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CHAPITRE IV

Le cor de chasse.

En arrivant au chàleau, Elisabeth trouva son grand- père et sa grand'mère déjà installés dans le petit salon.

Le vicomte de Grand-Châtel était pâle encore; mais il paraissait calme. Quant à la vicomtesse, son doux visage ne portait aucune trace des émotions de la veille.

L'enfant se jeta dans les bras de ces chers et vénérés vieillards, et les embrassa avec tendresse; puis, s'asseyant à leurs pieds, elle s'empressa de leur raconter ces mille riens^ ces mille folies

dont clic avait, disait-elle, « les poches toujours idoines «.

Elle parla de tout, et de tout en même temps : du Grand-Chàlel, où elle revenait avec tant de plaisir ; du couvent, où elle était aimée, et qu'elle aimait beaucoup aussi; de Baïa, sa meilleure amie, dont elle regrettait amèrement d'èlre séparée. Sa verve était intarissable.

Son esprit vif et prompt, un peu léger, peutêtre, effleurait à la fois mille sujets difl'érents. Nul ne savait aussi bien qu'elle opérer en un clin d'œil le plus gracieux méli-mélo; car elle passait, sans transition aucune, des larmes aux sourires, et des sourires aux plus graves questions.

A vrai dire, la fillette avait une manière de présenter les choses qui n'appartenait qu'à ellC; et, ce qui ajoutait encore au charme de sa conversation, c'étaient les fréquentes transformations que sa pensée multiple faisait subir à sa physionomie.

De cette conversation, manquant souvent de suite, mais toujours empreinte d'originalité, d'esprit, de gaieté, voire même de malice, jaillissaient parfois des mots heureux, justes, profonds; des expressions d'une extrême délicatesse, révélant à tout observateur attentif une âme droile, un cœur généreux, un jugement sûr, une intelligence élevée.

Le vicomte et la vicomtesse de Grand-Châtel ne se lassaient pas d'écouter leur fillette adorée; le vicomte, avec un sérieux intérêt et un bien légitime orgueil; la vicomtesse, avec une tendre

indulgence. Tous deux étaient fiers, et ù très-juste titre, de celle belle enfant, le plaisir de leurs yeux, la joie de leur vieillesse, leur plus cher trésor.

Tout à coup, Elisabeth garda le silence. Elle avait besoin de se recueillir, de songer à son frère, de mûrir un plan, un projet qu'elle n'avait qu'ébauché. La lôle posée sur les genoux de son grandpère, la main dans la main de sa grand'mère, elle réfléchissait. Son joyeux babil avait fait place à l'effort de sa pensée, une pensée pénible et douloureuse, à en juger par l'expression de souffrance répandue sur son joli visage.

Cependant, celte triste préoccupation de la fillette ne dura pas longtemps, et lorsqu'une demiheure après, la cloche du déjeuner se fit entendre, depuis vingt minutes déjà elle avait repris sa gaieté.

Le repas fut loin d'être sombre : le vicomte causa beaucoup et fit honneur à tous les plats; le vieux Germain ne se sentait pas d'aise.

S'étant éclipsé au dessert, il s'en alla conter à dame Gertrude, sa confidente habituelle, que, grâce à Mlle Elisabeth, M. le vicomte avait déjeuné de fort bon appétit.

« Gela n'était pas arrivé à M. le vicomte, ajoutait le fidèle serviteur, depuis le départ de notre cher jeune maître! »

Pendant ce temps, Elisabeth faisait l'éloge de Nel, son protégé et son ami.

« Ne trouvez-vous pas, grand-père, disait-elle, que Nel a toutes les qualités? Il est bon, doux, obligeant, studieux, reconnaissant cl dévoué.

— Je suis en tout point de ton avis, petite, répondait le grand-père.

— C'est un enfant pieux et sage, disait, à son tour, lagrand'mère.

— Ce garçon-là sera plus tard un parfait honnête homme, et de plus un excellent ouvrier, reprenait le grand père.

« As- lu visité son atelier, Lisbeth? ajoutait-il.

— Son atelier ! grand-père. Son atelier de quoi?

— De tourneur.

— Comment, Xel est tourneur! Je croyais qu'il allait encore à l'école.

— Il y va toujours, en effet; mais, pendant ses congés, ses heures de récréation, et surtout ses longues soirées d'hiver, il se plaît à tourner, et fort habilement, je t'assure, une infinité de charmants objets, tels que tabatières, jeux de boules, chandeliers, toupies, etc.

« J'ai cru devoir encourager ses efforts, en lui donnant un tour, en lui procurant des modèles, et en lui cédant, pour son travail, une partie du grand hangar dont il s'est fait un atelier. »

C'était avec un plaisir évident qu'Elisabeth écoutait son grand-père. — Lorsqu'il eut fini de parler :

«Oh! cher grand-père, s'écria-t-elle, permettezmoi d'aller voir l'atelier de Nel ; permettez-moi d'y aller tout de suite. »

Le vieillard se fit un peu prier : il ne voulait pas qu'Elisabeth quittât ainsi la table; mais la fillette s'y prit de telle façon qu'elle obtint enfin

l'aiitorisalion de s'absenter pendant quelques minutes.

C'était plus qu'elle n'en demandait. Elle sortit en chantant, et courut tout droit à l'atelier de Nol.

« Mon bon Nel, cria-t-elle, en entrant, je viens voir tes jolis ouvrages. »

Et avant même que le jeune garçon eût eu le temps de la remercier de sa visite, Elisabeth avait fait main basse sur une vingtaine de petits objets se trouvant à sa portée.

« Je veux celui-ci. Je veux celui-là, disait-elle. Grand-père avait raison, c'est charmant! Qui donc t'a appris à si bien travailler? Quand tu sauras mieux encore, tu me montreras, n'est-ce pas; car je veux tourner, moi aussi. »

Nel était rayonnant. De tous les éloges qu'il avait reçus jusque-là, aucun ne lui avait causé une joie semblable à la joie qu'il éprouvait en entendant Elisabeth lui dire : « Tu m'apprendras, n'est-ce pas; car je veux tourner, moi aussi. »

« Que faisais-tu lorsque je suis entrée? continua la fillette.

— Un sifflet, répondit Nel.

— Est-il fini?

— Pas tout à fait.

— Alors, termine-le devant moi; je verrai comment tu t'y prends. «

Nel allait obéir. La fillette l'arrêta d'un geste. « Écoute! » dit-elle en pâlissant.

Nel n'avait pas besoin d'écouter. Il avait entendu ; néanmoins, il garda le silence.

« Écoute ! reprit Elisabeth que l'émotion faisait trembler.

«Oh! mon Dieu! ajouta-t-elle bientôt; mais c'est un cor de chasse, le cor de chasse de Maurice, sans doute ! Vite, vite, courons. »

Et elle sortit précipitamment de l'atelier, entraînant Nel à sa suite.

En ce moment tintait l'angelus de midi.

Une fois hors de vue du château, les deux enfants se consultèrent, et, d'un commun accord, prirent la route de Labans qu'ils suivirent pendant près d'une heure. Mais en vain appelèrent-ils Maurice, en vain explorèrent-ils chaque colline, examinèrentils chaque pli de terrain, chaque vallée, chaque prairie, le jeune homme demeura introuvable. « Que faire? demanda Elisabeth.

— Aller à Pratz, répondit Nel; M. Maurice s'y montre quelquefois. »

Les deux enfants reprirent leur course. Ils marchèrent longtemps, bien longtemps, et atteignirent enfin les premières maisons du village où, bien entendu, Maurice n'était pas.

« Allons à Saint-Romain, dit alors Elisabeth. Nous aurions dû commencer par là. »

Et, sans vouloir prendre un repos devenu nécessaire, haletante, baignée de sueur et brisée de fatigue, elle s'engagea immédiatement dans un chemin de traverse qu'elle savait devoir y conduire

Nel la suivit.

Hélas! à Saint-Romain pas plus qu'à Pratz, pas plus qu'à Labans, il ne trouvèrent Maurice!

a Nous nous sommes trompés ! s'écria Elisabeth. Revenons sur nos pas, et rendons-nous vile au Marais. »

Nol n'était pas de cet avis.

a Puisque nous n'avons pas pris, dit-il, la précaution de reconnaître tout d'abord l'endroit d'où provenait le son du cor de chasse, nos recherches sont inutiles. Croyez-moi, mademoiselle, rentrons au Grand-Chùtel.

— Que je renonce ainsi à l'espoir d'embrasser mon frère ! Non, non ; n'y compte pas, reprit Elisabeth. Rentre, si tu veux; pour moi, je reste, ou plutôt, je continue à chercher encore.

— Je ne vous quitterai pas, s'empressa de répondre Nel. Où vous irez, j'irai aussi.

— Bravo! Nel, dit la fillette. Je te prends pour mon chevalier.

« En route, donc, ajouta-t-elle. Il se fait tard, hdtons-nous. »

Alors, se tenant par la main, Elisabeth et Nel se remirent en marche aussitôt, laissant loin derrière eux Saint -Romain, ses fermes et ses bois, pour s'avancer vers le Marais.

Déjà, ils entrevoyaient à l'horizon les vastes plaines marécageuses qui ont donné leur nom à ce petit village, lorsque les forces d'Elisabeth la trahissant tout à coup, elle s'affaissa au pied d'un arbre.

«Qu'avez-vous?Mon Dieu,qu'avez-vous ?» s'écria Nel au désespoir.

Pour toute réponse, Elisabeth montra ses pieds; ses pauvres petits pieds meurtris, enflés, déchirés

et saignants, que ses trop minces mules n'avaient pu protéger contre les cailloux des chemins.

Des larmes mouillèrent les yeux de Nel, qui offrit à Elisabeth de la porter,

« Y penses-tu? dit en souriant la fillette; je suis presque aussi grande que toi. »

Bientôt après, elle ajouta:

« Si j'avais des chaussures plus fortes, il mo semble que je pourrais marcher encore un peu »

A son tour, Nel montra ses pieds.

« Si j'osais. .., fit-il, en hésitant beaucoup.

— Si tu osais, que ferais-tu? demanda gaiement la fillette. Tu m'offrirais tes souliers, peut-être ! Au fait, pourquoi pas ?

— Ils sont gros et ferrés, dit le jeune garçon tout confus.

— Tant mieux, reprit Elisabeth; car je sentirai moins les inégalités du terrain.

« Mais toi, demanda-t-elle, comment marcheras-tu ?

— J'irai nu-pieds, répondit Nel.

— Non, non, s'écria la fillette ; garde tes souliers, mon bon Nel.

« Qu'allons-nous devenir? ajouta-t-elle bientôt. Surtout, Nel, ne me quitte pas

— Je ferai votre volonté, mademoiselle, et cependant....

— Cependant?

— J'ai bien envie de courir au village.

— Y songes-tu ? Et moi?

— Là-bas, je trouverais du secours.

— Oui ; mais il me faudrait rester seule pendant

vingt minutes au moins, et, rien que d'y penser, j'ai peur !

« Attendons. Quelqu'un peut-être passera.

— Attendons, répéta Nel. »

Nous avons laissé le vicomte et la vicomtesse de Grand-Clîàtel attendant, eux aussi, dans la salle à manger, le retour de leur petite-fille.

Les domestiques s'étant retirés, ils causaient.

Un quart d'heure se passa ainsi. Elisabeth ne rentrait pas.

« Lisbeth s'oublie, dit le grand-père, qui commençait à donner quelques signes d'impatience.

— Dix minutes ne pouvaient lui suffire pour visiter tout l'atelier de Nel, répondit la grand'mère.

— Elle aurait dû alors ne le voir qu'en partie.

— C'eût été, sans doute, beaucoup plus raisonnable ; mais comment demander une parfaite raison à une fillette de son âge.

— Vous voilà bien toujours, ma chère amie, avec votre excessive indulgence. Oubliez-vous que, si dans leur jeunesse, les arbres ne sont pas redressés, leurs défauts grandissent avec eux, et s'aggravent dans leur vieillesse? »

La grand'mère sourit.

« Mon cher Edouard, dit-elle, afin d'avoir le plaisir de façonnera votre gré ce charmant arbuste qu'on nomme Elisabeth, ne vous exagérez-vous pas quelque peu ses travers? Pour mon compte, j'ai beau chercher, je n'ai pu découvrir encore le plus léger point noir dans l'âme candide de notre

petite-fille, ni la moindre trace d'égoïsme dans son cœur généreux et bon.

— Il n'y a pas de pires aveugles que les aveugles volontaires, répondit levieillard, en souriant aussi.

— Voyons, reprit la vicomtesse, puisque vous tenez absolument à faire le procès de notre enfant chérie, meltez-la vite sur la sellette.

« Quels défauts lui reprochez-vous?

— Un esprit trop aventureux, une imagination facile à s'exalter qui, fréquemment, l'emporte dans le pays des rêves.

— Et dans ce pays des rêves, tout est grand, noble, parfait. Ah ! mon ami, que ne pouvonsnous, nous aussi, y suivre notre chère petite-fille.

« Que lui reprochez- vous encore?

— Des caprices fréquents.

— Elle en avait Tannée dernière; mais le couvent l'en a guérie.

— Le couvent ! dites-vous, Marguerite. J'avais donc bien raison de lutter contre vous. Vous vouliez garder l'enfant. En exigeant son départ, j'ai brisé votre cœur, je le sais. Cependant, aujourd'hui, vous me rendez justice.

— Edouard ! Edouard! dit la grand'mère, sur le ton du plus doux reproche, depuis quarante-cinq ans qtie nous sommes unis, ai-je jamais blâmé vos actes? et mon plus grand bonheur n'a-t-ilpas été de me laisser guider par vous?

— Et moi, répondit le grand-père, plus ému qu'il ne voulait le laisser paraître, j'ai béni chaque jour la Providence de m'avoir donné une compagne telle que vous, Marguerite ! »

Puis, se levant de table, il sonna vivement.

Germain parut.

« Mon ami, lui dil-il, rendez-vous à ratelicrdo Nel, et priez Mlle Elisabeth de revenir tout de suite. Depuis vingt minutes, je l'attends. »

Lorsque Germain eut disparu :

« Youlez-vous que je vous fasse connaître l'unique défaut d'Elisabeth, reprit le vicojiite, en s'asseyant auprès de sa femme : c'est une légèreté sans pareille, qui se retrouve en tout; et cette légèreté est d'autant plus difficile à combattre qu'elle constitue un des grands charmes, pour ne pas dire le plus grand charme, du caractère véritablement enchanteur de notre chère petite-fille. »

Germain rentrait en ce moment.

« Hé bien? demanda le vicomte.

— Mlle Elisabeth n'est pas dans l'atelier de Nel, répondit le dévoué serviteur.

— Cherchez-la partout, dit alors le vieillard, dans la ferme, dans la maison. Faites vite, mon ami. »

Germain sortit aussitôt, afin d'exécuter cet ordre. Cinq minutes après, il était de retour. Elisabeth, pas plus que Nel, ne se trouvait ni au château, ni à la ferme.

La vicomtesse devint inquiète. Le front du vicomte s'assombrit.

« Que vous disais-je, Marguerite, fit-il : sa légèreté lui fait tout oublier; tout, jusqu'à l'inquiétude où nous sommes ! »

Et, de nouveau, il se suspendit à la sonnette. Trois autres domestiques parurent.

« Courez au fond du jardin, ordonna le vicomte,

sur la grand'route, dans les prés, dans les champs ; partout où Mlle Elisabeth peut être. Je la veux; ranienez-la-moi. -.^

Alors, s'appuyant sur le bras de Germain, il se rendit dans le salon d'été, fit placer son fauteuil près de la fenêtre ouverte, et, là, les sourcils contractés et le regard inquiet, il chercha à découvrir, au moyen d'une lunette d'approche, l'endroit où pouvait se trouver la fillette.

Pendant ce temps, Germain, accompagné de dame Gertrude, qui pleurait très-fort, croyant déjà sa chère mignonne perdue, Germain visitait, mais bien inutilement, hélas! ferme et château de la cave au grenier.

Quant à la vicomtesse, debout près de la fenêtre, non loin de son mari, elle priait.

Deux heures sonnaient à l'église du Grand-Châlel, lorsque les émissaires, envoyés par le vieillard à la recherche d'Elisabeth, revinrent au château. Ils revenaient seuls! L'enfant n'était pas avec eux! Qu'était-elle devenue?

Cette question se trouvait sur toutes les lèvres, comme la désolation était dans tous les cœurs.

La vicomtesse pouvait à peine se soutenir, tant son anxiété était vive ; tout son courage semblait l'avoir abandonnée.

Le vicomte, lui, n'avait rien perdu de sa mâle énergie; seulement, sa voix était plus dure, sa parole plus brève, son geste plus dominateur.

Réunissant à la hâte ses serviteurs et ses fermiers :

« Mesamis,leurdit-il,depuisprès de trois heures, ma pelitc-fille a disparu. Mcltez-vous tous à sa recherciic. Puis-je compter sur vous?

— M. le vicomte, il n'est aucun de nous ([ui ne donne volontiers son bras droit pour noire jeune maîtresse, répondit aussitôt Jean-Pierre, le père du fermier actuel du Grand-Chàlel, un des anciens, comme on dit au village.

« N'est-ce pas, les gars? ajouta-t-il, en s'adressant au groupe déjeunes gens qui l'entouraient.

— Nous disons comme le père, s'écrièrent plusieurs voix.

— Merci, mes amis, répondit simplement le vicomte.

— Que Dieu vous récompense tous de votre dévouement, » dit à son tour la vicomtesse, en mettant sa main fine et blanche dans la main calleuse du brave Jean-Pierre.

Quelques instants après, les deux vieillards étaient seuls au château avec Germain, qui n'avait pas voulu quitter son maître. Tous les autres domestiques, dame Gertrude en tète, et les fermiers, sous la direction de Jean-Pierre, parcouraient les environs.

Depuis plus d'une heure, assis tristement au bord de la grand'route , Elisabeth et Nel attendaient. Nel était très-inquiet. Elisabeth était nerveuse- Chaque son lointain apporté par la brise, chaque craquement de branches produit par le passage d'un animal inoffensif, chaque bruissement du feuillage la faisait li'essaillir.

Tout à coup, elle jela un cri de joie : au détour de la route, elle venait d'apercevoir quelqu'un !

Ce quelqu'un était un jeune homme.

Il portait avec distinction un simple costume de campagne; sa tête était couverte d'un large panama; de sa main droite, il tenait une de ces cannes longues et fortes dont se servent parfois les voyageurs pour escalader les rochers ou gravir les montagnes, et de sa main gauche, un gros bouquet de fleurs sauvages; enfin, une élégante boîte d'herborisateur était retenue à son côté par une fine courroie passée en sautoir.

i«^ Appelle-le, » dit Elisabeth à Nel.

Nel se fit un porte-voix de ses deux mains et cria de toutes ses forces :

« Par ici! monsieur. Par ici! s'il vous plaît.

— Me voici, » répondit aussitôt l'étranger, qui, en moins de cinq minutes, se trouva auprès des enfants.

A la vue d'Elisabeth, il se découvrit, et laissa voir une tête fine que surmontait une profusion de cheveux blond-cendré.

La petite fille jeta un second cri; mais un cri de surprise, cette fois.

« Le voyageur du coupé! dit-elle.

— Moi-même, répondit le jeune homme en s'inclinant, et je suis très-honoré, mademoiselle, (jue vous ayez conservé quelque souvenir de notre rencontre à l'auberge du père Reauquebou. »

En disant ces mots, le fils de la dame voilée^ Olivier, car c'était lui, souriait doucement en regardant la fillette.

?r^^ ^-ïi^b^l*^^.

A la vue d'Elisabeth.

bES VACANXES D'ELISABETH. C5

II se fit un court silence.

« Vous habitez donc le pays, monsieur? demanda bientôt Elisabeth.

— Depuis quehiues semaines, répondit l'étranger.

— Comment se fait-il alors que le père Rcauquebou ne vous ait pas reconnu. Monsieur?

— Par une excellente raison, mademoiselle, c'est qu'il ne m'avait jamais vu.

— Ah ! et madame votre mère, ne la connaissait-il pas non plus?

— Ma mère traversait Orgelet pour la première fois, répondit encore Olivier.

— Puisqu'elle était inconnue, pourquoi se cachait-elle? »

A celte question de l'enfant, le regard du jeune homme exprima une telle surprise, qu'Elisabeth, quelque peu interdite, reprit en rougissant :

« Elle ne se cachait donc pas! Mais alors, pourquoi, pourquoi ce voile épais? »

Olivier sourit.

a Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous aimez à vous rendre compte des plus petites choses. Vous avez, paraît-il, l'esprit observateur.

— Est-ce un tort? demanda la fillette.

— Non pas, répondit l'étranger ; c'est l'indice de l'intelligence.

— Et trop souvent, hélas! « la cause de la curiosité », ajouta Elisabeth, en s'efforçant de donner ù sa voix une intonation grave et ferme.

— Recevez mes sincères compliments, mademoiselle, reprit aussitôt Olivier que le babil de l'en-

fant amusait. Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver une telle sagesse chez une espiègle de onze ans. »

Elisabeth rit aux éclats.

a Oh! cette sagesse n'est pas de mon crû, monsieur, assura-l-elle, mais de celui de mon grandpère.

« Si mon frère Maurice était là, ajouta-t-elle, riant toujours, il vous dirait peut-être, « qu'à l'exemple de Kin, mon joli perroquet, je répète à tout propos, et sans m'en rendre compte, les leçons que l'on m'a apprises. » Il ne vous faudrait pas le croire. Entre nous, ^laurice est un peu moqueur, et moi, je suis très-raisonnable.

— Je me garderais bien de douter de votre raison, dit Olivier gaiement; de plus, je pourrais témoigner, au besoin, que, le cas échéant, vous savez appliquer à merveille les préceptes de monsieur votre grand-père.

— Ah ! tant mieux, fit l'enfant. Voilà qui me rend très-heureuse.»

Ainsi engagée dans une conversation qu'elle trouvait agréable, ÉHsabelh avait tout oublié, et ses recherches infructueuses concernant son frère, et l'inquiétude où sa si longue absence avait dû jeter SCS chers grands parents, et son excessive fatigue, et l'impossibilité où elle était de faire un pas ; tout, jusqu'à la question indiscrète qu'elle avait posée au jeune homme au sujet de lu clame voilée, question (on s'en souvient) qui était restée sans réponse.

Heureusement Nel était là.

« Mademoiselle, dil-ii à Elisabeth, si vous priiez monsieur de vous poilcr jusqu'au village.

— Tais-loi, Nel, répondit la fillette, en ayant soin de parler à voix bassej je ne veux pas lui donner celte peine; et, d'ailleurs, je ne le connais pas. »

Nel voulut répliquer. D'un geste Elisabeth lui imposa silence.

Alors, montrant ses pieds à Olivier, ainsi qu'une heure auparavant, elle les avait montrés à Nel :

« Vous le voyez, monsieur, dit-clie, je ne puis plus marcher. Pourriez-vous aller jusqu'au prochain village me chercher un porteur? »

Et, craignant, sans doute, que cette commission n'embarrassât l'étranger :

« Vous n'aurez qu'à me nommer, ajouta-t-elle; tout le monde m'aime au Marais; tout le monde s'offrira de bon cœur pour me porter chez mon grand-père. »

Olivier aurait pu lui répondre que ce service réclamé par elle d'un habitant du Marais, il était, lui, tout prêt aie lui rendre; mais, ayant entendu les paroles échangées entre les deux enfants, il s'abstint de faire une offre qui, cer taincment, eût été repoussée.

S'inclinant devant la fillette, il promit de mettre dans l'accomplissement de sa mission toute la célérité possible, et prit, sans plus tarder, le chemin conduisant au village.

Vingt minutes après, il était de retour. Il ramenait, non un porteur, mais une affreuse carriole appartenant au maire de Jeurre, et que ce brava

paysan, de passage au Marais, s'était empressé de mettre à la disposition de la demoiselle du château.

Par les soins d'Olivier Elisabeth y fut immédiatement installée, le plus commodément possible sur une épaisse botte de paille; quant à Nel, il se plaça sur la banquetle de devant, à côté du conducteur, qui n'était autre que le maire de Jeurre en personne.

« Merci, monsieur, dit alors la fillette, en tendant la main au jeune étranger. Voulez-vous me dire votre nom?

— Mon nom ! Y tenez-vous beaucoup, mademoiselle?

— Oui, beaucoup ; car, dès ce soir, je veux l'apprendre à mon grand-père. «

Puis, se reprenant aussitôt :

« Oh! non, pas ce soir, dit-elle; je ne le pourrai pas. Grand-père sera trop mécontent; il refusera de me garder au salon, de m'embrasser peutêtre....

« Qui sait même, ajouta-t-elle, en poussant un soupir, s'il ne m'enverra pas au cachot!

— Au cachot! s'écria l'étranger. Monsieur votre grand-père est- il donc sévère à ce point? Pauvre enfant !

— De quoi me plaignez-vous? répliqua vivement Elisabeth. Grand-père n'est-il pas le maître de sa petite-fille? et moi, ne lui ai-je pas désobéi de la manière la plus formelle en quittant le Grand-Chàtel sans l'avoir prévenu? Grand-père a toujours raison, monsieur, tandis que moi, j'ai souvent tort. »

Et, s'adrcssanl au maire de Jciirrc :

« Partons vite, mon Ijon Claude, dit elle, et no donnez pas trop de coups à cette pauvre Rousse, qui n'a plus que la peau et les os. » (La Rousse était la jument de Claude.)

On le voit, la fillette connaissait, par leurs noms, bêtes et gens à dix lieues à la ronde.

Claude cingla de son fouet les oreilles de la Rousse, fit entendre un hue! énergique, et la maigre haridelle partit au petit trot.

« Adieu, monsieur, cria Elisabeth. Vous avez oublié de me dire votre nom?

— Je m'appelle Olivier, » répandit le jeunehomme. »

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