CHAPITRE YI
Les amies d'Elisabeth.
Elisabeth vécut d'espoir pendant quatre longues journées. On la voyait, toute l'après-midi, assise sous le grand chêne, en compagnie de Ncl, tressaillant de joie à chaque pas lointain, épiant chaque voyageur, chaque étranger, et croyant reconnaître parfois, sous les traits de plus d'un vieillard, les traits chéris de son bon frère.
« Qui sait, disait-elle à son jeune camarade si, pour se mieux cacher, Maurice n'a pas mis des lunelles, une fausse barbe, une perruque, tout au moins un faux nez. Qui sait s'il n'aura pas voûté
92 LES VACANCIiS D'ELISABETH.
sa taille, plié ses jambes, tordu son cou. Pour répondre à ma prière, Maurice n'est-il pas capable de toutes ces choses et de bien d'autres encore? »
El la fillette énumcrait les déguisements qu'elle voudrait lui voir prendre, et l'après-midi se passait à attendre, à espérer, à deviser gaiement, et les deux enfants se quittaient vers six heures, eu se disant :
« Ce sera pour demain ! »
Cependant, lorsqu'à la fin de la qualrième journée, sonna le dîner du château, Elisabeth et Nel se regardèrent. L'un et l'autre avaient le cœur bien gros.
c< Ce sera peut-être pour demain ! dit la fillette en soupirant très-fort.
« Si pourtant Maurice venait tout à l'heure, que penserait-il en ne me trouvant pas?» ajouta-t-elle. un peu inquiète.
Nel répondit :
« Partez sans crainte, mademoiselle. Je reste. Vous pouvez compter sur moi.
— Et ton souper, mon bon Nel?
— Il est là, s'empressa de répondre l'enfant, qui montra un morceau de pain bis.
— Oh! Nel, reprit Elisabeth, je ne puis sou ITrir que tu ne manges que ça.
— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, j'ai dîné doable ce matin.
— Bien vrai?
— Bien vrai J'ai mangé deux assiettes de soupe, deux l'ois du lard aux choux, trois fois de la salade.
LES VACANCES D'j': LISABETH. 93
— Ah! je comprends.... Tu es suffisamment leslé. »
Sur ce, la fiUoltc quittant Nel se rendit à la salle à manger du cliûteau ; elle y passa une heure à table, une heure qui, disait-elle,» avait eu la durée d'un siècle, » car son esprit était ailleurs.
Le repas fini, elle s'échappa bien vite, et revint, les mains pleines, auprès de son jeune camarade.
« Tiens, lui dit-elle, croque-moi vivement tout cela. Ce sont de bonnes choses! »
Et elle jetait dans la blouse de Nel petits-fours, marrons glacés, fruits confits, meringues et bonbons.
— Oh ! mademoiselle, je n'ose ! fit Nel, en ouvrant de grands yeux.
— Nigaud! Que crains-tu donc? Tout ceci est à moi. C'est ma part de dessert. «
Nel ne répondit pas, tant il était confus.
« Eh bien! reprit en riant Elisabeth, prends-tu ces friandises pour de saintes reliques, parce (ju'cllcs ont eu Ihonneur de m'ètre destinées?
— Je ne sais si vous êtes une sainte, répondit Nel naïvement, mais, à coup sûr, vous êtes un ange !
— Où sont mes ailes? » demanda la fillette.
Nel rougit ; ce que voyant Elisabeth, elle cessa de se moquer.
« Assez plaisanté, dit-elle, et parlons de Maurice : Je ne pense pas qu'il vienne ce soir; cependant il faut l'attendre encore. Moi, je suis obligée de rejoindre grand-père et grand'mère; reste donc
ici à ma place, au moins jusqu'à neuf heures. Vcux-tu?
— J'y resterai jusqu'à dix heures, répondit Nel.
— Très-bien. Ah! j'allais oublier : Si tu voyais ^lauriee, quel serait ton signal?
— Le cri de la chouette.
— C'est cela; tu pousserais trois fois le cri de la chouette, et, aussitôt, j'accourrais.
« Et maintenant, merci, dit la fillette. Maurice saura un jour ce que tu fais pour lui. A demain, mon bon Nel.»
Elle ajouta avec malice :
«Si, d'ici là, mes ailes ont poussé, je saurai te récompenser, autrement que par des friandises. »
Le cinquième jour et les jours qui suivirent, Maurice n'étant pas venu, Elisabeth tomba dans un chagrin profond. En une semaine, elle perdit sa vivacité, son appétit, les roses de son teint et l'enjouement de son caractère.
Le vicomte et la vicomtesse de Grand-Chàtel ne tardèrent pas à s'apercevoir du changement survenu chez leur petite-fille.
« Lisbeth s'ennuie! disait parfois le grand-père.
— Elle a de la peine! répondait la grand'mère.
— Vous croyez?
— J'en suis sûre. »
Alors, il se faisait un silence pénible pour les deux vieillards. L'un et l'autre songeaient à Maurice; l'un et l'autre gémissaient dans le fond de leurs cœurs.
Puis, les choses en restaient là.
Néanmoins, la tristesse croissante de leur peliletjlle ne laissait pas que de les inquiéter tous deux.
<- Il faut prévenir le docleur Marc-Brun, s'écria le grand-père, un jour qu'Elisabeth, pleurant à chaudes larmes, refusait de se mettre à table.
— C'est inutile, répliqua la grand'mcre. Le mal de notre enfant n'est que moral. »
Un sourire plein d'amertume plissa les lèvres du vieillard.
« En effet, répondit-il, que peut la science quand l'âme seule souffre et languit. Mais que faire pour Elisabeth?
— Lui procurer des plaisirs de son âge.
— Oui, vous avez raison : il lui faut des amies, des compagnes, des jeux. Elle en aura, je vous le jure; je n'ai que trop tardé déjà. Dès ce soir, je vais prier nos voisins de campagne de revenir au Grand-Châlel.
— Quoi ! vous consentiriez à renoncer à l'existence solitaire que nous menons depuis....
— Depuis que nous n'avons plus de fils, acheva le vicomie. Oui, j'y renoncerai. Cela vous ctonnct-il à ce point, Marguerite? Quand il s'agit d'Elisabeth, puis-je encore songer à moi !
— Merci pour notre enfant, s'écria la grand'mère, en pressant dans les siennes les mains de son époux.
— J'aurais dû savoir, continua le grand-père, qu'une fillelte de onze ans ne pouvait s'accommoder longtemps de la vie triste, monotone, incolore de deux pauvres vieillards brisés par le chagrin! »
Là, il s'arrêta tout ému.
Cependant, bientôt il reprit :
« Élisai^eth parait aimer beaucoup ses amies Odette et Simonne; je pense lui être agréable en les invitant tout d'abord, avec leur mère et leur sœur.
— Ali: fit la vicomtesse.
— Cela vous déplaîl-il?
— Nullement, mon ami.
— Alors, pourquoi ce ah?
— Betty, vous le savez, m'est fort antipathique.
— Antipathique! Oh! le gros mot chez vous.
— C'est une jeune fille coquette, légère, écervclée.
— Peu nous importe.
— Je redoute son contact pour notre chère Elisabeth. »
Le vicomte sourit.
« Betty a près de dix-sept ans, répondit-il. Elisabeth nen a que onze. Avec cette ditîérence d'âge, vous n'allez pas, j'imagine, redouter de leur part aucune intimité?
— Non; mais l'exemple....
— De ce côté, vous n'avez rien à craindre : Elisabeth a trop d'esprit pour n'avoir pas saisi déjà les travers et les ridicules de cette belle poupée qu'on appelle Betty. Interrogez, à ce sujet, notre petile-fille; je me porte garant qu'elle vous répondra :
« Grand'mère, Betty est une sotte, tout occupée « de sa jolie personne; pour rien au monde, je ne « voudrais lui ressembler! «
— Puisqu'il en est ainsi, mon cher Edouard, rc-
LES VACANCES D'ÉLISABETU. 97
[)ril Id vicomtesse, souriant à son tour, je vous prie d'inviter bien vite notre cousine d'Antre et ses trois filles.
— Elles seront ici demain.
— Puis je annoncer cette bonne nouvelle à Elisabeth ?
— Gardez-vous-en bien, au contraire. Je préfère laisser à Lisbeth tout le plaisir de la surprise. »
Le lendemain matin, vers dix heures, Elisabeth, accoudée à sa fenêtre, songeait tristement à son frère, lorsque, portant ses regards sur la grand'route d'où elle espérait toujours le voir venir, elle aperçut, non Maurice, mais un gros nuage de poussière.
« Qu'est-ce? se dit- elle, un peu surprise. Un troupeau, peut-être? Non : j'entends des grelots de chevaux. Ah!... c'est une voiture, une berline de voyage.... Grand Dieu ! Si c'était lui? Pourquoi pas? N'est-il pas tout simple qu'il vienne en voiture? »
Et, quittant aussitôt sa chambre, la fillette se mit à courir au-devant de la berline où elle croyait trouver son frère.
Le vicomte de Grand-Chàtel était, lui aussi, à sa fenêtre. En apercevant la fillette traversant la cour d'honneur de toute la vitesse de ses jambes, il poussa un soupir de satisfaction profonde et murmura :
« Enfin !... je la retrouve. »
Puis, appelant la vicomtesse :
« Regardez-la, ma bonne amie, dit-il. Où est
sa langueur d'hier, sa pâleur et sa tristesse? L'ciii soit Dieu de nous l'avoir rendue. »
La grand'mère garda le silence.
Ayant surpris depuis longtemps le secret des larmes de sa petite-fille, elle comprit bien vile (ju'une illusion trompeuse avait seule opéré chez elle ce changement subit, et, loin de s'en réjouir, elle se demandait quelles seraient pour son enfant chérie les suites de cette déception nouvelle.
Cependant Elisabeth courait toujours; quelques pas à peine la séparaient encore de la berline, dont les chevaux lancés au grand trot l'auraient infailliblement renversée, si le cocher, homme fort habile, ne les eût arrêtés à temps.
Deux tètes d'enfants se penchèrent alors à la portière ouverte, et deux voix joyeuses crièrent :
« Bonjour, Lisbeth ! Nous sommes bien contentes de revenir au Grand-Châtcl.
— Odette! Simonne!» s'écria Elisabeth.
Et, fermant les yeux, elle s'affaissa sur la route en murmurant :
« Ce n'était pas Maurice !
— Maman, dirent avec etîroi les deux petites filles qui répondaient aux noms d'Odette et de Simonne, maman, regardez donc; Elisabeth est toute blanche ; on dirait une morte ! »
Aces paroles, une femme jeune encore, petite, mince, d'une extrême délicatesse, à la physionomie douce et timide à la fois, sauta vivemiMit de voilure.
Celait Mme d'Antre, la cousine du vicomte
(le (Jraiul-Cliàtcl, la mère d'Otlcllc et de Simonne, cl la belle-mère de Belly.
Elle s'a[)procha d'Elisabclli et se pencha sur elle avec une tendre inciuiétude.
Odetle et Simonne entourèrent leur amie.
« Betty! appela Mme d'Antre, voyant que la fillette ne revenait pas vite à elle.
— Qu'ya-t-il? fit du fond de la berline une voix languissante, la voix de Betty.
— Amenez m'aidcr à porter Elisabeth dans la voilure, reprit Mme d'Antre. La pauvre enfant vient de s'évanouir.
— Porter Elisabeth! Y pensez-vous, ma mère? répondit aussitôt Betty. Cela regarde James (James était le cocher), plutôt que vous et moi.
— Je ne puis sans danger quitter mes chevaux, déclara James avec un accent britannique des plus prononcés.
— Viens-tu, Belty? cria Odette.
— Non pas, ma chère; je reste, au contraire.
— Méchante et sans cœur! murmura Odetle.
-- Laissez-moi vous aider, maman, ajoutat-elio. A nous deux, nous pourrons peut-être soulever Elisabeth. »
Mais ni la mère ni la fille ne purent y parvenir. Ce que voyant Simonne, elle s'approcha de la voilure où se trouvait toujours sa grande sœur.
« Betty, lui dit-elle, les yeux remplis de larmes, viens, je t'en supplie; Lisbcth est bien malade. »
Betty allait céder sans doute à la prière de la douce enfant, lorsque, apercevant son sac de voyage, elle se ravisa tout à coup.
<: C'est inutile que je me dérange, dil-clle; j'ai là de quoi ressusciter un mort. »
Et, ouvrant son sac, elle en sortit un élégant llacon de sels qu'elle remit à sa jeune sœur.
Simonne s'empressa de le faire respirer à Elisabeth, qui bientôt rouvrit les yeux.
« Oiisuis-je? demanda-t-elle.
— Sur la route, répondit Simonne.
— Avec nous, chère petite, ajouta Mme d'Antre, en l'embrassant avec tendresse.
— Peux-tu marcher? demanda Odette, à son tour.
— Je crois que oui.
— Alors, tant mieux. Nous pourrons nous passer de Betty. «
Peu d'instants après, Elisabeth, soutenue par Mme d'Antre et par Odette, était installée, tant bien que mal, dans le fond de la berline littéralement encombrée des cartons, des châles, des parasols de Betty.
« Ah! te voilà enfin, jolie resswsciVée, dit la jeune fille en s'adressant à Elisabeth. Mes sels sont infaillibles, n'est-il pas vrai? »
Et elle voulut embrasser l'enfant.
Mais la fillette se recula et se contenta de lui tendre la main.
Betty la regarda tout étonnée.
". Oh! oh! fit-elle, en montrant ses dents blanches, que signifie ?... »
Puis, se tournant vers sa belle-mère :
« Tenez, ma mère, ajoula-t-elle avec ironie, voilà le résultat très-satisfnisani, quoique un peu trop
prompt, je l'avoue, du contact de celte bonne Odette.
— Taisez-vous, Betty, repartit Mme d'Antre, et veuillez nous faire de la place. »
Betty fit mine de se mettre un peu plus à droite, bien qu'en réalité elle ne songeât pas à bouger.
« Tes nombreux paquets gênent maman et notre amie; tu devrais les ôter, » fit observer Odette.
Betty ne daigna pas répondre.
« Veux-tu que je t'aide à les placer sur la banquette? demanda doucement Simonne.
— Non pas, non pas, dit Betty ; ils sont bien là , je les y laisse.
— Égoïste ! s'écria Odette. Je les jette par la fenêtre, si tu ne les retires pas.
— Essaye, si tu l'oses, vilaine chenille, » répondit Betty, en haussant les épaules.
Odette devint pourpre ; elle allait répliquer, sans doute, lorsque Mme d'Antre lui dit à demi-voix :
« De grâce, mon enfant, pas de querelle. »
Odette se tordit les mains.
« Patience! murmura-t-elle, viendra un jour où la. chenille relèyera, elle aussi, la tête. Ah! si ma sœur Simonne voulait m'aider ! »
Pendant ce temps, Simonne se faisait toute petite, afin de laisser plus de place à sa mère et à son amie.
Voyant que, décidément, les cartons de Betty les gênaient l'une et l'autre, elle les prit un à un et les posa sur ses genoux.
Betty laissa faire et n'eut l'air de rien voir.
« Gomment te trouves-tu, chère petite ? demanda Mme d'Antre à Elisabeth.
— Mieux, beaucoup mieux, ma cousine, répondit l'enfant; mais je suis lasse et j'ai sommeil. >•>
Alors, appuyant sa jolie tête sur l'épaule d'Odette, elle ferma les yeux et garda le silence.
Bientôt la voiture de Mme d'Antre entra dans la cour du château. Le vicomte et la vicomtesse de Grand-Chàtel s'approchèrent de leurs invités et leur souhaitèrent la bienvenue.
Après les premiers compliments d'usage, gracieusement échangés de part et d'autre, Mme d'Antre fit connaître aux deux vieillards le léger accident survenu à Elisabeth.
Inquiets d'abord, le grand-père et la grand'mère ne tardèrent pas cependant à être rassurés; car la fillette déclara tout à coup que, n'ayantplus sommeil, elle promettait de faire honneur au très-prochain déjeuner.
En elTet, placée à table entre Odette et Simonne, elle déjeuna de fort bon appétit, ce qui ne l'empôcha pas de bavarder beaucoup. Ses deux amies imilaient son exemple.
Betty parlait peu et mangeait moins encore; en revanche, elle minaudait sans cesse, s'éventait à outrance et buvait de i'eau claire.
Quant h Mme d'Antre, elle s'entretenait alternativement avec les deux vieillards.
Généralement silencieuse et timide, Mme d'Antre ne manquait certes pas d'esprit; cl lorsqu'elle se sentait à l'aise, comme elle l'était au Grand-
Clîàtel, toute crainte disparaissant chez elle, clic n'avait pas de peine à devenir charmante.
Mariée fort jeune à M. d'Antre, bon gentilhomme de la province, elle était veuve à vingltrois ans.
Sa courte union n'avait pas été très-heureuse. Elle l'eût été probablement, sans la présence de Betty.
Cette petite fille, âgée de cinq ans seulemenl ■ lors du second mariage de son père, était entrée, dès les premiers jours, en lutte ouverte avec sa belle-mère, qu'elle n'aimait pas, disait-elle dans son langage enfantin, « précisément parce qu'on lui avait dit de l'aimer », et contre laquelle elle portait des plaintes incessantes à son père.
A l'étrange aversion que lui témoignait Betty, Mme d'Antre crut devoir n'opposer que la douceur et la tendresse. Klle fil fausse route. Ni son indulgente bonté ni son affectueux dévouement ne purent rien sur cette enfant sans cœur, dépourvue de sensibilité et de délicatesse, et qu'une main de fer eût seule réussi à contenir et à dompter.
Lorsque Mme d'Antre le comprit enfin, il était trop tard, hélas! car, depuis longtemps déjà, loin de dominer la fille de son mari, elle était dominée par elle.
De cette façon. Betty grandit sans direction, sans frein; mais à mesure que ses défauts grandissaient avec elle, sa beauté devenait merveilleuse. Elle n'en avait malheureusement que trop conscience, et si à seize ans on eût pu l'appeler la
plus belle fille de la province, à dix-sept ans on eût pu ajouter qu'elle en était la plus élégante, la plus mondaine et la plus excentrique.
Betty jalousait fort ses sœurs : elle les savait plus riches qu'elle; et cette tête orgueilleuse et folle, cet esprit occupé de plaisirs, ce cœur vide de tous bons sentiments ne pouvait pardonner à Odette et à Simonne l'immense fortune dont elles devaient jouir un jour.
Elle s'en vengeait cruellement en leur repro chant leur laideur.
Cependant Elisabeth continuait à causer gaiement. Toute trace de langueur et de tristesse avait disparu chez elle ; la joie était peinte sur son charmant visage, et l'animation de son teint, le sourire de ses lèvres, l'éclat de ses grands yeux lui prêtaient une beauté nouvelle.
« Ma mère, regardez donc Lisbeth, dit tout à coup Betty en élevant la voix; on dirait un rayon de soleil éclairant deux nuages gris. »
Simonne se troubla, tandis qu'Odette lançait à sa sœur un regard chargé de colère.
« Quelle absurde comparaison ! s'exclama Elisabeth.
— Vous trouvez? En tout cas, elle est trèsflatteuse pour vous, répondit, en riant, la coquette.
— De vous, rien ne peut me flatter, répli(iuu Elisabeth; car vous n'avez pris le parli de me complimenter sans cesse que pour humilier davantage vos sœurs. Vous êtes une méchante,
Bctiy, et Odette et Simonne sont très-bonnes, au contraire.
— Oh! cela, je le nie. Laides au moral! laides au physique! afhrma la jeune fille,
— Vous manquez de générosité envers vos sœurs, Betty, fit observer froidement Mme d'Antre ; de plus, vous êtes dans l'erreur, ma chère, en vous imaginant qu'une jolie figure indique toujours un bon cœur. »
Betty eut un mouvement d'épaules pouvant se traduire ainsi:
« Que m'importe votre opinion ! « Et, s'adressant au vicomte de Grand-Châtel : « Quel est votre avis, mon cousin? demandât-elle en minaudant.
— Mon avis est, en tous points, celui de votre mère, répondit sèchement le vicomte.
« Retenez bien ceci, Betty, ajouta-t-il plus sèchement encore: quand la beauté n'est pas le reflet d'une belle àme, elle cesse d'être un charme pour devenir un danger. »
La jeune fille rougit: elle avait compris l'allusion. Puis, la vicomtesse s'élant levée de table, elle s'empressa de l'imiter, ce que firent d'ailleurs, avec non moins d'empressement, Mme d'Antre, le vicomte et les trois fillettes.
Après le déjeuner, Elisabeth, Odette et Simonne se rendirent au jardin et appelèrent Nel.
Le jeune garçon accourut aussitôt.
« Mes amies et moi, lui dit Elisabeth, nous désirons faire une bonne partie.
— Une partie de quoi ? interrompit Odette
IÛ6 LES VACANCT=:S n'i-LTSABETH.
— De barres, de croquet, de cache-cache ou de Cohn-Maillard. Peu importe.... Pouvons-nous compter sur toi, mon bon Nel?
— Pour organiser la partie? demanda le jeune garçon.
— C'est cela même, et pour jouer aussi. »
Nel ne se pressait pas de répondre, combattu qu'il était par deux désirs contraires. Si, d'un côté, renoncer à jouer avec Elisabeth était un crève-cœur pour lui, de l'autre côlé. ne pas observer la consigne donnée par la fillette, dix jours auparavant, lui paraissait un manque complet de dévouement, une lâcheté presque.
S'approchant dÉlisabeth, et baissant à dessein la voix :
« Mademoiselle, lui dit-il, il m'est tout à fait impossible de jouer avec vous.
— Impossible! Pourquoi?
— Je ne puis quitter le grand chêne.
— Ah! c'est vrai.... Pauvre Maurice! et moi qui l'oubliais déjà! murmura Elisabeth, dont les yeux s'étaient subitement remplis de larmes. Mais alors, moi aussi, je reste.
— Et vos amies, mademoiselle? Voudricz-vons les laissersculeSjOU leur dire ce que vous avez Tait?»
iClisabeth réfléchit un instant.
«Tu as raison, reprit-elle bientôt: je r\^ puis (juittcr Odette et Simonne, encore moins lenr confier mon secret. Veille donc à ma place.
« Si mon frère venait, il te faudrait sonner trois fois la grosse cloche. Partout où je serais, j'entendrois ton signal. »
LES VACANCES D'i-JLISABKTII. 1 37
Nel promit d'obéir, el s'éloigna le cœur chr-
« Eh bien? Quelle partie avez-vous décidée à vous deux? demanda aussitôt Odette.
— Nous n'en avons point décidée, répondit Elisabeth.
— Vraiment? lit Odette surprise.
— Nel reviendra-t-il? demanda Simonne, a son tour.
— Non; il est occupé, répondit encore Elisabeth.
— C'est contrariant, reprit Odette. Nel est un excellent camarade, faisant complaisamment toutes nos volontés. Si j'allais ie chercher?
— Garde-t'en bien, s'empressa de dire Elisabeth. Je le sais, il te refuserait.
— Alors, à quoi jouer, à nous trois seulement? »
Au moment même où Odette posait cette dernière question, deux personnes traversaient la cour d'honneur du Grand-Chàtel :
La première, perdue dans un flot de mousseline blanche ornée de rubans roses, marchait à petits pas : c'était Betty.
La seconde, chargée de sacs, délivres, dépliants, suivait silencieusement la première : c'était dame Gorlrude.
« Où vas-lu, Betty? cria Simonne à sa sœur.
— Aux Roches-Grises, daigna répondre la jeune (iile.
— Si nous y allions aussi? proposa Élisabetiî.
— Bolly ne voudra pas de nous, objecta timidement Simonne.
108 LES VAC.VXC!:S D'Ér.ISABETlI.
— Nous n'avons, il ma semble, nul besoin de son autorisation, répliqua Odette avec vivacité. Le chemin n'est-il pas à tous?
— D'ailleurs, ajouta Élisabolh, nous serons avec ma nourrice.
— Parlons-nous? demanda Odette.
— Oui, oui. Aux Roches-Grises! s'écria goiemcnt Elisabeth.
— Aux Roches -Grises! » redirent Odette et Simonne.
Et les trois fillettes, prenant leur course, curent en quelques minutes rejoint dame Gerlruile et Uctiv.
^^!^郤^~