CHAPITRE XVll
Tous heureux I
Ainsi qu'ÉlisabcLli l'avait dit à Olivier au commencement de ce récit, les chevaux du vicomte de Grand-Chàlel étaient de parfaits trotteurs. En moins de quatre heures, ils eurent atteint Morez, et à dix heures un quart, ils gravissaient la côte escarpée au haut de laquelle était assis le chalet des Genévriers.
Debout dans la voiture, Elisabeth et Ncl, en proie aune vive émotion (la fillette surtout) regardaient devant eux, cherchant ù dé(;ouvrir, à travers les minces cloisons de la gracieuse demeure dont ils
appi'ochaientrapidement, le visage aimédeMaurice.
Dame Gertrude dormait. Les voyages en plein air avaient toujours eu sur elle une influence soporifique.
Quant à Anthime et à Pierre, ils gardaient le silence et se tenaient raides sur leur siège, comme il convient à un cocher et à un valet de pied de bonne maison.
« Arrêtez, Anthime, ordonna tout à coup Elisabeth. Je veux descendre là. »
On n'était plus qu'à dix pas du chalet.
Anthime ayant obéi, la fillette sauta à terre. Dame Gertrude, réveillée en sursaut, allait en faire autant, quand Elisabeth l'arrêta :
« Reste, nourrice, dit-elle; Nel restera aussi. Je désire aller seule. »
A cette déclaration inattendue, dame Gertrude jeta les hauts cris.
« Pour rien au monde, assurait-elle, elle ne se prêterait à une pareille inconvenance. Laisser sa chère mignonne se rendre seule dans une maison inconnue!... C'était là une faute que 3L le vicomte et Mme la vicomtesse ne lui pardonneraient jamais, et ils auraient raison. »
Mais, avant même que dame Gertrude eût achevé sa phrase, Elisabeth sonnait déjà à la grille du chalet.
Un domestique vint lui ouvrir, et l'interrogea du regard.
Elisabeth se troubla un instant. Qui demander? elle ignorait toujours le nom de la dame voilée. Cependant, elle se remit bien vile, et dit :
«Madame peul-ello me recevoir ? »
Ledomcsliquc s'inclina et, en mauvais français, pria la fillette de le suivre.
Elisabeth le suivit.
Elle traversa alors une petite cour sablée, bordée à droite et à gauche de plates bandes remplies de fleurs, gravit un perron élevé de cinq ou six marches à peine, entra dans un vestibule sur lequel s'ouvraient quatre portes, et fut introduite enfin dans un joli salon tendu de damas de soie bleue, et dans lequel des stores de même nuance que la tenture ne laissaient pénétrer qu'un demijour d'une extrême douceur.
« On se croirait dans un oratoire, » pensa-t-elle.
Presque aussitôt, parut la mère d'Olivier.
Elisabeth courut à elle, et, par un mouvement spontané de tendresse et de grâce enfantines, elle lui présenta son front à baiser.
Lady Ruthlowen caressa affectueusement la fillette, et lui dit avec un sourire :
<« Chère enfant, je suis heureuse de vous revoir!
— Moi aussi, madame, répondit Elisabeth, en contemplant avec une sorte de curiosité émue le doux visage de l'étrangère, qu'aucun voile ne cachait en ce moment.
« Comme elle est belle encore! se dit-elle; mais elle a l'air si triste! »
Lady Ruthlowen surprit le regard de l'enlanl; ses yeux se remplirent de larmes, et elle étoulïa un soupir.
Elisabeth n'y| prit pas garde : elle pensait à son frère.
« -Madame, dit-elle alors, je viens chercher iMaurice. »
Lady Rulhlowen la regarda tout étonnée.
« Qui vous a appris, demanda-t-cllc, que vous lo Irouveriez ici?
— C'est Robert, répondit simplement la fillette « Ah! madame, ajouta-t-elle, vite, vite, conduisez-moi à lui, ou au moins à monsieur votre fils. 11 faut que je voie mon frère, que je lui parle, que, dès ce soir, je le ramène au Grand-Chàtel. Il le faul, car grand-père est malade, et il mourra bien sûr, si Maurice ne revient pas.
— Venez donc, mon enfant, s'écria Lady Rutblouen, venez. Moi-même, je vous servirai de guide. »
Et, après avoir placé sur son visage un épais voile de gaze, et s'être munie d'un large parasol, elle prit la fillclte par la main et l'entraîna au jardin, et, de là, dans la campagne.
Après un quart d'heure de marche rapide, Lady Uuthlowen montrant à Elisabeth une colline boisée au bas de laquelle coulait, entre deux rangées de peupliers gigantesques, une toute petite rivière, lui dit :
« Ils doivent être là. C'est leur rendez-vous préféré. »
Elisabeth regarda, ne vit rien; mais ne s'en élança pas moins dans la direction indiquée par «elle qui avait bien voulu la conduire.
Pendant dixminutes,elIecourutainsi, désespérant presque de trouver son frère; lorsque, à travers un épais rideau de verdure, formé par des plantes grimpantes entrelaçant trois ou quatre gros chênes
VACANCES D'I'JLISABETII. 305
et les reliant entre eux, elle aperçut deux jeunes gens.
Le premier, éfcndu à l'ombre d'un saule, non loin de la rivière, lisait avec attention :
C'était Olivier.
Le second, assis sur un tronc d'arbre renversé, un crayon à la main, traçait, de souvenir, sur un volumineux album, un paysage quelconque :
C'était Maurice.
Elisabeth poussa un cri, et, riant et pleurant à la fois, vint tomber dans les bras de son frère,
« Je te retrouve enfin ! disait-elle. Oh ! que je suis heureuse'... Méchant! qui m"as ''ait chercher pendant cinq longues semaines! »
Et elle l'appelait des noms les plus tendres, lui donnait mille et mille baisers, et elle riait et pleurait encore.
Lui, Maurice, les yeux humides de douces larmes, il embrassait sa petite sœur, caressait ses boucles dorées, la remerciait d'être venue, l'embrassait de nouveau, puis la regardait en silence.
Quant àOlivier, debout à quelques pas de là, il contemplait avec un inexprimable serrement de cœur cette touchante scène d'affection fraternelle, qui évoquait en lui de bien chers et bien douloureux souvenirs.
Il pensait à son frère Richard ! Il pensait à sa sœur Ellen !
Elisabeth remarqua enfin le jeune homme; elle se laissa glisser alors des genoux de son frère sur lesquels elle était assise, et courant à lui :
« Qu'avez- vous. i* demanUa-t-elle. Vous ne dites
rien, et vous paraissez triste. N'ètes-vous pas content de me voir chez vous?»
Olivier sourit, et porta à ses lèvres la petite main que l'enfant lui avait tendue avec une désinvolture tout anglaise.
« Maintenant, reprit Elisabeth en revenant à son frère, il nous faut partir.
— Partir! fit Maurice. Où veux-tu donc aller si vite, Lisbeth?
— Pas en Amérique, à coup sûr, repartit en riant la fillette; mais chez nouSy au Grand-Chàlel. Viens-tu ?
— Jamais! répondit Maurice d'une voix sourde.
— Jamais ! » répéta Elisabeth, regardant tour à tour Maurice et Olivier.
Ce dernier se rapprocha de son ami : « Tu as tort, Maurice, lui dit-il. Cette enfant est peut-être envoyée par ton grand-père lui-même.
— Est-ce vrai? interrogea Maurice.
— Non, répondit la petite fiile; non, Maurice, je ne veux pas te tromper : Grand-père m'a permis de m'absenter tout aujourd'hui; mais il ne sait pas où je suis.
— Tu vois bien ! Olivier, dit Maurice avec amertume.
— Allons, frère, reprit bientôt Elisabeth, viens, je t'attends.
— Pars sans moi,clière petite sœur, répondit le Jeune homino; ...a résolution est arrêtée : plus jamais je ne re verrai le Grand Chàle!.... Oubliemoi, Lisbeth, oublie que lu as eu un IVère.
— T'oublier! s'exclama Elisabeth. Est-ce pos-
LES VACAN'CI S D'I-LISABEïH. 307
siblo, Maurice?... Grand-père a-t-il pu l'oublier, lui que lou absence fait mourir de chagrin?... »
Maurice avait pàli.
« Depuis ton départ, depuis qu'il l'a chassé continua la fillette, grand-père est bien malade. Il vient d'avoir une rechute. Hier, il était mieux. Ce matin, il était plus mal. Et, cependant je l'ai quitté.... Je l'ai quitté, Maurice, pour l'empêcher d'aller en Amérique, pour te ramener au Grand- Châtcl, car toi seul peux guérir grand-père. »
Et, comme le jeune homme persistait à garder le silence :
« Tu hésites ! s'écria Elisabeth; lu ne me réponds pas, Maurice! Tu veux donc partir?...
« Alors, grand-père mourra, c'est sûr; grand'mère mourra aussi, el moi.... Moi je resterai seule, toute seule au monde!» ajouta la fillette en éclatant en sanglots.
Maurice était vaincu.
Réunissant à la hâte carions, toiles, albums, il les lança dans la rivière en s'écrianl :
« Adieu mes rêves de gloire! Adieu mes chers trésors ! Noble passion des arts, adieu!... »
Vraiment il était beau et grand ainsi :
Ses cheveux noirs agités par une brise légère prêtaient à sa physionomie quelque chose d'inspiré; ses grands yeux exprimaient une volonté énergique; ses traits étaient empreints d'une douce gravité. Seul, le tremblement de ses lèvres indiquait sa très-vive émotion.
« Qu'as-tu fait, Maurice? demanda Olivier, et pourquoi cet acte de barbare vandalisme?
308 LES VACANCES D'ÉLTSABETII.
— Ne me blâme pas, ami, répondit le jeune homme. Aujourd'liui, je romps avec mon passé; je brise mon avenir ; il m'en coûte, c'est vrai ; mais le devoir est là. «
Puis, s'approchant de sa petite sœur :
« Tiens, Lisbeth, dit-il, rendons-nous vite au Grand-Chàtel. Il faut sauver grand-père! »
De nouveau, Elisabeth allait se jeter dans les bras de son frère lorsque apercevant Lady Ruthlowen, elle courut à elle :
« Je le savais bien, moi, s'écria-t-elle, que je le ramènerais à grand-père ! »
Pendant que ces événements se passaient sur les bords de la rivière, dame Gertrude inquiète de ne pas voir revenir sa chère mignonne, awa'il laissé Nel dans la voiture, et était allée, elle aussi, sonner à la grille du Chalet.
Le domestique anglais avait ouvert, et, aux questions réitérées de la visiteuse, concernant Elisabeth, s'était contenté de répondre, avec un tlegme tout britannique, ce seul mot: « Partie. »
Exaspérée, dame Gertrjde finit par se fâcher tout rouge, et l'Anglais, qui redoutait particulièment, et pour cause, les querelles féminines, s'empressa de lui indiquer le chemin suivi par Lady Rulhlowen et Elisabeth.
Sans perdre une minute, dame Gertrude s'y engagea en courant.
Quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu'au sortir d'un petit bois, elle aperçut, avec les deux étranirors, Elisabeth et Maurice.
T. 'f/tf/TUf^/i'i^
Adieu mes rùvos.
I,ES VACANCES D'ÉLiSABETH. 311
Son premier soin fui de presser dans ses bras la fillette qu'elle croyait perdue; pui , après avoir fait ciLady Rutlilowen sa plus belle révérence, elle demandai» son jeune maître la permission de l'embrasser. Elle lui donna alors, en pleurant de joie, deux gros baisers retentissants, deux vrais baisers de nourrice.
Ue retour au Chalet, Maurice et Elisabeth n'acceptèrent pas le déjeuner que leur offrait Lady Ruthlowen : tous deux avaient hâte de se rendre au Grand-Châtel.
Elisabeth voulait qu'Olivier les y accompagnât. Le jeune homme refusa, par discrétion; mais promit sa visite pour le surlendemain au plus tard.
Le moment des adieux était venu. De part et d'autre, ils furent affectueux et tendres.
« Adieu, Madame, dit Elisabeth en présentant son front à Lady Ruthlowcn. Je n'oublierai jamais, ni vos bontés pour Maurice, ni les caresses que j'ai reçues de vous. »
Et, se tournant vers Olivier :
« Ne répondrez-vous pas aujourd'hui, monsieur, à la question que je vous ai faite, il y a un mois, sur la route du Marais? luidemanda-t-elle à voix basse. Pourquoi, lorsqu'elle sort, Mme votre mère se voile-t-elle toujours? Elle a donc peur d'être vue? »
Olivier ne put réprimer un sourire.
« Ma mère craint les rayons du soleil qui fatiguent ses pauvres yeux déjà si affaiblis, réponditil aussitôt. »
Aces paroles, la physionomie mobile d'Êlisabclh exprima le désappointement le plus vif.
« X'esl-ce que cela! dit-elle; et moi qui, sottement, m'étais imaginé que ce voile épais cachait quelque mystère! »
Elle s'empressa d'ajouter :
« N'allez pas croire au moins que je suis curieuse. Oh! non., .j'aime à savoir, voilà tout! »
De la main, Elisabeth envoya alors un dernier baiser à Lady Ruthlowen, et s'élança dans la voilure où son frère ne tarda pas à venir la rejoindre.
« Tiens, Maurice, s'écria-t-elle, en poussant Ne! dans les brasdu jeune homme, voici l'ami auquel, depuis un mois, j'ai raconté toutes mes peines. 11 t'a cherché pendant une semaine, et, sans le père Reauquebou, qui s'est permis, en le trompant, do Tarrèler en ses démarches, il aurait, depuis phisieurs jours déjà, découvert le chalet. «
Maurice embrassa Nel, et souffla à l'oreille de sa petite sœur :
« Sois tranquille, Lisbeth; je saurai reconnaître le dévouement de cet enfant. Il a le cœur très haut placé; je me charge de son avenir. »
Il dit ensuite quelques mots à Anthimc et à Pierre, très-heureux du retour de leur jeune maître, serra une fois encore la main d'Olivier, qui se tenait tout près de la calèche, et s'écria :
« Au Grand-Châtel. »
Pendant la première partie de ce voyage, nos jeunes héros restèrent silencieux. Chacun étail occupé de ses propres pensées.
LES VACANCES D'ÉLISABE Fil. 313
Elisabeth était souriante. Nel était grave et recueilli. Maurice était ému.
Quanta dameGertrude, elle dormait.
« Maurice, demanda tout à coupla fillette, me diras-tu enfin ce que tu as fait à grand-père pour qu'il t'ait ainsi renvoyé?
— Ne le sais-tu pas, Lisbeth?
— Non, frère, je l'ignore, et j'ai compté sur toi pour me l'apprendre. »
Maurice hésita d'abord; puis, prenant sa petite sœur sur ses genoux :
« Tu es beaucoup trop jeune encore, Lisbclh, <liî-il, pour entendre et surtout pour comprendre C2 qu'il me faudrait le confier.
— Trop jeune! se récria Elisabeth. Trop jeune ! J"ai un peu plus de onze ans, Maurice. »
Le jeune homme sourit.
« Je t'en supplie, frère, insista la fillette, en se faisant câline.
— Tu le veux absolument ?
— Oui.
— Soit! reprit Maurice. Pour celte fois, je veux bien oublier que tu n'es qu'une enfant. »
Et le jeune homme fit connaître à Elisabeth, avec la faute qu'il avait commise, certains détails ignorés d'elle, jusque-là, et jetant un jour nouveau, non-seulement sur le caraclère de l'aïeul, mais sur celui du petit-fils.
Ces détails, aussi bien que le récit de la faute de Maurice, nous les mettons ici sous les yeux du lecteur, en les abrégeant toutefois.
La mère de Maurice cl d'Élisabelh avait (nous l'avons déjà dit) suivi de très-près, dans la tombe, un époux tendrement aimé.
Au moment de quitter cette terre, cette jeune femme, qui s'éteignait calme, presque souriante, au milieu des regrets des siens, plaçant elle-même dans les bras de la vicomtesse de Grand-Chàtel sa chère petite Elisabeth, un baby de huit jours à peine, lui avait dit :
« Ma mère, elle est à vous; je vous la donne. »
Puis, se tournant vers le vicomte, elle avait ajouté :
« Mon père, c'est à vous que je lègue mon lils.
— Il sera mon fils, avait répondu le vicomte d'une voix solennelle, et j'en ferai un homme, un homme digne des Grand-Chàtel. »
Un homme digne des Grand-Châtel!...
Vers ce but tendirent, dès lors, tous les elforts du vieillard.
Avec quel soin ne s'appliqua-t-il pas, le dévoué grand-père, à former cette jeune âme danslaquelle il voulait voir revivre toutes les mâles vertus de ses nobles aïeux!
Quelles graves leçons de sagesse, de loyauté, de droiture et d'honneur ne donna-t-il pas à cet unique petit-fils, sur lequel reposait toutes ses espérances !
Et, devançant par la pensée l'époque où l'enfant, devenu jeune homme, aurait à choisir une carrière, dès lors aussi, no chercha-l-il pas à lui servir de conseil et de guide!
Quel avenir rôvail-il pour ce dernier rojclon de Sel race?
Voyail-ilcn lui un puissant orateur, un austère légiste ou un brave soldat?
Je ne sais.
Mais, lorsqu'à la fin de ses brillantes éludes, Maurice rappelé par lui, Maurice pressé de s'expli- (juer sur la carrière qu'il voulait suivre, lorsque Maurice s'écria :
<■< J'aime les art^, et je serai artiste. »
Le grand-père chancela. On l'eût dit frappé de la foudre.
« Jamais! dit-il enfin; jamais!... »
C'était un homme de la vieille roche que le vicomte de Grand-Chàtel. Une grande et belle figure ; un caractère fortement trempé; un homme à austères principes, ne transigeant jamais avec sa conscience, et suivant avec respect les traditions du passé.
Imbu des idées d'un autre âge, le projet de Maurice lui parut insensé....
Lui, artistel...
Que deviendraient alors les traditions de la famille?
Sans doute, les Grand-Châtel et leurs alliés avaient aimé les arts ; mais aucun d'eux n'avait été artiste.
Maurice pouvait- il déroger?...
«Jamais! s'écria de nouveau le vieillard, jamais! entendez-vous, Maurice. J'ai juré à votre mère mourante de faire de vous un homme, un homme
digne des Grand-Chàtel.... je ne faillirai pas à mon serment.
— Ah ! grand-père, se récria Maurice, quoi de plus noble que les arts!
« Grand père, ajouta-t-il, le front haut et l'éclair du génie dans les yeux, je serai grand! je deviendrai illustre! je....
— Assez, monsieur interrompit sèchement le vicomte; je suis le chef de la famille, vous me devez obéissance et soumission. »
Maurice promit de se soumettre. Il ne le put.
Vint un jour où l'amour de l'art, dominant chez lui le respect hlial, il se rendit chez son grandpère ; et là, en présence de sa grand'mère, il déclara formellement qu'il serait peintre.... Que disje, il l'était déjà!
Pour vaincre la résistance de leur petit-fils, le vicomte et la vicomtesse de Grand-Chàtel, tous deux au désespoir, employèrent alors, tour à tour, les prière?, les ordres, les menaces.... Le jeune homme demeura inébranlable.
« C'est là ma voie, disait-il; je n'en suivrai pas d'autre. »
Enfin, après quelques mois de lutte, le grand-père, usant de son autorité, avait prononcé ces paroles :
«Mon fils, je ne demande plus, j'ordonne; je ne prie plus, j'exige. Ou vous allez me jurer obéissance prompte et entière, vous allez renoncer aux arts; ou vous quitterez, non-seulement ma demeure, mais ce pays qui a été votre berceau et qui sera ma tombe.
— Jamaisl s'était écrié, à son tour, le jeune
homme, jamais vous n'obtiendrez de moi un pareil serment.
— Sortez donc, monsieur, avait repris le vieillard d'une voix éclatante, sortez de cette maison qui, un jour, eût été la vôtre, et dont je vous chasse à l'instant. «
Puis, il s'était alTaissé sur lui-même, le malheureux grand-père, brisé par l'ingrate révolte de son coupable petit-fils.
Elisabeth avait écouté en pleurant cette longue confidence de son frère.
Quand il eut fini de parler:
« Ah! je comprends, maintenant dit-elle, le froncement de sourcils de grand-père, lorsqu'au premier jour de mes vacances, je lui ai montré mon prix de dessin : je lui avais désobéi, et je lui rappelais toi et ta grave désobéissance. »
Et, embrassant son frère :
« Qu'es-tu devenu, depuis que grand-père t'a chassé?» demanda-t-elie.
Maurice lui répondit par le récit de la vie singulière qu'il avait dû mener, ne pouvant se résoudre (malgré les ordres de son grand-père) à quitter ses chères montagnes ; revenant sans cesse aux environs du Grand-Chàlel, cherchant à entrevoir ou la douce figure de sa bonne grand'mcre, ou le riant visage de sa petite sœur.
« C'est ainsi, ajouta-l-il, en pressant la fillette dans ses bras, que j'ai sauvé un jour ma Lisbetli chérie de la mort certaine et horrible qu'elle allait trouver dans le torrent des Roches Grises.
318 LES VACANCES D ÉLISABKTII.
— Toi! C'était donc bien toi! s'écria Elisabeth
— Moi et Olivier, répondit le jeune homme.
— Eh bien! j'en était sûre! reprit vivement la fillette. »
Mais elle ne put en dire davantage : ils se trouvaient, en ce moment, devant le perron du château.
Le frère et la sœur descendirent de voilure; puis, Maurice se glissa sans bruit dans le cabinet de toilette du vicomte de Grand-Chàtel, où la vicomtesse, avertie par Germain que l'on avait mis dans la confidence, vint bientôt le rejoindre.
Quant à Elisabeth, elle entra résolument dans la chambre de son grand-père, pour le préparer elle-même à l'heureuse nouvelle.
« Surtout, ma chère mignonne, lui avait dit dame Gertrude, soyez très-prudente, et n'allez pas apprendre, tout d'abord, à M. le vicomte que M. Maurice est là. L'émotion le tuerait peut-être. »
La fillette avait bien promis de se conformer aux sages recommandations de son excellente nourrice; mais pouvait-elle cacher à son grand-père la joie qui, débordant de son cœur, se reflétait sur son visage? Pouvait-elle éteindre la douce flamme de son regard? Pouvait-elle dissimuler le sourire de ses lèvres? Pouvait-elle, en un mot, n'être plus elle-même?
Non, non, elle ne le pouvait pas. Aussi, lorsque le vicomte, tout en recevant ses tendres caresses, lui demanda :
•'■ Qu'as-tu, fillette? ïu parais bien heureuse! »
EUe répondit sans hésiter :
« Oli! oui, grand-pcic, je suis heureuse; car vous allez cire guéri.... Grand-père, je vous ai ramené Maurice.... »
Et, appelant son frère, le prenant par la main, tous deux s'agenouillèrent devant le lit du cher vieillard.
ce Pardonnez-nous, grand-père, dit alors Elisabeth, à lui, de vous avoir quitté; à moi, de vous avoir désobéi.... Grand-père, malgré ma promesse, je n'ai pu oublier Maurice! »
Le vieillard se souleva avec elTort, et, posant s'?s deux mains sur les tôles inclinées de ses petitsenfants :
« Mon fils, prononça-t-il, je te pardonne! et toi, ma fille, je le bénis! »
Le frère et la sœur se relevèrent, el, des bras de leur grand-père, passèrent dans ceux de leur grand'mère.
La joie ne saurait faire mal.
Aussi, trois jours après la rentrée en grâce do Maurice, le vicomte de Grand-Chàtel, sinon complètement guéri, du moins en pleine convalescence, fêtait avec sa famille et quelques amis le retour de ce nouvel enfant prodigue.
Parmi ces amis, nous citerons Lady Ruthlowen, Lord Ruthlowen, et les Messieurs de Porchefontaine, dont l'un des quatre. Foulques, s'était particulièrement lié avec Olivier, auquel il avait été à même de rendre de légers services pendant le séjour de celui-ci dans la montagne.
La plus franche gaieté régnait dans celte réunion
320 r.ES VACANCES D'ÉLISABEin.
choisie où Xcl avait trouvé place, en récompense de sa belle conduite et de son parfait dévouement.
Il était assis à table, à côté de notre ami Robert qui, lui, n'entendant plus parler ni de tuteur, ni de gendarmes, ni de collège, avait oublié le passé, voyait l'avenir tout en rose, et, pour le présent, était bien près de s'endormir dans les délices de Capoue.
Quant à Elisabeth, heureuse de son propre bonheur, heureuse surtout du bonheur qu'elle avait répandu autour d'elle, plus que jamais, elle était charmante, et Olivier pouvait, en la suivant d'un alTcctueux regard, remarquer encore sur ce front de onze ans « comme une gracieuse auréole. »
Le dîner touchait à sa fin. Tous les convives du vicomte de Grand-Chàtel, y compris les enfants, venaient de porter un toast à l'union de la France et de l'Angleterre, si bien personnifiée par l'amitié toute fraternelle de Maurice etd'Olivier, lorsqu'une voiture traînée par deux robustes chevaux, après avoir traversé rapidement la cour d'honneur, vint s'arrêter devant le perron du château.
Presque au même instant, un homme tout couvert de sueur et de poussière s'élança dans la salle à manger, en criant d'une voix de stentor :
« Où est-il, le gredin, le scélérat, le pendard ! Où est-il? que je lui donne la bastonnade.»
C'était le général Saint-Selme.
Chacun chercha des yeux l'infortuné Robert. Robert avait disparu.... 11 s'était caché sous la table.
Le général regarda à son tour, et, remarquant enfin la vicomtesse de Grand-Chàtel et Lady Rullilowcij que sa brusque entrée et surtout sa coh ro
LES VACANCES D'KTJS ARETII. 321
l'avait enipùclio d'apercevoir d'aijord, il s'inclina respcctucuscinent devant elles, et leur fit agréer ses excuses.
Après quoi, allant droit an vicomte :
« Hein? lui dit-il, c'est un vrai polisson, et delà pire espèce encore.... Mais vous l'aurez enfermé, sans doute, dans votre cave la plus noire... . Merci. »
Le vicomte sourit, et prenant dans les siennes les mains du général :
a Saint-Selme, répliqua-t-il, ce jour est un jour de clémence. Voyez plutôt.... Mon petit-fils....
— Ah! Maurice est ici! s'écria ie général. Mes compliments, mon cher Grand-Chàtel. Vous avez bien fait, que diable!... Maurice est un homme, à présent. »
Alors, frappant sur l'épaule du jeune homme, il lui dit avec gaieté :
« A quand nos succès au salon, monsieur l'artiste?
— Monsieur le général, répondit gravemeni Maurice, l'artiste est mort en moi, pour faire place au petit-fils repentant et soumis.
— Ah 1 bah ! » fit le général , en ouvrant de grands yeux.
Puis, se tournant vers le vicomte :
« Que vous disais-je! ajouta-t-il, les hommes, ça ne cause jamais de peine; les enfants seuls donnent du fil à retordre.... Allons, conduisez-moi vers mon scélérat de pupille. Dès ce soir, je veux le claquemurer dans la maison d'arrêt que je lui ai choisie.
— Une maison d'arrêt! fit Elisabeth interdite.
— Oui, petile, la maison de correction de R... »
La fillette courut au général :
«Oh! de grâce, monsieur le général, s'écriat-elle, ne punissez pas ainsi Robert.
— Tu me vois au regret de te refuser, petite; mais ce qui est décidé, est décidé. »
Elisabeth se mit à pleurer.
« Allons, allons, reprit le général, en adoucissant sa voix, ne gâtons pas nos jolis yeux pour un garnement qui n'en vaut pas la peine.
— Vous vous trompez, monsieur le général, répliqua hardiment la fillelle, Robert en vaut la peine, car il est mon ami. D'ailleurs, il m'a fait retrouver Maurice! »
Cela dit, elle grimpa sur les genoux du général, et, le caressant, comme elle aurait caressé son grand -père :
« Mon bon général, ajouta-l-elle, ne voulez-vous pas me rendre très-heureuse en pardonnant à ce pauvre Robert qui vous aime, qui est repentant, qui ne fera plus jamais de sottise?... Demandez plutôt à grand-père. Si vous saviez....
— Je sais, je sais, interrompit le général, que monsieur mon neveu et pupille a joint à toutes ses scélératesses celle de t'avoir ensorcelée; je sais encore que tu es la plus charmante de toutes les petites avocates, et, pour n'être pas pris dans tes filets d'or et de soie, je me bouche les oreilles. Pelile, ce qui est décidé, est décidé.
— Ah ! s'exclama Elisabeth, Robert avait raison: vous np i'aimez pas; oh! pas du loul! »
El, quillant les genoux du général, de nouveau, c.le eut recours aux larmes.
« Tudieu! s'écria le général, te voilà encore en r.Iagdeleine éplorée! Ne dirait-on pas que je suis un croquemilaine? un ogre? je ne mange pas les enfants, que diable!
— Vous les enfermez dans une maison do correction, ce qui revient au même, répliqua Elisabeth, pleurant plus fort encore.
— Trauquilliso-toi, petite, reprit le général, en riant cette fois, les directeurs de la maison de correclion de R.... ne sont pas des anthropophages. Us élèvent les enfants à coups de trique, peut-être; mais ils ne sauraient les croquer. »
Comme le général disait ces derniers mots, Elisabeth crut entendre un sanglot éloulTé, un sanglot de Robert, sans doute. En un clin d'œil elle fut, elle aussi, sous la table, pour y consoler son ami.
« Malheureuse! lui souffla Robert, tu fais découvrir ma cachette. »
Au même instant, le général, soupçonnant quelque strata-ième, se baissa à son tour, passa le bras sous la table, et saisissant dans sa large main un objet qui lui parut suspect l'attira au grand jour.
Cet objet était.... une jambe, la jambe de Robert.
Rien entendu, le corps suivait la jambe.
Tour le coup, la colère du général éclata :
« Ail! çà, s'écria-t-il, loul le monde ici se moque donc de moi ?
« J'apprends au fond des Pyrénées les jolies farces de mon neveu :
« Je quilte Barèges à l'instant môme; et, tandis que je voyage nuit et jour, que je dors mal, que je mange plus mal encore, que je souffre de la chaleur, de la poussière, etc., monsieur mon pupille banquette; il se pose en héros, en victime; il fait couler les pleurs des demoiselles; gagne le cœur des dames; attendrit les jeunes gens, les vieillards....
« Heureux coquin! mais rira bien qui rira le dernier. »
Puis, soulevant le petit garçon, qui, n'osant faire un mouvement, était resté étendu sur les dalles de la salle à manger, il ajouta :
« En route, mécréant. Dans cinq heures, nous serons à R,... «
Robert baissa la tête et suivit son tuteur, en murmurant :
« Le sort en est jeté!...»
Et cependant, Robert ne partit pas pour R... L'intervention du vicomte de Grand-Ghàtcl, les prières de la vicomtesse, et, par dessus tout, les supplications et les larmes d'Elisabeth ébranlèrent au dernier moment la résolution du général Saint- Selme.
Il restait là fort embarrassé, fort perplexe, le redoutable tuteur, ne sachant que résoudre, se demandant ce qu'il pourrait bien faire de son pupille,
quand, tout ci coup, voulant sans aucun doute effrayer l'écolier, il s'écria, en grossissant sa voix :
« Allons, sce/ero^, fais tes adieux; je te conduis en Prusse. Les Prussiens sont des êtres féroces; ils parviendront à le màtcr.
« Ah ! mon gaillard, avec eux, tu devras marcher droit; autrement.... gare à la schlague! »
Robert tomba sur ses genoux.
« Grâce! mon oncle, supplia-t-il, je préfère la maison d'arrêt.
— Ha! Ha! reprit le général, les Prussiens to feraient-ils peur? »
Robert se releva, et, se campant fièrement sur ses petites jambes :
« Oh! non, dit-il, je n'ai pas peur; mais, pour aller en Prusse, je veux attendre d'être grand : au lieu de recevoir la schlague, je donnerai des coups d'épée.
— Bravo ! Robert, cria Elisabeth.
« Pardonnez-lui, M. le général, ajouta la fillelle. Vous le voyez, il veut être soldat.
— Je le crois pardieu bien ! répondit le général riant dans sa moustache. En attendant, il faut qu'il so'it puni. »
Et, encore une fois, le tuteur de Robert cherchait de quel côté diriger son pupille, lorsque Lady Ruthlowen et son fils proposèrent de l'emmener pour quelques mois en Angleterre, où ils devaient, l'un et l'autre, retourner sous peu de jours.
Cette proposition sourit au général ; elle sourit plus encore à Robert, et. séance tenante, il fut
arrêté que, pour sa punition, l'enfant passerait une année dans l'un de ces établissements nir.dèles où l'on apprend, avec la langue anglaise, ;o respect de la discipline.