‹ Les vacances d'ÉlisabethChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La punition d'Elisabeth.

En dépit de son excessive maigreur et de ses allures peu vives, la Rousse marcha si bien, qu'en moins de trente minutes, elle eût atteint le Grand- Chàtel.

C'était merveilleux vraiment, et Claude, le maire de Jeurre, était tout satisfait.

Elisabeth, au contraire, se sentait mal à l'aise. La pauvre petite comprenant enfin la gravité de sa Taute, n'en prévoyait que trop les tristes conséquences; de pluS; ayant rencontré, un peu audelà du Marais, quelques-uns des braves gens

qui étaient à sa recherche, elle avait appris par eux le juste mécontentement de son grand-père, le chagrin de sa grand'mère et leur inquiétude à tous deux.

Cependant, lorsque la carriole eut dépassé la grille du parc, lorsque la fdlelte eut aperçu ses chers grands-parenls, debout sur le perron du château, l'attendant dans une anxiélé profonde, lorsque, surtout, elle eut remorqué la pâleur de leurs visages et l'altération de leurs traits, oh! alors toute crainte disparut de son cœur pour ne laisser que la tendresse.

« Me voici ! mon cher grand-père et ma bonne grand'mère, me voici! » s'écria-t-elle.

Et, malgré Nel qui s'efforçait de la retenir, elle sauta de voiture, afin d'aller plus vite se jeter dans leurs bras. Presque aussilôt, elle poussa un cri : ses pieds endoloris ne pouvant la porter, clic était lourdement tombée sur ses genoux.

«Qu'as-tu, ma fille? » demanda le grand-père avecinquiétude, tandis que la grand'mère couvrait de baisers le front de son enfant.

Elisabeth ne savait pas mentir :

«J'ai trop marché, dit-elle; mais je n'ai aucun mal; rassurez-vous.

— D'où venez vous? demanda le vicomte redevenu froid et sévère.

— De Labans, de Prat/, de Saint-Romain et du îîarais, répondit la fillette avec franchise.

— Comment avez-vous ainsi quitté le Grand- Cluilel, sans en avoir, auparavant, demandé l'autorisation?

LES VACANCES D'K[,ISABtTll. 73

— Grand-père, je suis parlie sans rùflcxion aucune, répondit encore l'enfant. Je crois même, ajouta-t-elle, en rougissant beaucoup, que je vous avais oubliés, vous et ma ciière grand'mèrc.

— Que vous disais-je ! Marguerite, il y a quelques heures à peine?» murmura le vicomte à l'oreillo de sa femme.

Puis, revenant à sa petite-fille, et continuant son interrogatoire :

« Qu'alliez-vous faire dans ces villages? » demanda-t-il.

Il ne reçut point de réponse.

« N'avez-vous pas compris ma question ? repritil assez vivement. Qu'alliez-vous faire, avec Nel, dans ces différents villaircs? «

Elisabeth remua les lèvres, on eût dit qu'elle allait parler; cependant, elle demeura muette.

« Pour la troisième fois, répéta le vieillard, dont la voix devenait de plus en plus sévère, pour la troisième fois, Elisabeth, je vous demande : Qu'alliez-vous faire dans ces villages?

— Grand-père, je ne puis vous le dire, balbutia enfin la fillette.

— Et pourquoi?... Vous avez donc quelque chose à cacher à votre grand'mere et à moi ?»

L'enfant bondit sous ce reproche qu'elle savait n'avoir pas mérité, et, fixant sur son grand-père son clair et limpide regard :

« Regardez-moi bien, lui dit-elle, jusque dans le fond de mes yeux, comme vous le faisiez, lorsqu'étant toute petite, vous m'appreniez à ne jamais mentir. Vous me disiez alors que « de mes yeux,

VOUS lisiez dans mon âme », et c'était vrai. A présent, pourquoi ne pas y lire encore? Vous y verriez ce que je vous affirme :

« Si je me tais aujourd'hui, grand-père, c'est afin de ne pas manquer à la promesse qu'hier je vous ai faite. »

Les deux vieillards avaient compris : le nom de Maurice brûlait les lèvres de leur petite-fille, qui, esclave de sa parole, refusait de le prononcer devant eux.

La grand'mère étouffa un soupir. Le grandpère fronça le sourcil.

Cependant il reprit avec plus de douceur :

« Je vous crois, mon enfant, et, dans ce cas particulier, j'approuve votre silence, quelque étrange qu'il m'ait paru d'abord. Je dis plus, à cause de cela même, je veux bien user d'indulgence envers vous.

« Mais, afin que la gravité de votre faute reste à jamais dans votre souvenir, afin que, désormais, je n'aie plus à craindre chez vous une autre fugue de ce genre, afin surtout que vous puissiez comprendre à quels dangers peuvent vous conduire l'irréflexion de votre esprit et la légèreté de votre caractère, mon devoir est de vous punir. »

Le vieillard s'arrêta.

Les yeux noyés de larmes, Elisabeth attendait inquiète et anxieuse la sentence qu'il allait prononcer. Son attente ne fut pas longue.

« Dès ce soir, ordonna lentement le grand-père, vous serez enfermée dans votre chambre, où vous resterez seule pendant toute la journée de demain,

n'ayant pour nourrilure que du pain sec et de l'eau.

— Enfermée!... Prisonnière!... Oh! pas cela, grand-père, » gémit Elisabeth, en tendant les mains vers sa grand'mère, comme pour implorer son appui.

>ii le grand-père, ni la grand'mère ne répondirent à l'enfant.

« Germain, dit en ce moment le vicomte, s'adressant à son plus dévoué serviteur, transportez Mile Elisabeth dans sa chambre. »

Germain s'approcha de l'enfant, qu'il voulut soulever dans ses bras :

« Non, non, supplia la fillette, non, pas ce soir; c'est assez de demain. «

Germain n'osa pas insister.

« Obéissez, » lui dit son maître.

Germain s'approcha de nouveau. Elisabeth essaya de résister encore. Cette fois, le grand-père feignit de n'en rien voir, et, d'une voix forte, appela :

« Nel ! Nel ! »

Nel s'avança tremblant, rouge, confus; son regard désolé croisa celui de la fillette.

« Pauvre Nel ! » murmura celle-ci.

Puis, s'oubliant elle-même, pour ne songer .qu'à son jeune camarade :

« Ah! grand-père, s'écria-t-elle, doublez ma punition plutôt; mais que Nel ne soit pas puni. Moi seule, je suis coupable.... lui, il n'a fait que m'obéir. »

Et, sans plus résister maintenant, elle se laissa

emporter par Germain, qui la déposa dans sa chambre, où dame Gertrude, de retour au château, ne larda pas à la rejoindre.

« Rentre à la ferme, dit le vicomte à Nel; Elisabeth a demandé ta grâce. A l'avenir, souvienstoi bien que je suis le seul maître ici. »

A onze ans, le chagrin, quel qu'il soit, ne saurait enlever le sommeil. Elisabeth dormit donc, et dormit profondément toute la nuit qui suivit cette si triste journée de vacances. Peut-être même fit-elle des rêves charmants, et se trouva-t-elle tout à coup transportée, par la baguette magique de la fée bienfaisante, dans le pays des enfants qui ne pleurent jamais. En ce cas, son réveil fut plus pénible encore; car le premier objet qui frappa ses regards, lorsqu'elle rouvrit ses jolis yeux, encore gonflés des larmes de la veille, fut son bien maigre déjeuner. Il consistait, suivant l'ordre exprès donné par son grand-père, en un morceau de pain et en un verre d'eau.

Elisabeth n'était pas gourmande : cependant, à la vue de ce repas d'anachorète, son cœur se serra si fort, qu'elle faillit éclater en sanglots. Mais son enjouement naturel et la légèreté de son caractère re[)n'nant bientôt le dessus :

«Bah! se dit-elle, si je suis punie, c'est justice. « A quoi bon d'ailleurs geindre et pleurer toujours; cela n'avance pas les choses. Ce pain et cette eau me déplaisent.... qui m'empêche de ne pas déjeuner.

« Que vais-je faire, ajouta-t-elle, pendant cette longue journée?»

Elle réfléchit durant quelques minutes.

w J'ai trouvé! s'écria-t-elle alors, presque joyeusement. Si grand-père m'a mis au pain sec et à Tcau, s'il m'a interdit de sortir de ma chambre, il ne m'a pas défendu de jouer. Or, j'ai presque tous mes jouets ici : ma poupée, mon ballon, ma corde, mon cerceau; sans compter ma chatte, mon perroquet et ma levrette qui, au besoin, me tiendront compagnie; sans compter surtout ma fenêtre... Oh! ma fenêtre! grand merci... Voir le soleil, les arbres, le gazon, entendre le chant des oiseaux, respirer le parfum des fleurs, sans pouvoir jouir de ces mille merveilles, c'est un supplice de Tantale auquel, pour rien au monde, je ne veux m'exposer. »

Disant ces mots, la fillette se leva gaiement; je crois même, qu'en s'habillant, elle fredonna une chanson.

« Par quoi commencer? se demanda-t-cllc, une fois sa toilette finie. Allons d'abord à ma poupée.-»

La poupée d'Elisabeth, qui répondait au doux nom de Mirelte, était une fort jolie petite personne aux yeux bleu faïence et aux cheveux noirs bouclés.

On ne lui connaissait qu'un unique défaut : elle chantonnait un peu troi) en disant : Papa et Maman; mais hormis ce léger travers, Mirette était vraiment parfaite, et tout le monde auGrand- Chàtel se plaisait à le reconnaître.

Elisabeth l'aimait beaucoup, et sa tendresse maternelle l'avait poussée à faire pour elle de vraies folies.

Ainsi, outre ses brillantes toilettes, ses bijoux,

voire mcme ses dentelles, Mirette avait encore à elle un mobilier complet, un ravissant mobilier de poupée.

Uicn n'y manquait : depuis l'élégante couchette, l'armoire à glace, le guéridon, le chiffonnier, jusquau bureau nouveau-modèle, encombré de papier à leltres et d'enveloppes de toutes dimensions, de tous formais (formats de poupée, bien entendu), jusqu'à la table à ouvrage où étaient renfermés pêle-mêle, et dans le plus charmant désordre : broderie, tapisserie, crochet, tricot, ciseaux et dé microscopique.

Mirette reposait encore dans ses oreillers de fine batiste, lorsqu'Élisabc-th , s'approchant d'elle, entr'ouvrit doucement ses rideaux.

« Elle dort si bien ! dit la fillette, en les refermant aussitôt. Pourquoi donc la réveiller? Faisons plutôt une partie de ballon. »

Et, sans plus songer à Mirette, l'enfant courut à son ballon qu'elle lança fort adroitement à six reprises différentes; à la septième, jouant de malheur, elle atteignit un vase en porcelaine de Chine qu'assurément elle n'avait pas visé.

« Quelle maladresse! s'écria-t-clle, en ramassant les fragments du vase épars sur le tapis.

« J'aurais dû me souvenir, ajouta-t-elle, qu8 je ne suis malheureusement pas dans la cour, et choisir un autre jeu. La corde, par exem[ile. Ah ! c'est une excellente idée. Ici, je puis sauter à la corde sans craindre de rien casser. »

Puis, tout à coup, se ravisant:

" .Vllons, bon, reprit-elle, j'oublie tout simple-

ment que ma clianibrc étant juste au-dcasus de ccllo de mon ^'^raml-i)ère, je risque fort de le fatiguer en sautant.

« Que faire alors ? Je ne sais trop. Ah ! il me reste mon cerceau. Oui, c'est cela ; Mais non ; c'est impossible; l'espace me manque ici. Mon Dieu, mon Dieu, que je vais m'ennuyer! »

Et Elisabeth, s'asseyant par terre, laissa tomber sa tète entre ses mains, en répétant avec désespoir :

« Que je vais m'ennuyer! »

Bientôt, pourtant, elle se releva.

« Je crois que j'ai faim, se dit-elle. Si je déjeunais, cela me passerait le temps. Pourquoi pas? Au fait, c'est sottise de bouder contre son estomac. »

Sur cette réflexion, la petite tille croqua à belles dents son morceau de pain sec. Elle eu donna quelques miettes à son perroquet, quelques morceaux à sa levrette; sa chatte seule refusa la nourriture qui lui était offerte; apparemment, elle ne lui pbrsait pas.

Un instant distraite par son frugal repas, Elisabeth ne tarda pas à retomber dans un cliatrrin profond.

Il était huit heures du matin, à peine. Qu'allailelle faire jusqu'à huit heures du soir?

Elle eut bien, il est vrai, l'idée de se promener de long en large dans sa chambre ; mais ses pieds la faisant souffrir encore, elle dut y renoncer.

Alors, elle prit un livre dont elle lut quelques lignes, bâilla, poussa un soupir, et le rejeta loin

d'elle avec impaliencc; puis, ne sachantplus qu'imaginer pour tromper son ennui croissant, elle se mil au piano, commença une première étude, la cessa pour en reprendre une autre, qu'elle ne tarda pas non plus à quitter, en essaya une troisième, et, finalement, referma son piano.

Tout l'ennuyait, la fatiguait et l'irritait. Pour comble de malheur, Kin refusait de jacasser; Dika était grognon ; quant à Hermine, décidément, elle avait fort mauvais caractère.

" Ah i s'écria l'enfant, cette punition est par trop au-dessus de mes forces ; bien sûr, ce soir, j'en serai morte ! »

Et s'en prenant à ses yeux, celte fois, elle se mit à fondre en larmes.

vc Lisbcth ! Lisbeth ! » cria aussitôt le perroquet des îles, tandis que la levrette léchait les mains de la fillette, et que la chatte, se frôlant contre elle, faisait entendre son ronron.

Ces trois animaux, à l'envi, consolaient leur infortunée maîtresse.

Elisabeth sourit au milieu de ses pleurs : elle se sentait moins seule, moins désolée peutêtre.

t' Lisbeth! Lisbcth ! » cria de nouveau Kin.

Puis de sa voix la plus sonore, il ajouta :

« Maur.... Maurice !

— Maurice ! répéta la fillette. Ah ! s'il savait combien sa petite sœur est malheureuse! Mais comment puis-je le lui apprendre? Si je lui écrivais.... C'est cela, écrivons. »

El Elisabeth écrivit :

I^es trois animaux ronsolaiont loup mai

tresse.

« Mon cher Maurice,

« Je suis enfermée pour loul aujourd'hui, non dans une prison, mais dans ma chambre. Ce malin, je n'ai eu pour mon premier déjeuner que du pain sec et de l'eau claire; mon second déjeuner sera, en tous points, pareil au premier, et mon dîner, semblable à mes deux déjeuners. Grand-père l'a voulu ainsi, et c'est justice ; je n'ai plus qu'à faire mon mea culpa.

« Hélas ! j'ai bien pleuré depuis près de quarantehuit heures : le premier jour de mes vacances a été d'une tristesse mortelle, cent fois plus triste que mon premier jour de couvent.

«D'abord, en ne te voyant pas au Grand-Chàtel, j'ai pensé que tu étais mort, et j'ai voulu mourir aussi. Puis, lorsque grand-père m'a appris qu'il t'avait, pour jamais, chassé de la maison, j'ai eu tant de chagrin que, sans ma chère grand'mèrp, je ne sais pas trop ce que je serais devenue.

« Tu as donc commis quelque faute très-grave? Autrement, comment grand-père aurait-il été si sévère à ton égard. Il ne l'a pas été autant pour moi hier, et cependant, j'avais quitté le Grand- ChAtel, seule avec Nel, et sans aucune permission. C'était très-mal, je le sais bien; mais, lorsqu'au coup lie midi, j'ai entendu le son d'un cor de chasse, le tien, sans doute, mon bon frère, je n'ai plus pensé qu'à toi. Alors, je suis partie comme une flèche (entraînant Nel avec moi), pour aller te rejoindre bien vite. Malheureusement, je ne t'ai pas trouvé, et, de plus, je suis punie!

Si LES VACANCES D'ELISABETH.

« Grand-pôre et grand'mère, nos domestiques et nos fermiers étaient, à mon sujet, dans des transes très-vives; cela se comprend : je ne suis revenue qu'à sept heures. Qui sait même si je serais rentrée encore, sans l'obligeance d'un monsieur que j'ai rencontré sur ma route, et qui est allé me chercher, au Marais, la carriole de Claude, le maire de Jeurre. Sans lui, comment aurais-je fait? Je me le demande avec inquiétude, car je ne pouvais plus marcher, tant mes pieds étaient enflés et meurtris.

« Ce monsieur si parfaitement bon est étranger au pays. II s'appelle Olivier (c'est un joli nom). Je l'avais déjà vu, avant-hier, à Orgelet où je me suis arrêtée quelques minutes pour taire admirer au père Reauquebou mes prix et mes couronnes.

« Cela t'étonnera peut-être, mon cher Maurice; mais ta paresseuse petite Lisbeth a eu quatre prix et quatre couronnes. Écoute plutôt :

« Le prix d'histoire; le prix de géographie; le prix d'orthographe et le prix de dessin.

« J'étais doublement fîère de mes succès; car il me semblait que grand-père en serait fier aussi. Pas du tout. C'est-à-dire, je m'explique mal : il a été très-satisfait de mes trois premiers prix, et trèsmécontent du dernier. Pourquoi? Est-ce par ce que, m'ayant défendu l'étude du dessin, il a dû blâmer ma désobéissance? C'est probable. En tout cas, pourquoi cette défense que je ne comprends pas?

« Impossible de prier grand-père de me l'apprendre; il aurait assez mal accucilh ma demande;

cl, quant à grand'mèrc, ( lie a si catégoriqucnicnl refusé de répondre à ma première question, que je n'ai pas osé en risquer une seconde.

« Si tu étais ici, tu le saurais peut-êlre; ce qui veut dire que je le saurais aussi.

« Ah ! mon cher Maurice ! ton absence me rend bien malheureuse! Tu me manques à chaque instant. Sans cesse, je me dis: Si Maurice était là! Alors, je t'appelle en mon cœur. Je ne puis, hélas ! t'appeler autrement, grand-père et grand'mère m'ayant détendu de prononcer ton nom en leur présence. J'en ai beaucoup de peine, et eux en ont autant que moi, je te l'assure. Grand'mère est bien changée : ses cheveux sont tout blancs! « C'est « refîet du chagrin », dit ma bonne nourrice.

« Et grand-père ! A peine s'il peut marcher ! « C'est « non le poids des ans, mais le résultat du départ ce de M. Maurice » assure le vieux Germain.

« Alors, mes yeux se remplissent de larmes car je pense, moi aussi, que nos chers grandsparents souffrent de ton absence. Reviens donc, mon cher Maurice; reviens, et demande pardon. Certainement, grand-père finira par se laisser fléchir; il t'accordera ta grâce, et nous redeviendrons tous heureux.

« Tous les jours, à partir de demain, je t'attendrai sous le grand chêne, vers une heure de l'aprèsmidi. Ne tarde pas trop; j'ai si grande envie de le voir et de t'embrasser !

« LiSBETH J5

Sa lettre terminée, Elisabeth songea pour la

première fois qu'elle n'avait aucun moyen de la faire parvenir à son adresse. Elle eut beau chercher, réfléchir, presser son front de ses deux petites mains, afin de pouvoir mieux, selon son expression, se creuser la cervelle, elle ne trouva rien.

« Je ne puis, se dit-elle, la confier à personne, pas même à ma nourrice. Nel seul consentirait à s'en charger, et comme je ne pourrai le voir avant demain malin, le plus sage est d'attendre.

« Attendre ! Non ; demain est si loin encore ! D'ailleurs, je veux qu'elle parte à l'instant même.

« Si je pouvais ouvrir ma porte, je courrais bien vite à Tatelicr de Nel, et trois minutes après, je serais revenue. Hélas! elle est fermée; fermée à double tour. Ah ! il me reste la fenêtre.... Oh! je n'ose! Elle est si haute! Qu'importe!.. Après tout, je me risque; c'est pour Maurice; mon bon ange me gardera. »

Et, là-dessus, la fillette ouvrit vivement sa fenêtre, décidée qu'elle était à descendre par là.

C'était une entreprise périlleuse, insensée; mais Elisabeth l'avait dit : son bon ange veillait sur elle.

Au moment où elle posait le pied sur l'appui de la fenêtre, elle entendit un léger bruit : inquiète, elle s'arrêta, et avant de revenir à son dangereux projet, elle examina prudemment d'où ce bruit avait pu provenir.

Alors, un cri de joie s'échappa de ses lèvres.

c C'est toi, Nel ! » dit-elle.

C'était Nel, en clTel; il réuondit :

LES VACANCES D'ÉLISADETII. 87

« Oui, mademoiselle, c'est moi.

— Depuis quand cs-tu là?

— Depuis hier au soir.

— Quoi ! lu as passé toulc la nuit ici, reprit aussitôt la fillette; sans te coucher, saus dormir?

— Je me suis assis au pied de cet arbre, et j'ai reposé quelques heures, répondit encore Ncl.

— Fa iiHixlit! fameux sommeil! s'écria Élisabelh. Et pourquoi cette fantaisie?

— Oh! mademoiselle, fit le jeune garçon, sur le ton du reproche, pouviez-vous pense" que je dormais tranquille, tandis que vous, vous souffriez peut-être, et que vous pleuriez, à coup sûr.

— C'est vrai, affirma la filleUc, j'ai versé bien des larmes (pas cette nuit, pourtant); puis, je me suis consolée; puis, j'ai pleuré encore; et, maintenant, je ris.

« Sais-tu, ajouta-t-elle, en devenant pensive, que ce que tu viens de faire pour moi est vraiment beau!... Tu m'aimes donc bien?

— Plus que le soleil du bon Dieu! répondit Ncl. N'ctes-vous pas ma bienfaitrice?

— Pour me ressembler davantage, t'es-tu condamné aussi au pain sec et à l'eau ? »

Nel devint pourpre, et dit un « oui » bien bas.

ce Ah! c'est trop fort, s'écria la fillette; mais je ne le permettrai pas. »

Et, courant à sa commode, elle y prit une livre de chocolat qu'elle s'empressa de jeter au jeune garçon, en lui disant :

« iManges-en bien vite une tablette.

— Je vous en prie.... voulut commencer Ncl.

— Ta, la, ta, fit Elisabeth; je n'entends pas de cette oreille-là. Jlange, te dis-je. Je le veux, je l'ordonne. »

Bien qu'à contre-cœur, Nel obéit.

« A la bonne heure, dit la fillette, et maintenant, écoute-moi. J'ai écrit ce matin à Maurice; je vais te confier ma lettre c{ue tu devras porter tout de suite à la poste, sans toutefois en parler à personne. Me le promets-tu?

— Je vous le jure, mademoiselle.

— Attention ! Voici ma lettre,» reprit Elisabeth, en laissant tomber, tout à côté de Nel, une missive soigneusement cachetée.

Le jeune garçon se baissa et ramassa la lettre, qu'il se mit à tourner et à retourner en tous sens avec un embarras visible.

«Eh bien! demanda la fillette, qu'y a-t-il? Et pourquoi ne pars-tu pas?

— Cette adresse n'est pas complète, répondit Nel, en hésitant.

— Ah! curieux! Tu l'as donc lue? C'est égal; je n'ai pas de secret pour loi... Que lui manque-t-il à cette adresse?

— L'indication du domicile de la personne à qui vous écrivez.

— Le domicile de Maurice! Tu es par trop naïf. Le domicile de Maurice! si je le connaissais, je n'aurais pas besoin d'écrire; mes jambes m'y porteraient bien vite. D'ailleurs, n'est-ce pas l'affaire de la poste de découvrir les adresses inconnues?

— Pardonnez-moi, mademoiselle; j'ai entendu

LKS VACANCES D'ELISABETH. 59

(lire à 31. le vicomte que les lettres dont les adresses se trouvaient incomplètes étaient tout bonnement jetées dans un panier.

— Grand-père l'a assuré; alors cela doit être. Passe-moi ma lettre, veux-lu, cj[ue je répare ma sottise.

« Folle que je suis! ajoutalafillette, en riant aux éclats. Me la passer.... C'est bon à dire. J'oubliais que, si elle a pu facilement descendre seule, elle ne saurait remonter, sans le secours de personne.

— Comment faire? répliqua Nel.

— Attends un instant... J'ai trouvé! »

Et, courant cette fois à sa taille à ouvrage, Élisabelb y prit un peloton de fil qu'elle conimenra à dérouler, en ayant soin d'en garder le bout dans sa main gauche, tandis, que de la droite, elle lançait le peloton à Nel, en lui disant :

« Attache ma lettre avec ceci.... Là, c'est trèsbien... Maintenant, lâche tout. »

Alors, au moyen du fil qu'elle tenait toujours, elle attira sa lettre à elle.

« Bravo ! » s'écria-t-elle, quand elle l'eut dans la main :

Puis, s'asseyant à son bureau, elle lut à haute voix

« Monsieur, Monsieur Maurice Vernani. »

«MonsieurMauriceVernani,répéta-t-elle. Évidemment, Nel a raison: cette adresse est trop incom- [)lète. Mais, ignorant ouest Maurice, je suis trèsfort embarrassée. »

Elle prit sa plume, et demeura pensive.

« Bah! dit-elle bientôt, puisqu'il s'agit d'inventer une adresse, inventons. »

Et Elisabeth écrivit :

« Aux environs du Grand-Chàlel (Jura), y-

Puis, toute fièredecet exploit, elle jeta de nouveau sa lettre à Nel, en lui criant :

« La voilà! Cours à la poste du village. »

Nel partit aussitôt.

« Cette fois, elle arrivera, c'est certain, murmura gaiement la fillette, et dans deux jours, au plus, j'embrasserai mon frère!

Page 1