CHAPITRE m
Le récit de Nel.
La première pensée d'ÉIisabelh, en s'cvcillant 1 ^ lendemain de grand malin, fut pour son frère Maurice, et la seconde, pour son grand-père et sa grand'mère.
Toutefois, ces pensées, loin d'être, comme la veille, remplies d'ameriume, étaient consolantes, au contraire.
« Je ne pourrai pas leur parler delui, se dit-elle; mais je serai si affectueuse, si obéissante, si douce et si soumise, qu'à la fin, grand'mère, du moins, prcndrapitiédemoi et médira ccqu'il est devenu. »
Après ce court monologue, la fillette se leva promptement, fit avec dévotion sa prière; puis, sans le secours de personne, elle procéda, à la hâte à sa toilette du matin.
Ses épaisses boucles blondes, un peu rebelles, furent emprisonnées sans pitié dans un large réseau de soie blanche, ses pieds mignons furent chaussés de petites mules de satin bleu, et sa taille élancée disparut sous un frais peignoir de percale blanche à dessins porapadour.
Sa toilclLe terminée, Élisabelh ne jeta même pas un coup d'œil à son miroir.
Eut-elle tort? Non, sans doute; car le miroir lui eût dit qu'elle était charmante, et le sachant, elle eût perdu peut-être de sa gracieuse simplicité.
Elle avait d'ailleurs bien autre chose à faire, la gentille fillette, que de contempler dans une glace son délicieux minois.... N'avait-elle pas à écouter le babil de Kin, superbe perroquet des îles qui, à l'exemple de sa petite maîtresse, causait beaucoup trop à tort et à travers; n'avait-elle pas à caresser Dika, sa jolie levrette à la robe grise et aux yeux noirs ; n'avait-elle pas surtout à mettre un peu à la torture Hermine, belle châtie blanche qui, pour son malheur, ne fit jamais que pattes de velours?
Lorsqu'elle fut lasse du bavardage de Kin, des caresses de Dika, des minauderies d'Hermine :
« Allons voir grand-père et grand'mère, » s'écria-t-elle.
Et, descendant quatre à quatre l'étroit escalier conduisant de sa chambre à l'appartement du
vicomte et de la vicomtesse de Grand-Cliâlel, el!e faillit renverser sur la dernière marche Germain, vieux serviteur de la famille, qui, remplissant au château les triples fonctions de valet de chambre du vicomte, de maître d'hùlel et de factotum, se rendait chez dame Gertrude, afin d'y conférer avec elle de quelque sujet important.
« Ouf ! dit-elle, mon pauvre Germain, je crois bien vous avoir fait mal; j'en suis fâchée vraiment. Aussi, pourquoi vous trouver sur mon passage? »
Et, tandis que le vieillard se confondait en excuses sur l'extrême maladresse qu'il avait eue de monter l'escalier lorsque sa jeune maîtresse le descendait au contraire, Elisabeth s'empressa d'ajouter :
« Puis-je entrer chez mes grands-parents?
— M. le vicomte repose encore, et Mme la vicomtesse vient de se rendre à l'église pour y entendre la messe, » répondit le fidèle serviteur en s'inclinant avec respect.
La fillette ne put réprimer un léger mouvement de dépit :
« En vérité, murmura-t-elle, grand-père a fiien raison d'assurer que j'arrive toujours ou trop tôt, ou trop tard : trois minutes plus tôt, grand'mcre m'emmenait avec elle; trois quarts d'heure plus tard, elle était de retour.
« Que faire, en l'attendant? Ah! si mon cher Alaurice était là, je ne serais certes pas embarrassée pour si peu. Mais il me reste Nel. Pauvre Nel! comment n'y ai-je pas songé déjà? »
Alors, courant de toute la vitesse de ses jambes
32 LES VACANXES D'ELISABETH.
dans la direction de la ferme, Elisabeth se mil à crier :
« Nel ! Nel ! Nel ! »
A ces appels successifs, un jeune garçon d'environ douze ans sortit d'un hangar, et se mit à courir, lui aussi.
Quelques pas le séparaient encore de la fillette, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, rouge de surprise et d'émotion.
«Eh bien! Nel, lui dit Elisabeth, en sapprochant et en lui frappant amicalement sur l'épaule, c'est ainsi que tu me reçois! Au lieu de me faire l'accueil empressé auquel j'ai bien droit, j'imagine, tu restes là bouche béante et bras ballants ! »
Nel ne savait que répondre. De grosses larmes roulaient sur ses joues ; mais, disons-le bien vite, c'étaient des larmes de reconnaissance, des larmes de bonheur.
La fillette le comprit, sans doute, car elle reprit avec un doux sourire :
« Et moi aussi, Nel, je suis contente de te revoir! »
Puis, gaiement, elle ajouta :
« Quelles bonnes parties nous allons faire ensemble 1 »
De plus en plus intimidé, Nel finit par balbutier ces mots:
« Dieu vous garde, mademoiselle, et vous bénisse 1 »
Pour le coup, Elisabeth partit d'un franc éclat de rire.
«^Depuis quand, s'écria-l-cllc un peu moqueuse,
agis-tu aussi cérémonieusement avec moi? et ai-je donc, en moins d'un an, vieilli d'une si extraordinaire façon que lu me prends pour ma grand'mère?
« Allons, viens; J'ai à te parler. »
Qui était Nel? D'où venait-il? On ne le sut jamais au juste, et, en cela, comme en bien d'autres choses, on dut se borner aux suppositions.
Six ans avant l'époque où commence ce récit, le vicomte de Grand-Chàtel avait trouvé un petit garçon malade, presque mourant, dans un des fossés bordant son parc.
Il l'avait recueilli.
Durant plusieurs semaines, l'enfant fut en proie à une fièvre violente qui fit craindre pour ses jours. Cette fièvre ne le tua pas cependant; mais elle lui enleva la mémoire du passé. Revenu à la vie, le pauvre petit avait tout oublié; tout, jusqu'au nom qu'il portait.
Des informations successives prises par le vicomte de Grand-Chàtel au sujet de cet enfanttrouvé, il résulta qu'une bande de saltimbanques, arrivant des provinces du midi, venait de traverser la Comté, pour se rendre en Allemagne.
Le petit garçon faisait-il partie de cette troupe nomade? On pouvait le croire d'autant mieux que son teint légèrement cuivré, ses yeux bruns, ses cheveux noirs indiquaient chez lui une origine méridionale. Déplus, il s'exprimait en un mauvais français, tenant à la fois du basque et du patois provençal, et cette langue, beaucoup trop fantai-
siste, rappelait assez celle de certains batteurs d'estrade que l'on rencontre parfois, soit dans les Alpes, soit dans les Pyrénées. Mais tout cela ne prouvait rien; aussi le vicomte, après déclarations faites, se décida-t-il à garder l'enfant qu'il avait recueilli, quitte à le rendre plus tard s'il était l'objet de sérieuses réclamations.
Il le confia à la fermière de Grand-Ghàlel, et celle brave et digne femme l'appela Nel, en souvenir de Nelly, sa fiile aînée, qu'elle avait perdue.
Nel grandit donc au milieu des enfants du fermier, jeunes gars méchants, paresseux et jaloux, qui le virent d'un mauvais œil. Le pauvret supporta en silence leurs taquineries constantes, leurs injures et même leurs coups.
Cependant, cette douceur et cette patience, loin de toucher ces enfants sans pitié, les exaspérèrent au contraire. Ils ameutèrent contre leur jeune camarade une dizaine de vauriens de leur âge, leurs dignes amis, et Nel devint bientôt le souffredouleur de ces gamins indisciplinés, querelleurs et rebelles à tout frein, à tout joug.
Chaque jour, ils inventaient pour le petit bohème (c'est ainsi qu'ils désignaient Nel) un nouveau tourment, un nouveau supplice.
Un matin qu'après l'avoir surpris à l'improviste, et l'avoir suspendu pieds et poings liés à la plus haute branche d'un magnifique pommier, ils s'apprêtaient, les mains remplies de pommes, à le prendre pour cible, Elisabeth parut soudain.
« Méchanls garçons! s'écria-t-elle, n'avez-vous pas honte de torturer ainsi ce pauvre Nel? »
Mérliants fiari-onsl ?>'t'cria-t-elle.
Et, rouge d'indignation et de juste colère, elle s'élança sur les petits vagabonds, qui s'enfuirent à son approche.
Elisabeth les rappela :
« Revenez ici, ordonna-t-elle; je veux vous reconnaître tous. »
Les jeunes coupables n'osèrent désobéir; ils revinrent l'un après l'autre.
« Jean-Claude? » demanda Elisabeth.
Un garçonnet, dont la grosse tête était surmontée d'une forêt de cheveux roux, sortit alors du groupe serré que formaient les enfants pris en faute.
C'était le fils aîné du fermier du Grand-Chdtcl.
« J'étais sûre de te trouver là, lui dit Elisabeth avec mépris. Détache Nel. »
Et comme le jeune drôle ne se pressait pas d'obéir :
« Détache-le; je le veux, » reprit-elle.
Jean-Claude, en maugréant, coupa un à un les liens qui retenaient le pauvre Nel, et retourna se joindre à ses dignes camarades.
Elisabeth se tourna vers eux tous :
« Écoutez-moi bien, leur dit-elle, je prends Nel sous ma protection. A partir d'aujourd'hui, celui dont il aura à se plaindre sera puni par mon grandpère. »
D'un ton impératif, elle ajouta :
« Et maintenant, allez-vous-en. »
A ces paroles, la petite troupe disparut comme une volée d'oiseaux.
« Viens, Nel, dit alors Elisabeth, en prenant le
petit garçon par le bras; désormais, tu n'as plus rien à craindre d'eux, je te l'affirme. »
En effet, à partir de ce jour, Nel n'eut plus à souffrir de ses jeunes camarades. Il en conserva à sa généreuse protectrice une reconnaissance sans bornes et un dévouement absolu. Il devint son plus obéissant serviteur, son esclave, son chien fidèle. A maintes reprises, on le surprit épiant les moindres fantaisies de sa chère bienfaitrice, toujours prêt à les satisfaire. Une maladie assez longue que fit Elisabeth le jeta dans un désespoir profond; ce fut bien pis encore lorsque, plus tard, la fillette quitta le Grand-Châtel.
Durant toute une semaine, il erra morne et sombre à travers la campagne; puis, un malin, il disparut.
Cinq jours après, un jeune garçon sonnait à la porte du couvent de X..., en demandant Elisabeth Vernani.
A son visage couvert de sueur et de poussière, à ses cheveux en broussailles, à ses vêlements en désordre, la sœur tourière le prit pour un vagabond, et, après lui avoir remis une légère aumône que l'enfant ne voulut pas accepter, elle referma la porte, en le priant de passer son chemin.
Le garçonnet sonna de nouveau. La bonne sœur refusa d'ouvrir.
Alors, il employa la ruse : blotti derrière un mur, il demeura là, pendant un quart d'heure environ, ne bougeant pas, retenant son haleine puis, tout à coup, se suspendant à la cloche de lu
maison bénie, il fit entendre un tel carillon que la sœur tourièrc, perdant la tête, ouvrit la porte à deux battanis.
L'enfant enlra. Il allait renouveler sa prière, lorsque Elisabeth qui, avec deux ou trois autres espiè^des de son âge, faisait le guet autour de la porte d'entrée, s'avança vivement.
« Nel! s'écria-t-elle, qui t'envoie? Pourquoi astu quitté le Grand-Chatel?
— Je n'y pouvais vivre sans vous, mademoiselle, répondit Nel (car c'était lui).
— C'est mal ce que tu as fait là, reprit la fillette. Grand-père sera bien mécontent. »
Et comme le jeune garçon levait sur elle un regard suppliant :
«Oui, je sais ce que tu désires, ajoula-t-elle. Rester ici.... C'est malheureusement impossible. Retourne donc au Grand-Chàtel, et prie Grandpère, à cause de moi, de vouloir bien te pardonner. »
Nel courba la tête, et obéit en dévorant ses larmes.
« Pauvre Nel ! murmura la fillette, tout en suivant des yeux le jeune garçon marchant à pas pressés sur la route poudreuse, il fait vingt lieues à pied pour venir me rejoindre, et sur un ordre de moi, il me quitte aussitôt.
« Oh! s'cxclama-t-elle soudain, et moi qui le laissais partir sans une bonne parole, sans même m'informer s'il possède quelque argent! Non, non ; cela ne doit pas être; cela ne sera pas. »
Alors, poussant la sœur tourière, dont la sur-
kO LES VACANCES D'ELISABETH.
prise fut telle qu'elle n'eut pas l'idée de retenir l'enfant, elle s'échappa par la porte restée ouverte, s'élança sur la route à son tour, et rejoignit bientôt son ami Nel, auquel elle jeta sa bourse et ces mots :
« Courage! Dans quelques mois, je reviendrai au Grand-Châtel.
— Merci! » murmura Nel, tandis qu'Elisabeth, plus vive que la gazelle, regagnait le couvent.
La sœur tourière voulut hasarder quelques observations :
« Vous avez commis une grande faute, mademoiselle Elisabeth, fit-elle, et notre Mère supérieure vous punira certainement.
— Ma bonne sœur Marthe, s'empressa de dire la fillette, qui ne se souciait nullement de mettre la Mère supérieure dans ses confidences, je ne mérite, croyez-moi, ni d'être punie, ni d'être grondée, et si vous me promettez de ne raconter à personne ce que je viens de faire, je dirai pour vous tout un grand chapelet. »
Sœur Marthe aimait Elisabeth, et, tant pour épargner un chagrin à l'enfant que pour avoir part à ses prières, elle consentit à se taire.
C'est ainsi que la Mère supérieure du couvent de X... ignora toujours la venue de Nel et l'escapade d'Elisabeth.
D'après tout ce qui précède, le lecteur comprendra sans peine l'émotion que Nel dut éprouver en revoyant Elisabeth, le lendemain du retour de la fillette au Grand-Chatel.
« Viens, j'ai à te parler, » lui avail-clie dit, et elle l'avait entraîné dans la large avenue de tilleuls conduisant du château au parc.
Lorsqu'ils furent assez éloignés pour ôlre à l'abri de toute oreille indiscrète :
« Où est mon frère Maurice? et que sais-tu de lui? ■>) lui demanda-t-clle vivement.
Nel ne répondit pas.
« Que s'esl-il passé entre grand père et Maurice? » reprit la lilletlc plus vivement encore.
Le jeune garçon hésita un instant, et enfin murmura, en rougissant beaucoup :
« Je l'ignore, mademoiselle. »
Cette hésitation et celte rougeur n'échappèrent pas à la fillette.
a Tu mens, Nel, fit-elle. Tu mens, et tu espères me tromper!... Dis-moi la vérité, bien vite. »
De nouveau, Nel garda le silence.
« Oh! c'est trop fort, s'écria Elisabeth, te me résistes en face, tu te plais à me faire de la peine.
« Va, tu n'es qu'un ingrat! •»
Nel répondit bien bas :
« Pardonnez-moi, mademoiselle ; mais on m'a défendu de parler de M. Maurice.
— Ah! on te l'a défendu ! Eh bien! moi, je te l'ordonne! cria Elisabeth, qui ajouta bienlôt avec plus de douceur :
« Depuis quand, Nel, as-tu des secrets pour moi?... Depuis quand ne fais-tu plus toutes mes volontés?... Ne comprends-tu pas mon inquiétude et mon chagrin?...
« D'ailleurs, mon cher, ton silence serait peine
perdue : ce que tu refuses de me dire aujourd'hui, un autre me le dira demain; car, pour savoir où est Maurice, pour apprendre ce que l'on me cache à son sujet, je suis résolue à interroger tout le monde, et même, s'il le faut, à écouter aux portes. « Eh bien! parleras-tu, maintenant? »
Nel connaissait depuis longtemps l'incroyable force de volonté d'Elisabeth ; il savait que ce qu'elle venait de lui dire, elle était bien fille à le faire; mieux valait donc lui obéir.
« Je parlerai, mademoiselle, répondit-il.
— A la bonne heure, « reprit Elisabeth, dont un sourire de triomphe entr'ouvrit les lèvres.
Et s'asseyantsur un des bancs rustiques placés de distance en distance dans la grande avenue:
« Tiens-toi là, devant moi, dit-elle. Je t'écoute de toutes mes oreilles,
— Il y a bientôt six mois, commença le jeune garçon, M. Maurice quitta Paris pour revenir au Grand-Chàlel.
« Depuis longtemps déjà, il avait terminé ses études, et M. le vicomte l'avait rappelé.
« Pendant quelques semaines, tout marcha ici comme par le passé; mais bientôt les choses changèrent : M. le vicomte devint sombre, Mme la vicomtesse pleura souvent, et M. Maurice perdit sa gaieté; puis, M. le vicomte ne quitta plus sa chambre, Mme la vicomtesse alla plus fréquemment à l'église, etM. Maurice s'éloigna tout le jour.
« Parti de grand matin, il rentrait fort avant dans la soirée, et, malgré les ordre» de M. le
vicomte, malgré les prières de Mme la vicomlcsse, il ne prit plus jamais ses repas au château.
— Pauvre Maurice! fit Elisabeth les yeux humides de larmes.
" Où allait-il? ajouta-t-elle presque aussitôt.
— Dans les champs, dans la forêt, dans la monlagne ; un peu partout. On raconte môme, à ce sujet, beaucoup de choses que je ne peux pas croire.
« Ainsi Firmin, le petit pâtre, affirme l'avoir aperçu chaque jour, au soleil levant, du côté du village de Pralz, tandis qu'Onczime, le facteur rural, soutient l'avoir vu bien des fois, au contraire, et toujours au lever du soleil, sur les terrains de la Grange-aux-Guis. »
Elisabeth fit un geste de surprise.
« Ce n'est pas tout, continua le jeune garçon.
« Arsène, le garde-champêtre, a raconté devant moi, et à plusieurs reprises, que, lorsque tintait l'angelus de midi, en quelque endroit que se trouvât 31. Maurice, il n'avait qu'à sonner du cor de chasse avec force, pour être rejoint, à l'instant même, par un grand monsieur, dont un large chapeau cachait tout le visage.
« Cela dura ainsi jusqu'à la mi-juillet.
— Et après?» demanda Elisabeth, avec une fébrile impatience.
Nel parut hésiter.
« Continue, mon bon Nel, je t'en supplie, » reprit la fillette.
Nel ne savait pasrésisler à une prière d'Elisabeth; il obéit.
« Une nuit que tout le monde dormait, tant au château qu'à la ferme, dit-il, nous fûmes réveillés par la cloche d'alarme.
a M. le vicomte se mourait, et l'on demandait du secours.
« J'arrivai le premier dans la cour du château, et, n'y trouvant personne, je montai à l'appartement de M. le vicomte.
« Les portes étant ouvertes, j'entrai.
« M. le vicomte était étendu tout de son long sur le tapis de sa chambre. Germain cherchait à le soulever, Mme la vicomtesse priait et pleurait, et M. Maurice, debout devant son grandpère, était si pâle que, lui aussi, semblait prêt à s'évanouir.
a Derrière moi, venaient les domestiques et les fermiers. Tous disaient (pardonnez-moi, mademoiselle, de vous répéter leurs paroles) :« C'est une « attaque ; M. Maurice l'aura causée en refusant u d'obéir à M. le vicomte. Pourvu que notre cher « maître n'en meure pas. »
« M. Maurice nous vit, et nous cria:
« — Un médecin, bien vite. »
« Alors, je quittai le château et me mis à courir dans la direction de Saint-Dcl, où je savais en trouver un.
« Je laissai la grand'route à ma droite, pour prendre un sentier de traverse qui raccourcissait le chemin.
— Veux-tu parler du sentier des Roches-Grises ? interrompit Elisabeth.
— Précisément, mademoiselle.
LES VACANCES D'ELISABETH. kb
— Comment! lu as osé t'y aventurer, tout seul, au milieu de la nuit! »
Nel ne put s'empêcher de rire.
«Oh! mademoiselle, dit-il, vous ne devez pourtant plus croire à la vieille légende de la dame de Grand-Châtel?
— Si fait! » répondit Elisabeth, en rougissant un peu.
Un silence suivit.
Nel le rompit le premier.
« Dois-je continuer, mademoiselle?demanda-t-il.
— Oui, oui, continue, répondit la fillette, s'arrachant, comme malgré elle, à une puissante préoccupation.
« En moins de dix minutes, reprit Nel, j'avais franchi les Roches-Grises, laissant loin derrière moi les dangereux précipices où sont morts tant de pauvres pâtres et tant de voyageurs.
« Quelques instants après, je frappais à la porte du docteur Marc-Brun.
« Madeleine, sa servante, vint m'ouvrir en murmurant.
« — Qu'est-ce encore? disaitla bonne vieille. Mon « pauvre cher maître mourra certainement à la « peine, pour peu que cela dure ainsi. Voilà la « troisième fois cette semaine qu'on vient l'appeler « au milieu de la nuit, et... »
« Je ne lui laissai pas le temps d'achever.
« — C'est pour le château, m'écriai-je; M. le « vicomte de Grand-Châtel est au plus mal!
« — Jésus! mon Dieu! » gémit la pauvre vieille tremblant de tous ses membres.
« Le docteur ouvrit sa fenêtre :
« — Qui a besoin de moi? demanda-t-il.
« — M. le vicomte de Grand-Châtel, répondis- « je, il est bien malade, il se meurt.
ce — Je te suis, mon enfant, je le suis, » reprit aussitôt M. le docteur qui s'empressa de descendre.
« En ce moment, le rapide galop d'un cheval se fit entendre. Je me retournai, et, à la clarté de la lune, je reconnus M. Maurice. Il accourait bride abattue.
« S'approchant à la hâte du docteur Marc-Brun, il lui dit quelques mots à voix basse, parmi lesquels je distinguai ceux-ci:
« — Il est revenu à lui, et j'ai dû m'éloigner « pour ne pas causer un plus grand mal encore. »
« Puis, se penchant sur moi, et posant sa main sur ma tête :
« — Brave enfant, me dit-il, tu as risqué ta vie « pour sauver celle du vicomte de Grand-Chàlel. « Quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai pas. »
Ici, Nel s'arrêta, car il était ému.
« Qu'arriva-t-il ensuite? lui demanda Elisabeth.
— M. Maurice, continua Nel, offrit son cheval au docteur Marc-Brun, qui partit aussitôt, en me prenant en croupe.
— Quoi ! s'écria Elisabeth, tu abandonnas ainsi mon frère?
— Il l'avait exigé, » répondit Nel simplement. Après une légère pause, il reprit :
« Lorsque le docteur Marc-Brun arriva au château, M. le vicomte se trouvait toujours dans
LES VACANCES D ELTSABKTH. 47
le môme état; seulement, on était parvenu à le placer sur son lit.
Cl M. le docteur fit une saignée, parla tout bas d'une attaque « qui devait avoir pour cause, disait-il, une violente émotion », et promit de sauver M. le vicomte.
« Il le sauva, en effet; mais, depuis cette époque, M. le vicomte est bien souvent malade.
— Pauvre grand-père ! « dit Elisabeth, pleurant. celte fois, à chaudes larmes.
Peu après, elle ajouta :
a Et Maurice, qu'est-il devenu?
— Hélas ! mademoiselle, je l'ignore, répondit Nel, pleurant aussi.
— Tu Tignores! s'écria lalîlletle; mais alors, qui pourra me l'apprendre?»
Et le front incliné vers la terre, elle réfléchit profondément durant quelques minutes.
Bientôt, relevant la tète, et secouant ses boucles blondes :
« Oh! dit-elle, avec un sourire, je chercherai tant et si bien que je linirai par trouver. Tu m'y aideras, n'est-ce pas, mon bon Nel ?
— De tout mon cœur, mademoiselle. Ordonnez. Que faut-il que je fasse? Je suis trop heureux de vous obéir.
— Pour le moment, sèche tes larmes, et puis, rentrons. Grand-père est réveillé, sans doute; grand'mère doit être de retour ; ma longue absence peut les mécontenter.
« Une ! deux ! trois ! ajouta gaiement la fillette, je gage que j'arrive la première au château. »
Disant ces mots, elle prit sa course, déjà oublieuse de ses graves soucis, pour ne songer qu'à sa gageure.
Inutile d'ajouter qu'elle gagna son pari.