CHAPITRE II
Le chagrin d'Elisabeth.
Deux heures plus tard, Elisabeth, après avoir gravi à la hâte le perron d'une jolie habitation, communément appelée le château, traversait en courant un large vestibule dallé de marbre, puis une salle de billard, puis une bibliothèque, et, poussant précipitamment la porte d'un salon d'été, elle allait tomber comme une bombe sur les genoux d'un vieillard, qui, assis ou plulôl étendu dans un fauteuil de malade, paraissait reposer.
« Qu'est-ce? fit-il en ouvrant les yeux.
— Ce sont des prix et des couronnes que vous
apporte votre petite lille, » répondit Élisabetli, en couvrant de baisers les joues de son grand-père.
Le vieillard enveloppa la fillette d'un indéfinissable regard de tendresse ; et, l'embrassant à plusieurs reprises :
« Comme te voilà grande et belle ! » dit-il.
L'enfant rougit de plaisir.
« Et mes prix! ils sont grands et beaux, eux aussi! reprit-elle, en présentant un à un au vieillard les magnifiques volumes qui, à juste titre, causaient sa joie et son orgueil.
« Celui-ci est le prix d'histoire, disait-elle.
« Celui-là est le prix d'orthographe.
« Ce troisième, le prix de géographie.
« Ce quatrième.... devinez donc, grand Père?
— Le prix de lecture, sans doute?
— Oh! grand- père, oubliez-vous que j'ai onze ans, et que le prix de lecture ne se donne qu'aux babys.
— Le prix d'écriture, peut-être?
— Vous savez bien, grand Père que j'écris comme un chat.
— Le prix d'application?
— Fi ! C'est le prix des ânes!
— Le prix de sagesse?
— Non, car, au couvent, l'on me reproche, chaque jour, mon constant bavardage.
— Ah ! j'y suis : c'est le prix de calcul? —Hélas! je n'ai pu, malgré tous mes efîorls,
me fourrer dans la tète cette infernale table de multiplication.
— Alors, c'est le prix d'ouvrage manuel?
LES VACANCES D'ELISABETH. l'J
— Pas du tout, cher ^^'and-père. C'est.... c'est.... c'est le prix de dessin. Vous n'en êtes pas mécontent, j'espère? »
Le vieillard fronça le sourcil.
« Comment! Cela vous fait de la peine I Fi pourquoi? demanda la fillette.
— ÉlisabcUî, ne vous avais-je pasformellcmenl défendu cette étude? » répondit le grand-père avec sévérilc.
L'enfant, prise en faute, se jeta au cou du vieillard, et mêla ses pleurs à ses baisers.
« Allons, allons, calme-toi, ma petite Lisbeth, reprit le vicomte de Grand- Châtel complètement désarmé par les caresses de la fillette, et plus encore par ses larmes ; mais promets-moi, à l'avenir, de ne plus désobéir à ton vieux grandpère
— Qui dit que vous êtes vieux ! mon petit grandpère, répondit la maligne enfant, en évitant de rien promettre. Moi, je vous trouve toujours jeune, toujours joli, toujours beau; presque aussi beau que le monsieur que j'ai vu à Orgelet.... 11 n'avait pas comme vous des cheveux blancs, c'est vrai; mais j'aime les cheveux blancs, et je voudrais bien en avoir.
— De quel monsieur parles-tu, fillette? dit le vieillard un peu surpris.
— Ah ! c'est vrai. Vous ne pouvez savoir encore. C'est une rencontre que j'ai faite, et que je vais vous raconter.
«Mais où est donc grand' mère? Chère grand'mère, et moi qui allais l'oublier i
— Ta grand' mère est à l'église, ma fille ; nous ne t'allcndions pas sitôt.
— Je crois bien : je n'ai même pas voulu, pour arriver plus vite, jeter un coup d'œil sur les poulets dorés du père Rcauquebou. Il vous dira cela quelque jour.
« Dois-je aller rejoindre grand' mère?
— Non, reste ici; j'ai du plaisir à causer avec loi. »
Elisabeth devint pensive.
c: Que m'accordez-vous en récompense de mes quatre beaux prix? demanda-t-elle après un court silence.
— Que désires-tu?
— Un voyage en Suisse, en attendant mieux, cher grand-père ; un vrai voyage de touriste : noub irions à pied, et à petites journées, du Grand- Chàlel à Saint-Claude; puis, de là, par la Faucille à Gex, et de Gex à Genève. Ce serait charmant.
— Tu n'oublies qu'une chose, petite, c'est que mes vieilles jambes ayant perdu leur force et leur souplesse, je ne saurais entreprendre de semblables périgrinations.
— Ah! c'est vrai, repartit l'enfant dont le visage s'assombrit soudain; vous avez été malade, pauvre cher grand-père! »
Et, de nouveau, elle parut réfléchir.
« Puisque ce voyage est impossible, reprit-elle bientôt, je viens de former un autre projet. Me permettez vous de vous le soumettre?
— Parle.
— Je sais que ma cousine d'Antre doit aller avec
ses filles, Betty, Odetle et Simonne, passer tout le mois de septembre à Paris; ne pourriez-vous me confier à elle? A défaut de la Suisse, je verrais la grande ville que je ne connais pas.
— Je ne confie mon cher trésor à personne. » Elisabeth fit la moue.
« Quoi ! fillette, lui dit alors le vieillard, ton humeur vagabonde te ferait-elle désirer à ce point de me quitler si vite?
— Pardonnez-moi, s'écria Elisabeth, en se jetant, une fois encore, au cou de son grand-père. Vous savez combien je vous aime; combien je suis heureuse de me retrouver auprès de vous; mais, c'est plus fort que moi, il faut que je remue, que je change de place, que je voyage. Je voudrais tout voir, tout connaître, aller partout, et partout en même temps; je voudrais... »
Le vieillard l'interrompit, et, d'une voix sévère: « Elisabeth, lui dit-il, la femme n'est pas faite pour la vie aventureuse que vous semblez rêver. Dieu lui a donné une autre mission, et confié un autre rôle : elle doit être, d'abord l'ange de sa famille, et plus tard, l'ange de son foyer. « Me comprenez-vous?
— Oui, grand-père.
— Eh bien! désormais faites de mes paroles la règle de votre conduite, et bientôt vous apprendrez, par votre propre expérience, que cette vie d'intérieur, qui, au premier abord, peut vous paraître monotone, renferme cependant en soi des jouissances inexprimables. »
De cette leçon élevée, Elisabeth n'avait parfai-
tement saisi que le point fort secondaire pouvant actuellement s'appliquer à elle-même ; elle répondit avec soumission :
« Vous serez obéi, cher grand-pcre : je resterai ici tout le temps ae mes vacances, et je ne m'ennuierai pas au Grand-Chàtel parce que j'y serai avec vous, avecgrand'mcre et aussi avec mon frère.
« Mais, à propos, où est-il donc Maurice, mon bon frère, qu'il n'est pas encore venu m'embrasser? » ajouta-t-elle vivement.
A ce nom de Maurice prononcé par l'enfant, le (Vont du vieillard se couvrit d'une étrange pâleur.
« Ne parle jamais de lui, dit-il.
— Grand Dieu! serait-il mort? s'écria la fillette, les yeux noyés de larmes.
— Mieux vaudrait cela peut-être! murmura le grand-père avec amertume.
— Qu'a-t-il ftiit?... Que lui est-il arrivé?... de- .nanda Elisabeth au milieu de ses pleurs.
— Ne parle jamais de lui, répétale grand-père.
— Ah! il est mort! Je vois bien qu'il est mort! s'écria la petite fiUc, en éclatant en sanglots.
— Pauvre enfant! murmura le vieillard, tu souffres bien, et, cependant, qu'est ta douleur, si je la compare à la mienne! »
Puis, sentant qu'il devait à sa petite fille au moins une partie de la vérité:
« Elisabeth, lui dit-il, d'une voix brisée par l'émotion, celui que tu viens de nommer vit, je te l'affirme; mais il est mort pour moi. J'ai voulu qu'il fût mort pour la grand'mère. Je désire qu'il soit mort pour toi. »
L'enfant le re^^arda avec stupeur. Évidemment elle ne comprenait pas.
« Je lui ai l'oimé ma demeure, continua le vieillard; car il a.... Mais, non, tu ne dois pas savoir.»
Debout devant son grand-père qu'elle interrogeait du regard, Elisabeth cherchait à saisir lo sens de ces paroles.
Tout à coup, la lumière se fît dans son esprit. Son frère, son cher Maurice avait commis une faute! Une faute pour laquelle son grand-père l'avait chassé.
La pauvre enfant se laissa glisser à genoux, et, joignant les mains dans l'attitude de la prière :
« Grâce! pour lui, grand-père, » supplia-t-elle.
Le vieillard la releva doucement, et, la posant sur ses genoux :
« Réponds-moi bien franchement, Elisabeth, lui dit-il. As-tu en ton grand-père une confiance pleine et entière? Crois-tu qu'en éloignant de son foyer un ingrat et un rebelle, il n'a fait qu'accomplir un acte de justice? »
Elisabeth était élevée dans le respect de son aïeul; sa foi en lui égalait pour le moins sa tendresse ; elle répondit sans hésiter :
« Je le crois, grand-père.
— Et si j'exige de toi une promesse formelle, celle de ne plus jamais me reparler de lui, te sens-tu de force à me la faire?»
Avec une rare promptitude d'intelligence, Elisabeth entrevit en un clin d'œil la douloureuse situation qu'allait lui créer une semblable promesse; mais, étant douée d'un jugement sûr et droit, elle
comprit en même temps que le silence et la soumission étaient, pour elle, les meilleurs moyens de plaider, auprès de son grand Père, la cause de son frère chéri.
Sans plus d'hésitation que la première fois, bien qu'avec moins de fermeté, elle répondit donc :
« Je vous le promets, grand-père.
— Bien, ma fille aime-moi pour deux, maintenant.... Toi seule me reste; car lui n'est plus mon fils.
— Edouard, murmura alors une voix à l'oreille du vieillard, Edouard, ne parlez pas ainsi; songez à la promesse que, tous deux, nous avons faite à notre pauvre chère Adélaïde. »
Elisabeth releva la tète.
« Grand'mère! » s'écria-t-elle.
Et elle se jeta dans les bras d'une dame âgée, (jui la pressa sur son cœur.
C'était la Vicomtesse de Grand Chàtel.
En revenant de l'église, elle était entrée sans bruit dans le salon d'été, pensant que son mari y reposait encore. C'est ainsi qu'elle avait surpris les derniers mots de la conversation du grandpère et de la petite fille ; c'est ainsi qu'elle avait pu dire quelques paroles en faveur de l'enfnnt qu'elle n'avait cessé de chérir.
Aux douloureux souvenirs évoqués par sa douce compagne, le vieillard avait répondu par un profond sonpir; puis, désignant Elisabeth :
« Emmenez-la dit-il; je désire être seul. »
Plus bas, il ajouta, en pressant affectueusement la main que lui tendait sa femme :
« Faîtes en sorte de la distraire. Pauvre enfant! elle est trop jeune encore pour toucher du doigt, après nous, nos peines et nos tristesses! »
Alors, la grand'mère et la petite fille quittèrent lentement ce salon, où Elisabeth, il y avait une heure à peine, était entrée la joie au cœur et le sourire aux lèvres.
Lorsque la porte se fut refermée sur elles :
« Ah! s'écria l'enfant, en se jetant, de nouveau, dans les bras de sa grand'mère, voilà donc ce premier jour de vacances que, depuis six mois, j'appelle de tous mes vœux!
— Hélas! telle est la vie, répondit la grand'mère; l'instant où nous espérions goûter le bonheur est souvent celui où nous versons des larmes. »
Puis, voulant, selon la recommandation de son mari, distraire l'enfant de son vif chagrin, elle l'entraîna dans la salle de billard, où elle avait fait rassembler pour elle des jeux et des jouets de toutes sortes.
Le vicomte et la vicomtesse de Grand-Châtel formaient entre eux, tant au moral qu'au physique, le contraste le plus frappant. On eût dit qu'ils se complétaient l'un par l'autre.
Avec sa haute taille, qu'en dépit des années, il tenait droite et ferme toujours, son œil noir un peu dur et sa parole brève, on reconnaissait, sans peine, dans le vieux gentilhomme le fils de ces nobles seigneurs qui rendaient jadis haute et basse justice dans ces vastes domaines, dont le nom seul lui était resté.
La vicomtesse, sa femme, ne rappelait, au contraire, que ces modestes châtelaines, suaves et douces créatures, n'exerçant d'autre empire que celui de la charité.
Si elle était toute amabilité, toute grâce, toute tendresse, son époux était un peu froid, souvent austère, parfois rigide, et, à mesure qu'il approchait do la tombe, sa sévérité semblait grandir
Un point surtout le trouvait inflexible : c'était le manque de respect et de soumission dus au chef de famille.
Toutefois, hâtons-nous de le dire, cette sévérité, peut-être excessive, n'excluait nullement une parfaite justice, et le noble vieillard était non-seulement un loyal gentilhomme, mais encore une grande âme, un grand cœur et un grand chrétien.
Grâce à l'administration sage et éclairée du vicomte de Grand- Chàtel, sa fortune et celle de sa femme, fortune peu considérable d'abord, s'était singulièrement accrue.
Outre des bois immenses, plusieurs fermes modèles et des propriétés de toutes sortes, ils possédaient encore une fort belle maison à X, et trois jolis castels, tant dans le vignoble que dans la montagne.
Les deux vieillards passaient successivement plusieurs mois de l'année dans ces divers^^s résidences; mais leur séjour favori à tous deux, celui où ils revenaient le plus volontiers, c'était le Grand- Chàtcl. Le Grand-Chàlcl leur rappelait à la fois do si chers et de si douleureux souvenirs!
Lù, était nco leur (il!e unique, leur Adélaïde aimée, leur joie et leur orgueil; là vini,'t-six ans plus tard, elle était morte, leur confiant, à sa dernière heure, son fils Maurice, alors âgé de huit ans, et sa fille Elisabeth, qui n'avait pas plus de huit jours.
La mort de leur mère rendait ces pauvres enfants tout à fait orphelins; car, depuis six mois environ, leur père avait cessé de vivre.
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