‹ Les vacances d'ÉlisabethChapitre 9 sur 30 · CHAPITRE Ylll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ylll

La lettre de Robert.

Après avoir tendrement embrassé son irrundpère et sa grand'mère, Élisabetli quitta ses amies et alla rejoindre Nel.

Sans hésiter un seul instant, elle se rendit sous le grand chêne; car elle savait bien que son jeune camarade devait être là où elle l'avait laissé.

« Nel! lui cria-t-elle, du plus loin qu'elle l'aperçut, Nel, tu as manqué ne jamais me revoir.

— Que voulez-vous dire, mademoiselle? dcmand;i l'enfant, déjà inquiet.

— J'ai failli me noyer dans le torrent des Roches-Grises, reprit Elisabeth.

— Grand Dieu! s'écria Nel, que l'émotion faisait trembler.

— Calme-toi, lui dit en souriant la fillcltc. Puisque me voilà, c'est que je ne suis pas morte.

« Écoute maintenant de quelle façon les choses se sont passées. »

Et Elisabeth raconta à Nel le danger qu'elle avait couru.

« Je n'ai pas osé en parler à grand-père et à grand'mère, ajouta la fillette en terminant son récit. 11 m'en coûte beaucoup, je t'assure, de leur cacher quelque chose; mais, comment faire? Grand-père et grand'mère me demanderaient : qui t'a sauvée? et je ne pourrais pas leur répondre : ce doit être Maurice! Ils m'ont si formellement défendu de prononcer le nom de mon frère.... Le mieux, je crois, est de me taire encore. »

Nel était devenu pensif.

« Où dois-je chercher mon sauveur? reprit Elisabeth. Est-ce Maurice? Est-ce Olivier? Est-ce la dame de Grand-Chàtel ?

— Ce sont tous les trois peut-être, répondit Nel avec assurance.

— Tous les trois! Tu crois donc, toi aussi, à la dame de Grand-Chàlcl?En ce cas, mon cher, laissemoi te le dire, tu changes bien facilement d'opinion. Il y a quelques jours à peine (à propof de la légende) lu riais de ma frayeur, et au jourd'hui....

— Aujourd'hui, comme alors, inleiTompil douccmcnl Nel, j'ai la même croyance.

— Une croyance toute différente, veux-tu dire.

— Pardonnez-moi, mademoiselle.

— Explique-toi, car je ne comprends plus.

— Volontiers, fit le jeune garçon, qui s'expliqua aussitôt en ces termes :

« J'ai cru bien longtemps, comme vous, à la vieille légende, et voulant voir la dame de Grand- Chàlel, je me suis rendu la nuit, non pas une fois, mais vingt fois, aux Roches-Grises.

-Ah!

— Je m'y suis trouvé à minuit.

— Hé bien?

— Eh bien! mademoiselle, à cette heure, et à la clarté de la lune, le donjon est plus triste, le torrent paraît plus profond. C'est tout ce que j'ai....

— ïu n'as p-.s vu la dame de Grand-Ghàtel?

— Je ne l'ai pas vue.

— Et pourtant la très-bonne dame, ma sainte aïeule, a bien réellement existé, dit Elisabeth.

— Non-seulement elle a existé; mais, comme me l'a dit M. le curé, « elle a veillé et elle veille encore sur ce pays qu'elle aime, et surtout sur sa famille. »

— Tu vois bien !

— Mais elle y a veillé, et elle y veille encore, « comme veillent les anges, sans jamais être visible à nos yeux. »

— Tu te trompes, Nel. Plusieurs personnes prétendent l'avoir vue.

— Ces personnes ont cru la voir; voiià tout.

— Peut-être, reprit Elisabeth, devenue tout à coup rêveuse, peut-être, Nel, as-tu raison. Et, cependant, je veux croire toujours à la dame de Grand- Châtel ! Je veux me la représenter toujours, vêtue de sa robe llottante, me souriant, me bénissant!

« Xourrice dit que ça me portera bonheur, w ajouta la fillette, qui, depuis un instant, semblait suivre des yeux un être imaginaire.

Puis, quittant brusquement ce monde inco nu où sa vive imagination l'avait emportée durant quelques secondes, sans transition aucune, elle retomba sur celte terre dont les horizons sont malheureusement si bornés !

« Laissons la dame de Grand-Châtel, dit-elle, et parlons de Maurice.

« Pourquoi ne vient-il pas à mon rendez-vous? Pourquoi surtout, après m'avoir embrassée avec tendresse, comme je reste persuadée qu'il l'a fait tout ù l'heure, pourquoi disparait-il ? devient-il invisible?

— N'en douiez pas, mademoiselle, répondit Nel, il. Maurice na pas reçu votre lettre; autrement, cela est cerlG-in, il serait accouru.

« Quant à ce qui est de se cacher aujourd'hui, il devait avoir ses raisons, pour agir ainsi.

— Lesquelles?

— Peut-être M. le vicomte lui a-t-il ordonne de qLàLtcr le pays, et ne voulait-il pas être vu par vos amies et par dame Gertrude.

— Pauvre Maurice ! fit Elisabeth. Eneiïet, grandpère a fort bien pu exiger son éloignement. »

Et, pasijant à un autre ordre d'idées:

« Crois-tu que Maurice soit l'ami d'Olivier? de- MPTida-t-ellc.

— Cela ne me paraît pas impossible, répondilMel.

— Ah ! quel bonheur ! s'écria la fillette. Par lui, j'varriverai sûrement à mon frère.

— Savez-vousoù habite ce M. Olivier? demanda Mel à son tour. Savez-vous son nom de famille?

— Je ne sais ni l'un ni l'autre, répondit Elisabeth, subitement découragée. Il m'a dit s'appeler Olivier ; mais Olivier n'est qu'un nom de baptême ! Il m'a dit encore habiter le pays; mais le p;iys est grand !

« Oh! combien je regrette de n'avoir 'jas été plus curieuse, ajouta la fillette, lesyeuxrenplis de larmes. Et maintenant, grâce à ma sottj discrétion, je ne pourrai jamais peut-être retrouver mon bon frère !

— Ne vous désolez pas, mademoiselle, reprit Nel avec fermeté ; dès demain matin je ferai des recherches, et j'aurai appris, d'ici huit jours, ce que vous désirez connaître.

— Tu ferais cela, Nel ! Oh ! merci, s'écria Elisabeth. Comment t'y prendras-tu, dis-moi ? »

Nel se disposait à lui répondre lorsque la fillette, le quittant brusquement, courut à ses amies Odette et Simonne qu'elle avait aperçues au loin

Elle trouva Simonne pleurant en silence, tendis qu'Odette, les joues en feu, les sourcils froncés, les lèvres tremblantes et les yeux brillantG de colère, tordait ses mains de désespoir, comme elle avait coutume de le faire, lorsqu'une violente émotion l'agitait.

« Qu'y a-t-il? Que vous est-il arrivé ? s'empressa de demander Elisabeth.

— Betty nous a frappées! C'est la première fois ! repondit Simonne au milieu de ses pleurs.

— El je n'ai pas pu la frapper à mon tour ! ajouta aussitôt Odette.

— Pourquoi? demanda encore Elisabeth.

— Maman nous a bien défendu de rendre jamais le mal pour le mal, répondit la douce Simonne.

— Si je le lui avais rendu, j'aurais frappé trop fort,« ajouta de nouveau Odette.

La plus vive surprise se peignit alors sur le visage d'Elisabeth.

La patiente soumission de Simonne ne l'étonnait pas moins que la froide violence d'Odette ; violence dont l'enfant avait conscience et qu'elle savait contenir.

Regardant d'abord Simonne, Elisabeth se dit mentalement :

« Mon obéissance aux sages recommandations de mes chers grands-parenls n'aurait certes pas tenu, devant une paire de. claques administrées par Betty! «

Regardant ensuite Odette, elle ajouta, toujours menlalement :

« Je ne sais pas si j'aurais frappé trop fort ; mais, à coup sûr, en celte circonstance, ma main eût été plus prompte que ma pensée. »

Puis, comme la cloche annonçant le dîner se faisait entendre, d'un rapide coup d'œil Elisabeth embrassa, à la fois, sa toilette et celle de ses amies.

LES VACANCES D'KLISABETH. 105

« Allons nous habiller bien vite, dit-elle, après ce rapide examen. Toutes trois, nous sommes fort malpropres. Heureusement, ce n'est encore que le premier coup du dîner. »

Odette etSimonne n'eurent pas l'air de l'entendre.

a Venez donc, reprit Elisabeth, les tirant par le bras. Il ne nous reste, je vous l'affirme, que tout juste le temps nécessaire pour réparer notre complet désordre. Grand-père ne nous recevrait pas à sa table, dans le triste équipage où nous sommes, et il aurait raison.

« Ta robe est déchirée, Simonne, ajouta la fillette; la tienne est tachée d'encre, Odette, et la mienne.... Oh! la mienne n'est plus une robe; elle est passée à l'état de chilTon.

« Venez- vous ?

— Non, répondit Odette. En ce moment, je ne veux pas me trouver avec Betty, et elle entre, quand elle le veut, dans notre chambre; ne le saistu pas, Lisbeth?

— N'est-ce que cela? reprit Elisabeth. Il y a un moyen bien simple de tout arranger: ma nourrice portera dans ma chambre les effets dont vous avezbesoin,etnous nous habillerons ensemble, en causant.

« Voulez-vous ?

— Nous le voulons bien, » répondirent les deux sœurs.

Cinq minutes après, les trois fillettes étaient réunies dans la jolie chambre d'Elisabeth que le lecteur connaît déjà.

136 LES VACAJNChS D ELISABETH.

Simonne ne pleurait plus, et Odette avait oublié sa colère.

a Me direz-vous enfin ce qui a causé votre querelle avec Betty? demanda bientôt Elisabeth, tout en lissant ses beaux cheveux.

— Oh! une chose peu importante en elle-même, répondit Odette, qui arrangeait avec soin la ceinture de Simonne. En rentrant des Roches-Grises, j'ai trouvé chez maman une lettre de mon cousin Robert. Celte lettre m'étant adressée, je l'ai lue.

— Où est-il, votre cousin Robert? demanda encore Elisabeth.

— Au collège, répondit à son tour Simonne, où il doit passer ses vacances, parce que... »

Odette l'interrompit.

«Tais-toi, Simonne, dit-elle; tu es une bavarde, et si, comme Robert, tu étais punie, seraistu bien aise que tout le monde le sache?

— Lisbeth n'est pas tout le monde, répliqua aussitôt Simonne.

— Simonne a raison, reprit Elisabeth. Je ne suis pas tout le monde, en effet. Je suis votre amie, votre cousine, et, par conséquent, l'amie et même la cousine de Robert; car si les amis de nos amis sont nos amis, à plus forte raison, les cousins de nos cousins doivent-ils être nos cousins. >>

Odette ne put s'empêcher de rire du raisonnement d'Elisabeth; toutefois, elle n'en demeura pas moins hésitante encore.

« Ton secret sera ce soir le secret de Polichinelle, Ht observer la petite curieuse qui avait

grande envie de connaîlre ce qu'Odcllc tenait à lui cacher.

— Pourquoi cela? demanda Simonne.

— Parce que ce soir Betty nie dira tout, répondit Élisaljeth.

— Betty! s'écria Odette, Bclty ! mais elle accablera Robert, qu'elle n'aime pas; elle te dira les choses tout de travers; elle....

— Donne-lui la lettre; c'est le parti le plus simple, souffla Smionne à l'oreille de sa sœur.

— Etïectivement, c'est le plus simple, » reprit Odette, qui, sortant de sa poche une large enveloppe, la tendit à Elisabeth.

Cette enveloppe renfermait une feuille de papier pliée en quatre, dont les deux premières pages étaient couvertes de caractères ressemblant à des pattes de mouche.

Sans se faire prier, Elisabeth déplia la lettre, et lut ce qui suit :

« Ma chère Odette,

« Je suis le plus infortuné des collégiens passés, présents et futurs, car me voici privé de vacances. Privé de vacances! entends-tu bien. Depuis hier que je le sais, je suis au désespoir, mais je ne pleure pas : un homme doit-il jamais pleurer?

« Écoute, ma bonne Odette, ma lamentable histoire. Je n'ai point eu de prix, pas même d'accessits. Est-ce ma faute? Non.... mon cerveau n'est point organisé pour l'étude; et, tandis que mes camarades font avec attention des versions et des

thèmes, et mille autres choses plus ennuyeuses encore, moi, je trace des caricatures sur le charmant carnet que tu m'as envoyé lilen est presque tout plein déjà ; je te le montrerai", ou bien je joue avec mon lézard vert (tu sais, le petit lézard que nous avons pris ensemble le long du mur du potager), ou bien encore, je compose des rébus, des devinettes et des charades (j'en ai maintenant une assez jolie collection; bien entendu, elle t'est destinée).

a Cependant, tout cela ne pouvait me faire réussir au concours, et non-seulement je n'ai point eu le moindre succès à la fin de l'année; mais encore, mes dernières compositions ont été si mauvaises et mes notes générales tellement détestables que mon tuteur, usant de son autorité et surtout d'une sévérité vraiment extraordinaire, a déclaré que je ne sortirais pas du collège. De plus, pour me punir davantage, il m'a donné un répétiteur qui ne me quitte guère. Oh! ma chère Odette, il y a de quoi mourir de chagrin!

« Travailler, tandis que mes camarades s'amusent! pâlir sur l'histoire si peu attrayante des Grecs, tandis qu'ils prennent de fraîches couleurs en parcourant la campagne et les champs! faire d'interminables devoirs, tandis qu'eux ne touchent une plume que pour raconter leurs plaisirs à leurs amis! Ah! c'est une punition beaucoup trop dure pour un pauvre garçon de douze ans.

« Aussi, j'ai crié, je me suis révolté, j'ai voulu m'échapper du collège, j'ai formé les plus noirs projets. Hélas! mes cris ont été inutiles, ma ré-

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voltc m'a valu des pensums, le portier s'est opposé à ce que je sorte, et tous mes autres projets ont été déjoués. Alors, j'ai compris que le mieux était de me soumettre, et je me suis soumis.

« Écris-moi, ma chère Odette, écris-moi trèssouvent; console-moi, aime-moi, et plains-moi !

« Je suis si malheureux! n'ayant même plus le cœur à toutes ces bonnes farces qui m'ont occupé pendant les longues heures de classe et d'étude!

« J'embrasse Simonne que j'aime toujours bien, et je tire la langue à Betty, la jnmbêche, que je n'aimerai jamais.

« Charge-toi pour ta mère de toutes mes respectueuses caresses, et demande-lui d'intercéder auprès de mon tuteur pour son neveu Robert. Peutêtre se laisserait-il fléchir par ses prières, et m'accorderait-il au moins une sortie, ne fût-elle que de quelques heures.

a Adieu, ma chère Odette, je t'embrasse on ne peut plus tendrement. Ma foi, tant pis, je pleure; mes larmes coulent malgré moi, et tombent sur ma lettre. Par la grosseur de celle qui se trouve à gauche, sur le coin de ma feuille, juge de mon profond désespoir!

« Ton fidèle cousin, ami et chevalier, « Robert. »

«Pauvre Robert! dit Elisabeth avec compassion, eu repliant la lettre et en la rendant à son amie. Sais-tu que, comme lui, je trouve la punilion trop forte.

« Son tuteur est donc bien sévère?

— Il est terrible! répondit Odette.

— Oui ; mais il écoute très-volontiers maman, ajouta Simonne, et maman lui demandant la grâce de Robert, il ne pourra la refuser.

— Je n'ose l'espérer, » répliqua Odette.

Il se fit alors un silence. Elisabeth le rompit l:i première :

« Tout cela ne m'apprend pas, mes bonnes amies, s'écria-t-elle tout à coup, pourquoi Belly vous a frappées.

— Ah ! c'est vrai, reprit Odette, je ne te l'ai pas encore dit. Où en étais-je?

— Tu venais de lire la lettre de ton cousin, répondit aussitôt Elisabeth.

— Fort bien, dit Odette. Alors, je reprends mon récit où je l'avais laissé. Écoute-moi :

« Après avoir lu la letlre de Robert, raconta la fillette, je me mis d'abord à pleurer; puis, je songeai à lui répondre.

« N'ayant plus de papier à lettre, je me rendis chez ma sœur que je savais admirablement bien montée en toutes choses ; et, m'installant à son bureau, je commençai ma letlre. Simonne était auprès de moi. Malheureusement, Betty rentra à l'improviste. Je la croyais au jardin avec ta grand 'mère.

« — Qui vous a permis, s'écria-t-elle, en s'avan- «çantvers moi, de vous introduire dans ma cham- « bre, et de mettre ainsi mon bureau au pillage? « Sortez loiil de suite, je le veux ! »

— Que iis-tu? demanda Elisabeth.

— Je continuai à écrire, sans avoir l'air de rien entendre, répondit Odette.

— Bettydcvait être furieuse! remarquaÉlisabclh.

— Betty fil un gcsle d'impatience, poursuivit Odette; même, elle allait, sans doute, me prendre par le bras pour me faire obéir plus vile, quand Simonne lui dit doucement :

« — Je t'en prie, ma sœur, laisse Odette finir sa « lettre ; elle est pressée ; c'est pour Roberl. Robert « a du chagrin, Betty.

« — Ah! vraiment, reprit Betty, en éclatant de « rire ; qu'a-t-il fait encore ce petit vaurien?

« — Taisez-vous, Betty, » m'écriai-je, tandis que Simonne répliquait hardiment :

« — Oh! Betly, tues injuste pour Robert. Loin « d'êlre un vaurien, c'est, au contraire, un excellent « et bon garçon, toujours prêt à rendre service. « D'ailleurs, il est le neveu j)référé de maman, et " notre cher papa avait pour lui beaucoup d'allée- •t tion et de tendresse. »

« Betty haussa les épaules, et, se mettant devant la glace, arrangea les fleurs et les rubans de sa coiffure pyramidale, tout en fredonnant une ro^ mance.

« Bientôt, revenant près de moi :

« — Peut-on savoir, laîderonnette, ce que dit ton « cher cousin? » demanda-t-elle.

« Je rougis de colère, et refusai de lui répondre.

« Alors, se penchant sur le bureau, elle saisit la lettre de Robert que j'avais eu le tort d'y laisser.

« Je me levai d'un bond.

« — Rends-la-moi, mécriai-je; je note permets

« pas de la lire. Que t'importe ce que fait Robert? «ce qu'il devient? ce qu'il pense? Tu le détestes, je « le sais.... Rends-la-moi. »

« Sans me répondre, Betty continuait tranquillement la lecture de la lettre de Robert; elle souriait même en lisant.

ce — C'est une excellente nouvelle ! déclara-t-elle « enfin. Nous voilà délivrées de ce collégien mal « appris. Le général Saint-Selme a agi sagement. (Le général Saint-Selme était le tuteur de Robert.)

« — Méchante et sans cœur ! murmurai-je. « Que diriez-vous, Betty, si votre tuteur vous ente fermait dans un couvent?

« — Ah çà ! ma chère, me répondit-elle, perdez- « vous tout à fait la tête, etqu'ai-je de commun, je « vous le demande, avec votre criquet de cousin?

« — Criquet! m'écriai-je, tout à fait hors de moi. « Criquet! répétez cela, Betty.

« — Décidément, me dit ma sœur, en haussant « de nouveau les épaules, vous êtes étonnamment « nerveuse aujourd'hui.

« — Je ne suis pas nerveuse, Betty, répondis-je ; c mais je suis lasse de vos mépris, de vos moque- « ries, de vos injures. Je vous défends, enlendez- « vous, de nous appeler, Simonne et moi, laideron- « nettes, comme je vous défends d'appeler mon cou- « sin criquet. »

« El je me jetai sur elle pour lui reprendre la Icllrc de Robert.

— Tu as bien fait, approuva Elisabeth.

— .Mais non ; car dans ma précipitation, continua Odette, je fis un mouvement trop brusque; ma

manche entraîna l'encrier, qui, par malheur, alla lomber sur le bas de la robe de Belly. L'encre, en se répandant, gûta sa h-aîche toilette.

<v A la vue de sa robe tachée, de ses rubans perdus, ma sœur jeta un cri, et, n'écoutant que sa colère, elle me donna deux vigoureux soufflcls. Simonne vint se placer entre r.ons deux ; la main de Betty se leva également sur elle.

« Alors, à mon tour, je poussai un cri tellement furieux que maman accourut.

— Que dit-elle à Betty? demanda Elisabeth.

— Nous ne savons pas, répondit celle fois Simonne. Maman nous ayant ordonné, à Odette et à moi, de sortir à l'instant, nous avons obéi.

— Ah ! s'écria Odette, quel malheur pour Simonne et pour moi d'avoir une sœur qui ne nous aime pas! Quel malheur surtout de nètre pas jolies! »

Elisabeth la regarda tout étonnée.

« Que veux-tu dire? demanda-t-elle.

— Quoi ! reprit Odette, ne comprends-tu donc pas que, laides comme nous le sommes, personne ne pourra jamais nous aimer?

— Tout le monde vous aime, au contraire, répliqua vivement Elisabeth, et grand-père disait encore hier au soir :

« Odette est un cœur d'or, une âme généreuse, « un esprit élevé ; quant à Simonne, elle est un mo- « dèle d'obéissance, de douceur et de gentillesse. »

— Il disait cela, ton cher grand-père! s'écrièrent en même temps les deux sœurs, et que répondait ta grand'mère?

— Grand'mère parlait comme grand-père; elle

a même ajouté « qu'elle était très -heureuse de « notre amitié réciproque. »

— Vraiment ? firent Odette et Simonne ravies.

— Vraiment! affirma Elisabeth. Mais pourquoi, ajouta-t-elîe, pourquoi paraissez-vous douter de l'aiïection de ceux qui vous connaissent?

— Betty nous a assuré mille fois, commença Simonne, que ton grand-père et tagrand'mère.... »

Ici, la petite fille s'arrêta.

« Achève, « fit Elisabeth.

Ce fut Odette qui acheva la phrase commencée par Simonne.

« Que ton grand-père et ta grand'mère, dit-elle, nous trouvaient tellement laides, qu'ils ne nous aimaient pas du tout.

— Betty en a menti! s'écria Elisabeth indignée. Grand-pcrc et grand'mère sont incapables d'une pareille injustice. D'ailleurs, si vous les connaissiez bien, mes chers grands-parents, vous sauriez qu'ils préfèrent la bonté à la beauté, et que, si vous n'étiez pas bonnes comme vous Tètes, quand même vous seriez belles comme le jour, ils n'auraient pour vous aucune tendresse, et ne me permcllraiont pas d'être votre amie. »

Puis, embrassant Odette et Simonne :

«Vous croyez-vous donc réellement bien laides? leur dcmanda-t-clle avec intérêt.

— Oui, répondit franchement Odette.

— Betty nous l'a tant de fois répété! ajouta Simonne.

— Bclly Qst une coquette, une sotte cl une

LES VACANCES D'KLISABETîI. 145

mcc.hanlc, reprit Elisabeth. Vous n'ôtes laides ni l'une ni l'autre. »

Et, prenant ses deux amies par la main, elle les mena devant la glace.

« Regarde- toi, dit-elle à Odette. Ton teint est trop brun, c'est vrai ; mais ta peau est si fine ! Ton front est trop bas ; mais les yeux sont si beaux ! Ta bouche est trop grande; mais ton sourire est si joli!

« Et toi, Simonne, tu as l'air si doux, si doux que, rien qu'en te voyant, on sent que tu es bonne. D'ailleurs, vois comme tes cheveux sont longs et soyeux, tes joues fraîches et tes lèvres roses.

« Moi, je vous trouve très-bien toutes les deux.

— Et toi, comment te trouves-tu, Lisbeth? demanda une voix bien connue, qui fit retourner les trois fillettes.

— Maman ! s'exclamèrent Odette et Simonne.

— Ma cousine ! » dit Elisabeth.

C'était Mme d'Antre, en effet ; elle était entrée sans bruit dans la chambre d'Elisabeth, et, depuis quelques instants, elle écoulait la conversation de ses filles et de leur amie.

Après les avoir embrassées toutes trois avec une égale tendresse, se tournant vers Elisabeth, elle renouvela sa question.

« Et toi, comment te trouves-tu ? dit-elle.

— Moi, ma cousine, répondit la fillette, en se regardant à son tour dans la glace, moi, je ne sais trop; mais, attendez.... je vais vous le dire dans une minute.

— Oh ! maman, s'écrièrent les deux sœurs, Elisabeth est U'ès-jolie.

to

— Non pas très, déclara naïvement la fillette, après une seconde de sérieux examen , non pas très; mais enfin, je suis bien.

— Que te manque-t-ii donc pour être <rès-jolie ? demanda Odette.

— Machère, réponditÉlisabeth, il memanque... » Et elle réfléchit encore.

« Il me manque, reprit-elle bientôt, ton regard à loi, Odelte, et le sourire de Simonne.

— Tu as l'un et l'autre aussi, mon cher ange, » assura Mme d'Antre, en serrant dans ses bras la meilleure amie de ses filles.

Elisabeth lui rendit d'abord ses caresses; puis, s'arrachant à cette maternelle étreinte :

« îile permettez-vous, ma cousine, dit-elle, de vous demander quelque chose?

— Certainement, ma petite Lisbeth.

— C'est bien vous, n'est-ce pas, qui avez élevé Eclty?

— Oui, mon enfant . Son père me l'a confiée, quand elle avait cinq ans à peine.

— Alors, pourquoi est-elle si méchante, tandis qu'Odette et Simonne, élevées également par vous, sont si bonnes et si gentilles ? »

Mme d'Antre rougit à celte question de la fillette que, pour la millième fois peut-être, elle s'était, elle aussi, posée à elle-même, et à laquelle sa conscience avait toujours répondu en lui reprochant sa faiblesse.

« Ma chère petite, répondit-elle à Elisabeth, il ne faut pas trop en vouloir à Betty de ses nombreux défauts : la pauvre enfant n'a pas connu sa mère!

LES VACANCES D'KMSABETH. U7

El, malgré tous mes soins, malgré tous mes efforts, jen'aipassu trouverlechcmin de son cœur, comme l'eût trouvé, sans aucun doute, sa véritable mère.

— Oh! ma cousine, s'écria vivement Elisabeth, Betty c donc réellement une mauvaise nature, pour ne vous avoir pas aimée, respectée et chérie?

— Chut! mignonne, dit Mme d'Antre, en posant sa main sur les lèvres d'Elisabeth, il ne faut pas parler ainsi; tu me fais de la peine, et tu en ferais à Betty. Betty est jeune, elle s'amendera.

— Vous croyez? Ah! tant mieux, ma cousine, » reprit Elisabeth qui, entendant le second coup de cloche, se hâta d'ajouter :

«Le dîner! le dîner! Quel bonheur! car, pour mon compte, je meurs de faim.»

Et, suivie d'Odette et de Simonne, elle courut joyeuse à la salle à manger.

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