de mousseline blanche orné de fleurs des champs, et tenait à la main une ombrelle de soie écrue.

Germain vint lui ouvrir.

«Comment va grand-père? demanda-t-elle.

— Moins bien qu'hier, Mademoiselle, répondit Germain. La nuit a été agitée, mauvaise; Mme la vicomtesse a envoyé quérir le docteur MarcBrui:.

— Ah! Que fait maintenant mon grand-père?

— Maintenant, il repose.

— Ne puis-je pas entrer?

— En entrant, mademoiselle risquerait de réveiller M. le vicomte.

— C'est fâcheux! murmura la fillette; j'aurais tant voulu l'embrasser tout de suite... Songez donc, Germain, je pars, et je ne reviendrai que ce soir. »

Germain hocha la tête et ne répondit pas, bien que ses lèvres s'agitassent, comme s'il eût voulu parler.

Ce que voyant Elisabeth :

« Vous avez quelque chose à me dire, Germain ? fit elle remarquer. Gageons que vous n'approuvez pas ma promenade d'aujourd'hui?

— Oh! Mademoiselle, s'écria Germain, comment pourrais-je vous désapprouver jamais !... Mais, si

294 LES VACANCES û'ÉLISABETH.

VOUS permcltez à un vieillard, qui a blanchi au service de votre famille, de vous parler en toute franchise, il vous dira le plus respectueusement possible :

« Mademoiselle, renoncez pour aujourd'hui à cette partie de campagne : M. le Vicomte est souf- IVant, et, quand vous n'êtes pas là, il est triste. »

Germain se tut un instant; puis demanda :

« Mademoiselle, consent-elle à rester?

— Non pas, Germain. Je pars bien vite, au contraire. »

Et, mettant un doigt sur ses lèvres, comme pour recommander le silence au vieillard, elle ajouta :

« Je vais chercher le remède qui doit guérir grand-père ! »

Elisabeth fit ensuite ses adieux à sa grand'mère, l'embrassa vingt bonnes fois, «dix fois pour elle, disait-elle, dix fois pour son grandpère, » et, lui soufflant dans le tuyau de l'oreille ces mots énigmatiques : « Ma bonne grand'mère, priez bien pour que je réussisse! » elle lui donna un dernier baiser, et disparut.

Au moment même où la fillette arrivait dans le grand vestibule, la voiture qui devait la conduire entrait dans la cour du château. Elle descendit le perron en trois sauts ; puis s'élança dans la calèche.

Dame Gertrude vint s'asseoir à la gauche de sa chère mignonne^ Nel se plaça vis-à-vis d'elle, au milieu d'énormes paniers remplis de provisions de toutes sortes, et Pierre monta sur le siège, à côté d'Anthime, le cocher.

« Au Chalet des Genévriers, roule de Morez, " cria alors Elisabclh.

Anlhinie rendit les runes, et les chevaux partirent au trot.

Quels étaient donc les habitants du Chalet des Genévriers, vers lesquels Elisabeth accourait en co jour, le cœur rempli d'espérance?

Le lecteur les connaît déjà. C'étaient deux étrangers : une mère et son fils. La mère était Lady Ruthlowen, le fils était Olivier, ou plutôt Lord Ruthlowen.

Ils avaient quitté la brumeuse Angleterre, depuis bientôt trois ans, pour venir demander au beau pays de France la santé, le calme et l'oubli du passé.

Ah! ce passé était bien sombre!

Jadis, heureuse épouse et plus heureuse mère encore, Lady Ruthlowen était maintenant brisée par un profond chagrin.

Dans l'espace de quelques semaines, elle avait perdu son mari et deux de ses enfants : le fier Richard, l'héritier du nom et des domaines de Ruthlowen, et la douce Ellen.

Olivier seul lui était resté.

A la suite de cette terrible épreuve, Lady Ruthlowen perdit momentanément la raison. Un voyage fut jugé nécessaire. Elle vint à Paris où, peu à peu, le calme se fit dans son esprit troublé.

Olivier avait accompagné sa mère, et ses soins sa tendresse filiale, le charme incomparable de sa

conversation, de sa présence aidèrent puissamment à la guérison mentale de la pauvre affligée.

C'est à Paris que le jeune Lord rencontra Maurice et se lia avec lui. Bientôt, les deux nouveaux camarades devinrent inséparables, et, lorsque Maurice dut quitter la capitale pour retourner chez son grand-père, il jura à Olivier une amitié éternelle.

Or, il arriva que, peu après le départ de Maurice, Lady Ruthlowen, complètement guérie, mais dont la vue s'affaiblissait d'une manière inquiétante, quitta Paris, à son tour, pour se rendre à Genève, dans le dessein d'y consulter un oculiste, homme de grand talent et de grand renom.

L'habile praticien lui donna d'abord ses soins, puis l'engagea à séjourner quelques mois dans les montagnes, où l'air pur et vivifiant devait compléter, disait-il, la cure qu'il avait entreprise.

Olivier n'eut garde de laisser échapper celte excellente occasion de revoir Maurice. Il proposa à sa mère de repasser en France, et de s'établir dans les montagnes du Jura.

Lady Ruthlowen approuva le projet de son lils, et tous deux se mirent à la recherche d'une habitation quelconque.

Non loin de la frontière suisse, entre Morez et Bois d'Amont, ils découvrirent le Chalet des Genévriers; ils le louèrent, et s'y établirent.

Bien que ce chalet ne rappelât en rien l'élégant confort, le luxe et la magnificence de Ruthlowen, il leur plut à tous deux par sa situation agreste, et surtout par son complet isolement. Il est vrai

que, depuis son veuvage, depuis la mort de Richard et d'Ellcn, Lady Ruililowen avait renoncé aux grandeurs. Quant à Olivier, trop heureux d'oublier les multiples obligations de son rang dans cette solitude un peu sauvage, où il pouvait étudier, herboriser et rêver à son aise, il ne permettait même pas à ses amis (nous l'avons déjà vu) de lui donner son titre.

A peine installé au Chalet, le premier soin d'Olivier fut d'écrire à Maurice. Cette lettre parvint au jeune homme le matin même du jour où il quitta le Grand-Châlel.

C'est donc vers le Chalet que Maurice, chassé par son grand-père, se dirigea tout d'abord. Toutefois, il n'accepla que dans une 'limite fort restreinte l'hospitalité offert? par Lady Ruthlowen.

Le vicomte de Grand-Châlel lui avait ordonné de quitter le pays ; ouvertement, il n'osait enfreindre cet ordre.

D'ailleurs, il avait besoin d'être seul, et, pour dompter sa douleur, pour échapper aux remords qu'avait fait naître chez lui sa résistance à son grand-père, il voulait se créer à lui-même une existence si dure, si rude, si accidentée, que nonseulement cette vie de labeurs incessants ne lui laissât le temps d'aucun retour vers le passé, mais encore qu'elle pût, à la rigueur, servir d'expiation à sa faute, et le réconcilier à ses propres yeux.

Maurice atteignit-il son but? Non... Vingt fois le jour, et plus fréquemment encore la nuit, sa pensée le reportait au Grand-Châtel. Il y revoyait son

grand-père, sa grand'mère, Elisabeth, sa pclile sœur : tout ce qu'il vénérait, aimait et chérissait en ce monde.

Souvent alors, poussé par une force irrésistible, il partait sur-le-champ, et venait, soit de jour, soit de nuit, errer autour de celle maison dont la porte lui était fermée.

Que de fois, la nuit, il s'était agenouillé là où, tout enfant, il avait joué. Que de fois, le jour, dissimulé par un quartier de roc, par un bouquet d'arbres, par un pli de terrain, il avait aperçu, non son grand-père (le vieillard ne sortait plus), mais sa bonne grand'mère; mais sa petite sœur.

^h ! ces jours-là, il pleurait, et s'en revenait plus triste, plus sombre , plus découragé encore dans l'épaisse forêt, où un vieux garde, ancien serviteur de son père, lui avait donné asile.

Le plus souvent, Olivier lui tenait fidèle compagnie, et, quand les deux amis se trouvaient momentanément séparés, Maurice sonnait du cor de chasse. A cet appel si connu, il était bien rare quOlivier ne s'empressât pas d'accourir.

De là, cette créance commune dont il a déjà été question au commencement de ce récit, à savoir : que Maurice était doué du don d'ubiquité, et qu'à un signal bien connu, un étranger, son camarade, apparaissait à l'instant même.

C'est ainsi que la croyance populaire môle parfois le merveilleux aux actions les plus simples.

Bien qu'il l'aimât de tout son cœur, Olivier dé-

sapprouvail Maurice. Il blâmait sa résistance aux ordres de son grand-pôre; il blâmait plus encore l'obstination, l'or^aieil et le sot amour-propre qui empêchaient son jeune ami de se jeter aux pieds du vieillard, en implorant son pardon.

Cependant Maurice restant sourd à ses conseils, à ses prières (pour son excuse, hâtons-nous d'ajouter qu'il n'espérait pas pouvoir jamais fléchir le vicomte de Grand-Chàtel), Olivier cessa de parler, et se décida à agir.

Il se rendit au Grand-Châtel, et plaida auprès du vicomte la cause de son ami. Cette démarche, peut-être intempestive, n'eut d'autre résultat que de le convaincre, à son tour, de l'inflexibilité du vieillard.

• C'est cet échec subi par Olivier au Grand-Chûtel qui motiva le refus du jeune homme lorsque, cinq semaines auparavant, rencontrant Élisabclli ù l'auberge du père Reauquebou, la petite fille supplia sa mère et lui d'accepter deux places dans la voiture de son grand-père.

Maurice ne tarda pas à arracher à son ami le secret de l'inutile démarche qu'il avait cru devoir tenter auprès du vicomte. Alors, se croyant à jamais exclu du foyer paternel, il résolut de quitter tout à fait la France.

Par bonheur, Elisabeth intervint en ce moment.

Sans cette heureuse intervention de la fillette, que fut-il advenu de Maurice et du vicomte de Grand-Châtel?

Le jeune homme se fut embarqué pour l'Ame-

rique le 24 du même mois, et le vieillard eût succombé, sans doute, en apprenant le départ de son petit-fils.

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