‹ Les vacances de la comtesseChapitre 5 sur 8 · CONVERSION · texte numérisé non relu

CONVERSION

n n'avait guère été parlé de Gontran lorsqu'il rentra chez lui et fit savoir son retour à madame» L'oncle craignait un peu l'influence de ce sceptique; mais Valentine assura que jamais son mari ne la détournerait du bien. Elle obtint que M. Faflaux ne se conduisît pas en oncle farouche avec le beau neveu qu'il avait si peu choisi. Les trois personnages se réunirent entre sept et huit heures autour de la même table, et si le comte ne se jeta pas au cou du bonhomme, si la plus franche cordialité ne régna point dans cette fête, l'oncle ne fut pas trop prêcheur et le neveu pas trop impertinent.

M. Fafiaux demeura huit jours à Paris, et il reprit pleine et entière possession de sa nièce. Il s'éveillait chaque matin à des heures invraisemblables pour lui montrer les chapelles et les couvents. Va-

lentine étendit, grâce à M. Fafiaux, le cercle de ses relations. Elle noua connaissance avec une multitude de bons Pères parmi lesquels elle découvrit deux ou trois hommes vraiment distingués. Elle apprit Texistence d'un monde tout nouveau, tout particulier et profondément distinct de TÉglise proprement dite ; car M. Fafiaux ne savait pas le nom d'un seul curé de Paris. Il parlait du clergé séculier coinme d'un élément inférieur, bon pour catéchiser le menu peuple ; son estime la plus haute et son amitié la plus tendre étaient pour les communautés. Il fit admirer à sa nièce la prospérité miraculeuse de tous les ordres réguliers ; il lui montra les plus beaux noms de la noblesse française inscrits sur des prie-Dieu dans les chapelles des couvents; il la fit affilier à certaines congrégations où les plus grandes dames figuraient avec elle.

La jolie néophyte apprit que, grâce à l'institution des tiers ordres, elle pouvait prononcer des vœux quasi-monastiques sans cesser d'être la femme de son mari. Elle se laissa prendre et enrégimenter en bonne et haute compagnie. Elle signa des papiers, reçut des brevets, copia des prières spéciales que le commun des martyrs n'avait jamais galvaudées. On la gratifia de médailles secrètes, d'anneaux mystiques, d'insignes apparents ou cachés dont quelquesuns pouvaient se déguiser en bijoux et se porter môme au bal. En un mot, elle entra dans une fi'ancmaçonnerie où M. Fafiaux, par l'éclat de sa modesr tie, avait conquis un rang très-élevé. Ces nouveautés la séduisirent comme elles avaient séduit beaucoup

de femmes avant elle : c'était' pour ainsi dire un élément romanesque qui éthérait à ses yeux les plaisirs de la dévotion. Ajoutez qu'elle ne pouvait guère rester indifférente aux attentions dont elle était comblée. Non-seulement on admirait en elle la nièce de haut et puissant bonhomme M. Fafiaux, mais toutes ses vanités furent chatouillées tour à tour par des mains délicates : on eut des attentions particulières pour sa noblesse, son esprit, sa sensibilité exquise, sa beauté. Aucun de ses mérites ne passa inaperçu ; on souligna respectueusement toutes les qualités que Dieu avait mises en elle. Autrefois, lorsqu'elle se confessait au vieux chanoine Parisot, séculier, le bonhomme avait l'air de prendre les péchés de là petite fille et de les jeter dans un panier; aujourd'hui, le religieux qui recevait sa confession semblait recueillir dévotement les légères imperfections d'une àme exquise, et les offrir à Dieu sur un plat de vermeil.

Cette heureuse conversion fut une fête dans un certain monde. La parabole de la brebis perdue et retrouvée est trop simple dans l'Évangile : nous avons perfectionné tout cela. Quand la brebis est retrouvée, on la choie, on l'embrasse, on lui sert des gâteaux de farine et de miel, on lui attache des rubans autour du cou pour qu'elle soit plus jolie, on la conduit à la plus claire fontaine du pâturage pour qu'elle se mire dans sa grâce. Éliane de Lanrose fut une des plus empressées à féliciter Valentine ; elle lui fit plusieurs visites dans la bienheureuse semaine, mais elle ne la trouva point, et >î. Fafiaux

id

étouffa ses cartes de visite. Les rancunes de la Grande-Balme tenaient toujours au cœur du vieillard.

' Il exprimait quelquefois devant sa nièce la haine qu'il nourrissait contre tous ces gens-là ; il exigea que Valentine les vît aussi rarement que possible, et jamais dans l'intimité. Selon lui, les vertus d'Éliane n'étaient qu'hypocrisie; elle devait faillir un jour ou l'autre; il la suivait des yeux, et il se promettait d'insulter à sa chute dès qu'il en aurait les preuves en main. Quant aux Adhémar, il ne leur pardonnait pas davantage, mais il avait sur eux d'autres idées. Il disait que la Providence les fi*apperait un jour ou l'autre dans ce qu'ils avaient de plus cher : leur' argent. Lorsqu'il appht que Valentine leur avait demandé certains Conseils, il s'enquit avec anxiété de tous les détails de l'affaire. Son âme ne fut en repos que lorsqu'on lui eut montré le coffre-fort où Gontran gardait ses valeurs, ce Jamais, quoi qu'il arrive, ne permets à ton mari de leur confier numéraire ou titres 1 Qu'il se renseigne auprès d'eux si tel est son bon plaisir, mais qu'il ne se dessaisisse pas d'un centime : autant vaudrait embarquer ta fortune sur un navire qui fait eau de tous côtés. » L'échange de ses bons papiers solides contre les valeurs de spéculation lui avait été moins pénible que la confiance témoignée par sa nièce à ce maudit agioteur. Le comte de Mably n'intervint pas dans les 'rapports de Valentine avec son oncle. Il devina quel jeu le vieillard était venu jouer à Paris; mais à quoi bon se mettre à la traverse? Au fond du cœur

il n'était pas fâché de ce rapprochement avec le seul parent de sa femme. Les heureux sont en butte à la malignité du monde ; leurs actions les plus innocentes donnent prise ^ l'envie : on les mord où Ton peut, et rien n'est plus facile à mal interpréter qu'une dissension de famille. Gontran n'était pas de ces timides que le moindre caquet empêche de dormir; cependant il n'aurait pas voulu se faire calomnier dans tout Paris, par une coterie nombreuse et puissante. On l'accusait déjà dans plusieurs coins d'avoir envahi par surprise le cœur ^e Mlle Barbot, de compromettre sa fortune, d'ébranler sa foi, d'écarter d'elle un oncle vénérable qui composait toute sa famille : criailleries injustes, absurdes, si vous voulez, mais d'autant plus agaçantes qu'elles restaient prudemment anonymes. La voix qui les avait émises n'était nulle part, et l'écho retentissait partout. Or il est aussi difficile de fermer la bouche à un écho que de lui couper les oreilles. Gontran s'avoua donc à lui-même que, sous un certain point de vue, la visite du bonhomme était un événement heureux.

Il n'eut pas besoin de questionner sa femme pour savoir où M. Fafiaux la conduisait tous les jours; l'expérience qu'il avait du monde et de son monde lui permit d'assister les yeux fermés à la conversion de Valentine : il laissa faire. Lutter contre le courant qui entraînait sa femme vers le salut aurait été une imprudence gratuite. On eût inscrit son nom sur la liste des persécuteurs, quelque part entre Néron et Dioclétien, et la jolie néophyte eût rêvé

les palmes du martyre. Si vous jetez un rocher dans le lit d'un torrent, vous if arrêtez pas l'eau, vous la faites jaillir en écume. Il n'y a pas de puissance humaine assez forte pour dompter une imagination féminine. Gontran se dit qu'en épousant une élève du Sacré-Cœur il avait contracté l'engagement tacite de lui laisser au moins la liberté de l'âme.

Sans doute il eût préféré la voir loin des sommets de la haute dévotion ; il se fût mieux accommodé d'une femme bourgeoisement pieuse et simplement ! bienfaisante, comme les Françaises du bon vieux temps. Il trouvait que la dévotion nouvelle, avec ses affiliations, ses conciliabules, ses circulaires confidentielles, ses aumônes sous condition, ses partis, ses journaux, ses élections, avait comme un faux air de complot politique, et il n'eût pas aimé à voir dans sa glace le mari un peu ridicule d'un conspirateur en jupons.

Mais il comptait beaucoup sur le bon sens de Valentine ; la fièvre se guérit toute seule chez les malades robustes et sains. Parmi les jeunes femmes qu'il avait vues quitter le monde et jeter leurs diamants aux orties, on en citait bien peu qui ne fussent revenues au bout de quelques mois ; les êtres faibles et charmants chez qui l'éducation moderne a développé les nerfs au détriment de tout le reste, ont besoin d'excitations continuelles et variées. Elles se livrent avec fureur à chacune des passions qui les possèdent tour à tour, mais la constance n'est pas leur fort ; elles ont hâte de brûler ce qu'elles adoraient hier, et non contentes de lé brûler, elles dan-

sent autour du feu de joie et trépignent avec volupté sur les cendres brûlantes. Gontran croyait que ces jolies petites natures, excessives en tout, sont soumises comme les enfants à un certain nombre de maladies inévitables : aujourd'hui. la rougeole, et la scarlatine demain. Cela étant, le plus tôt est V mieux ; il faut presque souhaiter qu'elles tombent malades de bonne heure, d'abord parce que le cas est moins grave, ensuite parce qu'il nous tarde de les voir hors de tout danger.

La fièvre inoculée par M. Faftaux fit une explosion si rapide que Gontran put prédire une prompte guérison. Il se trompait. Ce jeune homme savait bien des choses, mais il ne connaissait pas les ressources infinies des habiles qui tenaient sa femme entre leurs mains. Durant plus de deux années, c'est-à-dire depuis le mois d'avril 1856 jusqu'au 13 août 1858, la comtesse de Mably fut morte au monde et consacra toutes ses pensées aux intérêts du ciel. Elle porta dans les manœuvres de la dévotion aristocratique cette ardente activité qu'elle mettait à toutes choses; elle s'éprit d'une idée comme elle se serait éprise de Gontran après le mariage, si Gontran l'avait voulu. A la voir distraite, affairée, indifférente aux plaisirs, insoucieuse de sa maison, presque étrangère à son mari, vous auriez cru que les Titans assiégeaient le ciel pour la seconde fois et qu'elle était seule à défendre la place.

• Par une noble condescendance aux habitudes de son mari et aux devoirs de son état, elle continua de paraître dans les salons, mais elle y fit modeste

figure. Ses corsages montaient à vue d'œil, et cette admirable beauté se cachait tous les jours davantage, à mesure qu'elle devenait plus complète et plus friande à voir. Elle dansait toujours un peu, mais par acquit de conscience : une cuirasse armée de pointes semblait s'interposer entre elle et ses valseurs ; on se sentait loin d'elle alors même qu'on la serrait de tout près. Elle soupait un peu, pour faire comme tout le monde, mais souvent avec une méfiance visible. Un jeudi soir, par exemple, elle jeta le sandwich qu'elle tenait à la main, et l'on entendit un véritable cri d'efl'roi. On crut qu'elle s'était brisé une dent ou qu'elle avait senti quelque substance vénéneuse ; non : c'est que minuit venait de sonner, et que le vendredi commençait. Elle voulut un instant renoncer au théâtre ; si elle consentit à retourner de temps à autre à l'Opéra, ce fut sur l'ordre exprès de son directeur, le père Gaumiche. Les pères de la rue Saint-Christophe ordonnaient le théâtre et le bai à leurs pénitentes ; ils demandaient seulement qu'on évitât de s'y plaire, ou que, si l'on y prenait du plaisir on s'empressât de l'offrir à Dieu.

Le comte se résigna facilement à ce nouveau train de vie , moins coûteux et moins fatigant que celui qu'il avait mené d'abord. A son âge et avec son passé, il connaissait toutes les émotions du bal et du spectacle. Il avait conduit autant de cotillons qu'il en faut pour emplir le cœur d'un homme jusqu'aux bords. Il savait sur le bout du doigt toutes les jolies phrases qu'on peut échanger durant les cinq figures d'un quadrille ; il avait épuisé ces vo-

luptés ineffables qui consistent à flairer dans le tourbillon de la valse une boucle de cheveux noirs ou blonds, mais généralement faux. Le théâtre n'avait plus de secrets pour lui ; non-seulement il pouv^ait prédire à coup sûr le dénoûment de la pièce nouv^elle à la moitié du premier acte, mais il avait plus ou moins tutoyé les demoiselles de la comédie ou du ballet; il connaissait trop leur histoire, leur genre d'esprit, et le mystère de leurs maillots pour que son imagination s'allumât au feu de leurs regards. Il entrait dans cette période qu'on pourrait appeler philosophique : un bon fauteuil de club, un excellent cigare, un whist pas trop silencieux et pas trop cher, ou mieux encore deux heures de conversation entre amis, sur les petits événements de la journée, suffisaient amplement à tous les besoins de son âme. Ajoutez à cela le plaisir d'être beau, de porter un beau nom, de monter un beau cheval, de ne rien devoir à personne et d'avoir une jolie femme à la maison ; vous comprendrez dans quelle béatitude il se plongea, deux années durant, tandis que Valentine s'essoufflait à l'escalade de toutes les vertus. Il permit à sa femme d'aller où elle voulait, de dire, de fsdre et de penser tout ce qu'elle jugerait convenable. Lorsqu'elle aventurait devant lui quelque proposition hardie, exaltant celui-ci, foulant aux pieds celui-là, exagérant le bien, se faisant plus royaliste que le roi et plus comtesse que son mari n'était comte, il souriait tranquillement et murmurait dans ea moustache : « Il faut bien que jeunesse se passe. » Il eut soin seulement que le maître d'hôtel ne s'en-

rôlât dans aucune congrégation trop absorbante car il tenait à bien dîner : il prit même un peu d'embonpoint, soit dit sans reproche, dans le cours de ces deux années.

Valentine s'était élevée par degrés à des dignités considérables : après avoir porté longtemps un scapulaire bleu sous ses corsages, elle avait obtenu le droit d'en porter un rose et blanc. Au lieu de courir elle-même à certaines conférences hebdomadaii-es, elle tint séance chez elle, et l'on vit jusqu'à douze voitures le lundi matin dans sa cour. Le comte ne s'en plaignit point; il exigea seulement que le père Gaumiche et tous les moines généralement quelconques fussent écartés de ces réunions : il le dit tout net à sa femme, un jour qu'il avait rencontré un grand monsieur sans bas sur le tapis de son escalier. Valentine obéit sans se plaindre, car elle était restée malgré tout la meilleure petite femme du monde ; elle aimait bien son mari.

Elle l'aurait sans doute aimé autrement et mieux, si elle avait eu le bonheur de lui donner des enfants. La femme qui possède à la maison la plénitude des joies naturelles s'attache de jour en jour à son foyer ; elle échappe par cela seul au danger de s'étourdir dans les agitations inutiles ou de s'enlever sur les ailes de l'extase vers les ravissements maladifs. Gontran, de son côté, eût attaché moins d'importance aux riens élégants de son club^ si l'hôtel de Mably s'était peuplé de quelques têtes blondes. On ne sait pas par quel charme secret une petite chaise, une poupée sur le tapis, le bruit .exaspérant

d'un petit tambour sous les fenêtres du salon, rer tiennent au logis Thomme le plus mondain. La beauté de Valentine aurait subi nécessairement quelques éclipses passagères, mais elle n'en aurait été que plus chère au jeune mari. L'éclat constant, la santé inaltérable, la perfection toujours égale à elle-même engendrent la satiété, puis une sorte de dépit : c'est l'implacable azur du ciel égyptien^ le calme infini d'un golfe sans marée, le sourire immobile des statues éginétiques qu'on admire d'abord et qu'on finirait par souffieter si on les avait dans sa chambre.

La femme sans enfants, celle qui semble créée pour l'admiration du monde, celle que les vieux galantins retrouvent à quarante ans telle qu'ils l'ont admirée à vingt-cinq, a moins de charme pour un mari que celle qui a traversé péniblement les fatigues de la grossesse, les douleurs de l'enfantement et les pâles langueurs de la convalescence. L'une est restée ce qu'elle était; l'autre, en se dédoublant, est devenue chaque fois une femme nouvelle. Ce rajeunissement par la maternité, Gontran l'avait rêvé pour Valentine, et Valentine pour elle-même ; mais à force d'attendre et d'espérer en vain, ils avaient fini par dire comme tant d'autres : ce Nous nous suffisons à nous-mêmes et nous ne voulons pas d'enfants. » Sur vingt personnes qui parlent ainsi dans le monde, il y en a dix-neuf qui pleurent en rentrant à la maison.

Malgré la divergence toujours croissante de leurs idées et de leurs goûts, les Mably étaient cités au

On la savait irréprochable; on Testimait au point de croire qu'elle le serait toujours. On ne disait. pas d'elle comme de tant d'autres qu'on sait provisoirement sages : « Elle nous viendra! d L'hommage était rare et précieux, parce qu'il émanait des hommes les plus compétents dans la matière. Trouvez-moi beaucoup de vertus assez bien démontrées pour que les clubs en mettent la main au feu !

Les intimes de Gontran étaient toujours Odoacre de Bourgalys en première ligne, cinq ou six hommes d'un âge et d'une raison plus mûre, et les deux Lanrose. Il les voyait quelquefois chez eux, souvent au club, très-rarement chez lui. Odoacre n'avait plus remis les pieds rue Saint-Dominique depuis son impardonnable . escapade. La conversion de Valentine avait fait assez de bruit pour expliquer la retraite d'un mauvais sujet de cette force. Yolande et Valentine s'étaient insensiblement refroidies; elles ne se voyaient plus qu'en visites. D'ailleurs Mme de Mably avait si peu de temps à elle que ses premières relations se dénouèrent presque toutes. Elle écarta les hommes eux-mêmes par ce je ne sais quoi de hérissé qui enveloppe les dévotes et les châtaignes; bonne pâte au dedans, mais qui s'y frotte s'y pique, et lorsqu'on s'y est piqué- on n'y revient pas de si tôt. Le noble et bon marquis de Lanrose se tint luimême à l'écart. Il avait cependant les doigts bien endurcis à la piqûre des châtaignes! Mais un jour qu'il dînait rue Saint-Dominique sans sa femme, il osa défendre contre Valentine un de ses meilleurs et de ses plus anciens amis. C'était précisément le

marquis de Billefoix, ce bouc expiatoire! La jolie comtesse se fâcha, s'oublia, et fit une telle sortie que Gontran alla s'en excuser le lendemain chez le marquis.

« Mon cher enfant, lui répondit M. de Lanrose, je sais avec quelle facilité le miel s'aigrit dans les âmes pieuses. Je n'en suis pas moins religieux pour cela, et je remplirai mes devoirs exactement jusqu'à la fin de ma vie. Mais le monde a marché depuis nous : je m'en aperçois tous les jours. Nous avions notre manière d'aimer Dieu; ce n'est plus la bonne. La tolérance est passée de mode; n'ayez pas peur : on y reviendra. Il semble qu'aujourd'hui le domaine de Dieu soit un champ de bataille; on n'y rencontre que des régiments armés de pied en cap; voilà même qu'on vient chez vous, chez moi, chez tous les braves gens, recruter des amazones. Je ne manquerais pas à la messe du dimanche pour un empire, et je ne suis pas encore assez cassé, Dieu merci 1 pour m'endormir au sermon. Eh bienl voici plusieurs années que je n'ai entendu prêcher avec douceur et développer bonnement un précepte de morale. Ce n'est que discussions orageuses, déclamations violentes, tirades, menaces, chants de guerre, marseillaises bibliques. Je serais bien étonné si le Dieu de paix et de charité, le Dieu de Fénelon et de saint Vincent de P^ul approuvait cette éloquence-là. Enfin, que voulez-vous *? Gela plaît à nos femmes. La mienne est devenue aussi belliqueuse que la vôtre; elle s'adonne à la petite guerre; ces jeux vont bien, du reste, avec leurs nouveaux uni-

formes : cravates, cannes, gilets, chapeaux ronds et bottes à la Souwarof ; il n'y manque que le sabre ! C'est nous qui sommes les timides, les modestes, les tranquilles de la création. Il faut nous consoler entre nous, mon cher, et laisser nos amazones à leurs exercices : vous verra-t-on ce soir au club? »

Ils se retrouvèrent ce soir-là, et le lendemain soir, et presque tous les soirs de la vie, sans compter la rencontre du jour et les promenades du matin. Adhémar était du même club ; on avait fini par l'admettre à l'ancienneté, après l'avoir blackbollé neul ou dix fois, pour lui former le caractère. Dans la joie d'un triomphe si désiré et si tardif, il passait ses soirées au club, donnait son adresse au club, ses rendez-vous dans la première salle du club, et il n'écrivait plus que sur le papier du club. Mais comme la monomanie du club ne l'empêchait pas d'être un homme éminemment pratique, il travaillait dix heures par jour à la grande affaire du Humbé, Sous les fanfaronnades du papa Gastafigue, il avait bel et bien découvert les éléments d'une spéculation sérieuse, magnifique, infaillible, et grosse de cent millions pour le moins. Les associés ne lui auraient pas manqué, s'il avait jugé bon d'en prendre ; mais comme il se sentait les reins assez solides pour réussir à lui tout seul, il trouvait superflu de partager ses bénéfices.

Il fréta d'abord un joli vapeur, le Lanrosey qui alla, sous le commandement de Gastafigue, mouiller au sud de la baie Saint-Ambroise, à l'endroit même où le grand fleuve du Humbé devait avoir son em-

bouchure. Castafigue portait à son Mamaligo le projet d'un traité sérieux, élaboré au ministère des affaires étrangères. Les plus grands États de l'Europe lie dédaignent pas de traiter, dans l'intérêt de leurs nationaux, avec des monarques tout nus. Aux termes de la convention qui devait être ratifiée au plus tard dans une année, le Humbé acceptait le protectorat de la France ; les citoyens français étaient admis à circuler dans toute l'étendue du royaume, à établir des comptoirs sur le rivage de la mer et au bord du fleuve, à fonder des établissements agricoles dans l'intérieur et à s'y rendre propriétaires. Les mines et gisements à découvrir par les Français appartenaient en propre à leurs inventeurs, sauf une redevance de dix pour cent accordée à Mamaligo sur le produit brut. Après l'échange des ratifications, un résident français devait s'établir à Lohé pour protéger la colonie et terminer selon nos lois tous les litiges des émigrants entre eux. C'était en fait une petite France que M. de Lanrose et le capitaine installaient au cœur du Humbé. On était à peu près sûr que le roi et les principaux du' pays renonceraient à leur vie nomade lorsqu'ils verraient à Lohé une ville européenne fournie de toutes les marchan-. dises que les nègres recherchent avidement.

Adhémar se fit céder, par acte authentique, chez un notaire de Paris, quatre-vingt mille hectares qui formaient environ moitié de la principauté du Guibou. Il comptait y tracer des routes ou même un petit chemin de fer, et vendre ces terrains par lots, & la mode d'Amérique.. Mais le commerce du sol

était le moindre de ses profits. Il partageait d*einblée le trésor de'Gastafigue et traitait séparément avec le roi, en son propre nom, Castafigue mis à part, pour le monopole de la poudre d'or. Castafigue assurait qu'au taux actuel des échanges, le kilogramme d'or, pris à Lohé, ne reviendrait pas à plus de cinq cents francs. Le roi en récoltait au moins trois mille kilos chaque année par le procédé le plus simple et le plus ingénieux : il se faisait indiquer tous ceux de ses sujets qui avaient des économies, et il leur coupait le cou lui-même pour les mettre à l'abri de cette corruption qu'engendrent les richesses. Adhémar pouvait donc réaliser sur un seul article un bénéfice annuel de sept à huit millions.

On imagine que le retour de Castafigue en sa bonne ville de Lohé suscita un étonnement général. Pas du tout. Il n'y eut d'étonné que Castafigue luiipême, et les quatre marins qui avaient débarqué avec lui. Ils avaient laissé le navire à la garde du second et du reste de l'équipage, ils avaient marché deux nuits et campé tout un jour sous une tente^ abri, dans les sables, et quand ils arrivèrent à la ville, la ville n'existait plus. C'était pourtant bien là que le capitaine avait entassé son trésor. Il retrouva ses magasins fort délabrés et sans apparence de portes. La poudre d'or et les diamants n'y brillaient plus que par leur absence ; les autres marchandises étaient passablement avariées ; la plume d'autruche était méconnaissable, la muscade pourrie ; un monceau d'arachides qui représentait plus de 2000 tonneaux avait germé. Le tout ensemble ne valait pas

dix centimes ; je me trompe : dans un silo caché sous les graines oléagineuses, on trouva de l'ivoire pour 60 000 francs.

Tout autre que le capitaine aurait perdu la tête Le pays semblait désert depuis un siècle ou deux : pas une barque sur le fleuve, pas trace de culture aux environs ! Les Français n'avait apporté que leur tente et un jour de vivres ; seul, Câstafigue avait mis une poignée de verroteries dans sa grande poche, comme un Parisien qui va sortir glisse quelques louis dans son gousset. Si je vous racontais qtj'il ne jura pas un bon coup, vous refuseriez de me croire ; mais son aplomb ne se démentit point un seul instant. « Mes enfants, dit-il aux quatre hommes, vous êtes dans ma principauté. Il paraît que mon peuple a eu besoiA dehors, car ils sont tous sortis sans laisser leur adresse; mon suzerain doit être à sa bastide dans les environs, à deux ou trois cents lieues d'ici mais nous les trouverons tous, et bientôt. La seule chose qui m'embarrasse, c'est la soupe pour ce matin. Mais nous sommes tous de Marseille, et quand on est de Marseille on se débrouille n'importe où. » Une heure après, les cinq gaillards faisaient honneur à un repas de légumes, de poissons et de fruits ; ils buvaient à longs traits l'eau limpide du grand fleuve, et ils chantaient une chanson de l'Alcazar de Marseille, dans l'espoir qu'un vassal du capitaine serait attiré par le bruit. Personne n'accourut, mais au bout d'une heure de marche ils trouvèrent une cabane habitée par des pêcheurs. Câstafigue se fît reconnaître en déclarant ses titres et qualités. Le

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iiëgre avait entendu parler de lui, mais dans les vieilles, vieilles légendes : il racontait l'histoire du capitaine blanc comme si elle avait daté de plusieurs siècles : ces gens-là n'ont pas la notion du temps ; ils ne connaissent que l'heure présente. On lui offrit un collier de verre et un couteau d'un sou, et il reconnut son maître légitime à ce faste occidental. Il mit sa barque et sa personne au service du prince et ofifHt de le conduire avec sa^uite jusqu'à la nouvelle capitale de Mamaligo.

Les cinq Français et leur guide naviguèrent dix jours consécutifs sur un fleuve magnifique. Ils atteignirent enfin le campement du roi. Mamaligo traînait partout avec lui une famille de cinq ou six cents femmes, une cour, une armée, un peuple d'esclaves, un haras et un troupeau de bœuâ. Tout cela déménageait et emménageait en deux heures, sur un geste du maître : on débarquait n'importe où; on construisait des abris sur la rive et l'on pillait tout aux environs. Lorsqu'il ne restait rieiî à prendre dans un rayon de cinq à six lieues, la capitale remontait sur ses barques et se transportait plus loin. Le roi n'hésitait pas à déplacer vingt-cinq ou trente mille personnes, par caprice, pour chasser la gazelle ou l'éléphant, pour visiter un voisin, pour changer d'air. Il avait pour amis cinq ou six rois du voisir nage, élevés dans les mêmes principes et nourris de la même logique. Ces bons voisins ne savaient jamais en s'abordant s'ils étaient en paix ou en guerre. Souvent ils se prenaient de querelle à la suite d'un repas, mettaient leurs armées en ligne, et

se tuaient réciproquement un millier d'hommes pour dessert. Ces mœurs patriarcales se retrouvent dans presque tous les royaumes du continent africain.

Mamaligo poussa des cris de joie et dansa même un pas fontastique en revoyant son ami Castaâgue. Lorsqu'il sut qu'un navire européen était mouillé dans ses eaux, qu'on lui apportait des bijoux, des liqueurs, des. cpnserves, des mouchoirs rouges et des colliers bleus par ballots et par tonnes, il entra dans un tel paroxysme de joie, qu'il tua deux courtisans superbes, dont un lui était particulièrement dévoué, n décida que le jour même son peuple se mettrait en routs et descendrait le fleuve jusqu'à Lohé.

Chemin faisant, le capitaine eut l'honneur de par tager la table et tous les plaisirs du roi nègre. U apprit qu'en son absence, la monarchie avait eu des malheurs. On s'était laissé battre en deux ou trois rencontres par les Betjouanas ; vingt-cinq villages chôtâ avaient été emmenés et vendus comme esclaves; on craignait une nouvelle invasion du vain queur. Les Betjouanas avaient des fusils de fabrique anglaise, grands, beaux, pesants, peints en rouge, et d'une telle précision qu'ils mettaient dans un arbre à dix pas. Castaâgue promit de relever les affaires chôtà : il apportait vingt caisses d'armes à feu, égales sinon supérieures à celles de la traita anglaise : carabines rayées 1 rayées en dehors, il est vrai, mais avec un tel art que la défaite des Betjouaj^ nas était sûre. Ces carabines avaient coûté huit firancs pièce à Saint-Étienne, et M. de Lanrose, un

moyen cnet irançais, ami des Chôtâ, les donnait pour la bagatelle d'une once d'orl

Castafigue profita du moment où son prince avait besoin de lui pour reparler un peu des richesses qu'il avait laissées. Outre les femmes et le bétail, qu'il ne réclamait pas, on lui devait une principauté de cent lieues carrées et tous les nègres gui la meublaient; plus une valeur énorme en or et marchandis3s. A cette réclamation, Mamaligo fut pris d'une gaieté folle. « Il n'y a pas de mal, dit-il à. son ami : c'est moi qui ai fait enfoncer tes portes; c'est moi qui ai tout pris! » Et de rire. Castafigue était plus sérieux.

« Mais alors tu me rendras tout?

— Oui, tout; oui, si tu me donnes des fusils et des marchandises.

'-— Et tu me payeras mes marchandises et mes fusils?

— Oui, je te donnerai bien des choses.

— Nous ne nous entendons pas! tu m'as volé tout ce que j'avais.

— Volé? Oui, ouï.

— C'était à moi?

— A toi? Oui, puisque je te l'avais donné.

— Donc, c'est encore à moi maintenant?

— Non; puisque je te l'ai pris.

— Et pourquoi me l'as-tu pris, quand tu me Tavais donné?

— Tu étais parti, j'avais du chagrin, cela m'a con sole.

— Mais je suis revenu; tu n'as plus besoin de consolation I

— Non, plus du tout.

— Alors, rends-moi ce que tu m'as volé?

— Je veux bien ; qu'est-ce que tu me donneras en échange !

— Mais en échange, tête d'âne ! je ne te dois rien.

— Si tu ne me dois rien, je ne te devrai rien non plus I

Ce fragment de dialogue, indispensable pour expliquer la suite du récit, a perdu cent pour cent dans la traduction française. La langue des Ghôtâ, plus simple que la nôtre, n'admet pas les nuances subtiles. Ce peuple innocent n'a qu'un seul mot pour dire acheter, gagner, recevoir, trouver, prendre et voler. Le verbe Igof en chôtâ signifie haïr et tuer : il semble inadmissible à ce naïf dictionnaire qu'on ait un ennemi sans le tuer aussitôt. La crainte et la fuite sont indiquées par un môme substantif. Aimer une femme se dit ofep, la posséder, ohp ; l'employer comme esclave aux travaux les plus pénibles, toujours ohp/

Le roi ne rendit rien à Castafigue, mais il le suivit à son bord, admira le navire qui marchait sans rames et sans voiles, examina la cargaison en détail, s'enivra, vola une vieille pipe de matelot, et donna huit millions en or, en pierreries et en autres produits, pour une pacotille qui n'avait pas coûté cent mille francs à Marseille. Lorsqu'il sut que ce bâtiment automate n'était pas un animal vivant, mais un produit de l'industrie européenne, une chose qu'on pouvait acheter contre des tonnes d'or, il témoigna là généreuse intention d'aliéner les deux

tiers de ses sujets en échange d'un bateau pareil Gastafigue promit de lui en fournir un à beaucoup meilleur compte s'il signait le traité chôtâ-ffançais et s'il adhérait aux propositions du moyen chef Adhémar de Lanrose. Il signa tout ce qu'on voulut. Pour cette âme primitive, signer était un savant effort, une gymnastique particulièrement subtile. Il pensait que lorsqu'un homme s'est imposé un tel travail; on aurait mauvaise grâce à lui demander rien de plus.

Gastafigue n'avait pas une foi sans limites dans la moralité de son élève, mais il était bien sûr de le tenir par ses besoins et par ses vices. Après s'être fait livrer à bord le prix des marchandises, il prit congé du roi dans l'ex-capitale de Lohé qui commençait à refleurir, et il vit disparaître en moins d'une journée deux caisses d'alcools assortis. A ce train, la cargaison devait aller vite. On pouvait prédire à coup sûr que le deuxième voyage serait aussi lucratif que le premier et que la cour de Humbé payerait tribut à la France jusqu'au jour où le roi, les courtisans, les soldats et le peuple mourraient tous à la fois de combustion- spontanée. Plus de doute : le royaume était conquis au progrès.

Mamaligo se fit tracer le canal qui allait jeter son fleuve à la mer. On retrouva aisément l'ancien lit sous les sables qui l'obstruaient. Les peuples du Humbé pouvaient, en deux ou trois ans, avancer la besogne que la drague française mènerait à bonne fin. Le roi fit assembler six mille ouvriers robustes, et leur tint un discours entraînant où le bâton n'é-

tait pas oublié. Pour donner aux travaux une impulsion plus active, il supplia le capitaine de lui vendre six matelots français. On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre que tout Tor de ses États ne pouvait pas payer la liberté d'un homme. Ne vous moquez pas trop de ce nègre : il n'y a pas si longtemps qu'un pacha de Smyrne, émerveillé du dévouement qui anime les Sœurs de charité^ adjurait la supérieure de lui en vendre deux! Castafigue promit que» si tout marchait bien, il reviendrait au bout de quelques mois avec une colonie euro^ péenne. Et Mamaligo, dans sa joie, voulait à toute force envoyer un présent au grand chef des Français. C'était la pièce la plus rare et la plus précieuse de son trésor royal, un enfant à deux têtes qu'il avait eu de son épouse favorite, et que son magicien avait boun'é d'aromates. Le bonhomme de roi oubliait les soucis du pouvoir au spectacle de ce phénomène; il lui faisait de gros yeux, lui tirait la langue et finissait par se rouler par terre avec Id plus cordiale gaieté. Castafigue ne consentit pas à le priver d'un joujou dont il était le père : il accepta seulement deux chevaux assez laids pour le comte Adhémar et une girafe qui vit encore au jardin zoologique de Marseille.

Le L&nrose revint sans encombre, et Castafigue, ayant fait argent de tout, apporta quatre millions à l'hôtel de la rue de Ponthieu. Ce résultat palpable fit croire au comte qu'il pouvait exploiter le Humbé à lui seul. Il arma un deuxième navire et fonda un établissement magnifique à l'endroit où son fieuve

devait déboucher un jour ou l'autre : vingt maisonnettes de fer, destinées à un pénitencier de la Guyane, avaient été laissées pour compte à l'entrepreneur; il les acquit au rabais et les fit installer sur la côte. Il en commanda bientôt dix autres qui furent transportées pièce à pièce jusqu'à Lohé. Six petits vapeurs à fond plat, tirant au plus un mètre d'eau, se construisirent pour son compte sur les chantiers de la Giotat ; cette flottille se démontait à à volonté. Malheureusement elle fut mise à terre dans la saison des grandes pluies; les chariots à douze bœufe qui étaient venus la prendre s'embourbèrent à moitié chemin ; tout fut pillé par les bons nègres qui ont le fer en haute estime et le droit en médiocre respect.

Adhémar .porta seul le poids de ce sinistre, comme il avait seul encaissé les profits. Dès la seconde expédition, il avait complètement désintéressé Gastafigue. Le capitaine était toujours prince de Guibou, ami de Mamaligo, et même consul général du Humbé à Paris ; mais sa fortune acquise suffisait à tous ses besoins, son titre et sa position officielle excédaient de beaucoup toutes les ambitions de sa jeunesse, et il était sans enfants. Il ne resta donc dans l'affaire que par amitié pour Lanrose, par patriotisme, et surtout par amour-propre d'auteur. Il retourna deux ou trois fois h Lohé comme capitaine au long cours ; il tira même assez bon parti de ces voyages. Mais lorsqu'il vit le canal en voie d'exécution, deux colonies françaises fondées, l'une à Lohé, l'autre dans la baie, et un agent consulaire installé

sur remplacement de son ancien trésor, il tira son épingle du jeu le plus honnêtement du monde, vendit au comte Adhémar le reste de la principauté, et consacra ses loisirs à la rédaction d'une grammaire chôtâ, avec dictionnaire.

M. de Lanrose applaudit au désintéressement du brave homme qui le laissait en si bon chemin. Pendant deux mois il dit à qui voulait l'entendre : « Je n'ai besoin ni des talents ni des capitaux de personne; j'arme mes bâtiments, je construis mes magasins, je vends mes lots de terre et mes maisons moi-même ; je traite avec un roi, non pas d'égal à égal, mais de bon maître à petit nègre ; j'exploite seul un peuple de trois millions d'hommes, et cela sans bouger de Paris. J'ai trente agents dans le Humbé; le pays est un peu malsain depuis mes grandes fouilles, mais je prévois tout, j'ai des remplaçants touts prêts pour ceux qui meurent; le déchet n'est pas énorme : nous comptons sur une perte de vingt pour cent par année. La France est assez riche en petits jeunes gens pour fournir à cette dépense. Moyennant quoi, je gagnerai vingt millions par an pendant dix ans, et le jour où j'aurai deux cents millions en portefeuille, les Rothschild, les Pereire et tous les gros bonnets de la finance auront à compter avec moi.

La perte de ses chaloupes à vapeur et quelques autres mécomptes graves le corrigèrent un peu de cet abus du moi. Il apprit que tout son matériel de pelles et de brouettes, quoique arrivé à destination, était considéré comme non avenu. Les nègres

avaient repoussé unanimement ces engins si corn* modes dans leur simplicité : ils s'obstinaient à fouiller la terre avec une sorte de pioche et à charger les déblais sur leur dos dans des couffes de jonc qui ne contenaient presque rien. En même temps la grande usine qui devait construire les bateaux dragueurs envoya un devis de plusieurs millions. Adhémar se prit à penser que l'association avait des côtés admirables ; qu'il était doux assurément de gagner l'argent à soi seul, mais que pour avancer les grosses sommes et pour supporter les pertes graves, un seul homme est moins solide que cinquante ou cent. Le malheur est que personne ne consent à partager . les risques sans réclamer une part dans les bénéfices. Mais le comte se dit qu'à tout événement il risquerait bien moins que ses associés et gagnerait bien davantage. En acceptant les capitaux qu'on lui offrait de toutes parts, il rendait service à ses amis, et tout service se paye. Il se résolut donc à faire des heureux. L'affaire du Humbé jouissait d'un tel crédit sur la place, que s'il avait voulu la mettre en actions, son apport eût été pris, haut la main, pour vingt millions et plus. Mais il eut peur des entraves légales et de la surveillance qu'une compagnie organisée exerce sur son gérant. U aima mieux rester le maître de son entreprise. Il hébergea quelques-uns de ces millions qui couraient après lui, mais sans signer aucun acte de société. A quoi bon? dit-il à Gontran de Mably; vous avez mon reçu ; vous êtes dans l'affaire ; je vous dirai au bout d'un an ce que vous avez gagné, et si vous n'êtes pas content du

LES VAGANCfcS DE LA COMTESSE 171

résultat, on vous rendra vos écus. Suis-je solvable ou non ?

Grontran le remercia en lui serrant les deux mains : il était plein de confiance. On venait d'inaugurer avec un certain éclat un service de paquebots entre Marseille et la côte du Humbé. Le dernier navire avait apporté 900 kilos de poudre d'or et quantité de marchandises précieuses. Un jeune ingénieur de l'École centrale, au service du comte Adhémar, annonçait la découverte d'une mine de houille égale en qualité, sinon supérieure au meilleur charbon de Newcastle. Sur soixante maisons envoyées de Marseille ou construite sur place aux frais de M. de Lanrose, il n'en restait plus une à vendre ou à louer» Ahdémar avait le matin même adjugé là der» nière à un émigrant lyonnais appelé Mouton. Contran ne put s'empêcher de rire en apprenant que ce bonhomme (une deuxième édition de l'oncle Fafiaux) allait vendre aux nègres du Humbé la liqueur du Mont-Thabor, distillée à la Grande-Balme.

Le comte de Mably rencontrait quelquefois Éliane, mais son cœur ne perdait plus le temps à battre pour ou contre elle. Cet amour de jeunesse était bien enterré, puisqu'il n'en restait plus même la rancune.

Un événement sans importance immédiate obligea yalentine à rencontrer souvent la marquise de Lanrose. Chacune de ces deux dames présidait une association de bienfaisance comme on en voit beaucoup au fauboug Saint-Germain. Ëliane réunissait chez elle tous les jeudis les patronesses de son œu-

vre, comme VaJentine les lundis. Dans ces deux conférences, on débattait les pétitions adressées directement aux patronesses ou transmises par le clei^é régulier. Les pauvres étaient classés par rang de besoin et surtout par rang de mérite : en première ligne les pratiquants, ensuite, les simples malheureux. Un litre de bouillon, un demi-kilogramme de bœuf et un petit fagot pour six païens qui manquent de tout; l'abondance et presque le! luxe au vieux malin célibataire qui se fait remarquer aux offices : le rôle de Tartufe est de tous les temps et de toutes les conditions.

Partout où quelques belles âmes se réunissent pour faire le bien, il se forme une population d'industriels qui les exploitent. La charité sème Thypocrisie; la simple bienfaisance engendre les faux pauvres, les comédiens de la misère. Après avoir été mille fois dupes, les distributeurs d'aumônes ont imaginé sagement de visiter leurs clients à domicile; les clients de mauvais aloi, pour répondre à cette défiance, ont deux domiciles, dont Tun ne manque de rien et l'autre étale un dénûment affreux. On se goberge dans l'un, on se fait voir dans l'autre.

L'industrie de la misère occupe une multitude de bras dans une ville comme Paris. Vous y rencontrerez des familles nombreuses qui dépensent plus d'activité et plus d'esprit à mendier leur vie qu'il n'en faudrait pour la gagner. Ces comédiens de bas étage s'imposent la contrainte la plus pénible et le travail le plus assidu, par amour de la fainéantise.

Us soignent la mise en scène de leurs taudis; ils bâillonnent artistement leur costume, ils composent leurs visage, ils essayent des» intonations lamentables. Quelques-uns, à force d'étude, sont devenus aussi bons physionomistes que le meilleur juge d'instruction; ils reconnaissent au premier coup d'œil le passant qui leur tournera le dos, celui qui prendra leur adresse et les ira voir le lendemain. Il y a des mendiants qui rédigent tous les jours dix lettres, dix chefis-d'œuvre, et les portent eux-mêmes à domicile. D y a des statisticiens qui collectionnent les noms et les adresses de toutes les âmes charitables, avec une colonne d'observations personnelles; on trouvera dans leur paillasse, sinon des bas pleins d'or et des billets de jnille francs, au moins l'état complet et détaillé de toutes les associations charitables, et des renseignements précieux sur l'esprit de chacune.

Le dernier mot de la mendicité savante consiste h prendre de toutes mains, en prouvant h chaque bienfaiteur qu'on n'est secouru par aucun autre. Nous nous croyons plus particulièrement engagés envers les malheureux qui n'ont que nous au monde. Si un homme qui tend la main nous prévenait qu'il est nourri par Pierre, chauffé par Paul, et habillé par Jacques, nous serions le plus souvent tentés de lui répondre : « Adressez-vous à Jacques, Pierre et Paul; vous avez vos bienfaiteurs, et moi j'ai mes pauvres. » Aussi les mendiants de profession cachent-ils soigneusement le bien qu'on leur fait; les plus discrets sont les plus habiles. Un homme gêné-

174 LA VIEILIJB ROGHK

reux ou une associatien charitable s'aperçoit un beau jour que le plus clair de ses ressources est pillé par vingt collectionneurs d'aumônes , au détriment de dix vrais pauvres plus délaissés, plus intéressants, et qu'un secours un peu large eût peut-être sauvés. Le grand nombre des indigents vrais ou &ux, la difiSoulté du contrôle, pQut-être aussi l'ambition d'étendre certaines clientèles condamne la bienfaisance h émietter ses dons. On coupe en deux le morceau de pain qui nourrirait un bomme, et on le partage entre deux individus dont l'un n'a pas mangé depuis vingt^quatre heures ^ l'autre a bien déjeuné ce matin.

Pour éviter ces injustices, il faut que les bonnes ftmes se fassent initier à toutes les roueries de la mendicité. Les colombes ont dû emprunter la finesse du serpent. La conférence Baint^hristophe, présidée par la comtesse de Mably, et le comité des servantes de Joseph, dirigé par la marquise de Lanrose, s'aperçurent un beau jour que leur clientèle était à peu près la môme. De découvertes en découvertes, on trouva plus de quarante familles qui tendaient la main droite à Saint-Christophe, et la main gauche à Saint-Joseph. On signala des abus graves, des bons de pain vendus, des litres de bouillom changés en vin par un miracle qui n'avait rien d'évangéliqpie : le besoin d'une révision sévère fut reconnu et proclamé. Le R. P. Gaumiche, homme d'esprit, imagina un expédient qui fit fortune. On décida que les deux conférences se réuniraient sans se confondre, que chacune contrôlerait les registres

de l'autre, que pendant trois mois au moins, sixi mois au plus, Saint*Ghristophe visiterait les pauvres de Saint-Joseph et réciproquement.

Valentine ne crut pas désobéir à son oncle en acceptant cette combinaison. M. Fafiaux ne lui avait pas défendu de voir les Lanrose; il lui avait seule-* ment recommandé de les, tenir à distance et d'éviter une intimité trop étroite avec eux. Faire le bien en commun, ce n'est pas être iptimes. Que de femmes assistaient aux conférences de la rue SaintrDomi* nique sans être ni peu ni prou les amies de la maison ! D'ailleurs, le seul grief de M. Fafiaux, contre une famille si honorable, ne pouvait être partagé par Valentine. Pourquoi donc auraitrelle gardé ran» cune à ceux qui l'avaient faite comtesse de Mably 9

Elle vit assidûment la marquise, sans toutefois se lier avec elle. Une barrière invisible s'élevait entre ces deux aimables personnes ; l'estime qu'elles professaient l'une pour l'autre ne se transforma jamais en sympathie ; les atomes crochus manquaient des deux côtés.

n faut dire que la gravité des devoirs qu'elles remplissaient &ce à face, l'importance des intérêt^ qui leur étaient confiés, l'obligation de représenter dignement leurs saints respectifs, la présence des dames patronesses et le bel exemple qu'une présidente doit donner en tout temps à sa petite assemblée, les guindaient l'une et l'autre un peu plus que de raison.

Valentine ne ressemblait plus à cette charmante évaporée qui s'était Jetée dans les bras de Gontran.

L'éclat de ses beaux yeux était comme voilé par les pensées austères ; ses petits mouvements de mésange effarée s'étaient calmés et rassis; on la voyait si sérieuse parfois, qu'on aurait pu la oroire triste ou du moins découragée. Sa maison lui était devenue indifférente ; elle ne donnait pas un coup d'œil à son jardin; et comme M. de Mably, vivant au club, ne paraissait guère au logis que pour diner, le jardin et ta maison avaient pris insensiblement cette teinte, cet aspect poudreux sans poussière, ce vague reflet d'abandon mélancolique qui s'étend sur les choses délaissées. C'étaient pourtant les mêmes arbres, les mêmes tapis, les mômes meubles qui avaient ébloui le beau monde parisien par un air de fraîcheur et de joie; mais les objets extérieurs

• nous empruntent une bonne part -de leur physionomie. Voyez le nid d'un jeune ménage : vous n'y. reconnaîtrez plus les meubles qu'on vous avait montrés chez le tapissier. Tout s'est métamorphosé d'un jour à l'autre; les fauteuils ont arrondi leurs bras comme pour étreindre quelqu'un ; les larges canapés se rétrécissent; les miroirs de Venise éparpillent la lumière en mille sourires; le velours est charge de caresses, les plis des draperies ont un air discret, les tapis vous prennent sous les pieds et vous enlèvent de terre; les pendules vont vite et

• leur timbre agaçant vous mettrait à la porte si vous restiez après minuit. Quatre ans après, si l'amour a délogé de la maison, vous n'y reconnaîtrez plus rien. Les pendules sont lentes, et leur tic tac régulier accuse avec affectation la monotonie du temps.

Entrez, sortez, restez, rien ne vous chasse, mais rien non plus ne vous retient. L'ameublement est encore neuf, on a pris soin de tout, les gens de la maison font exactement leur service, et cependant tout semble décoloré. Savez-vous ce qui manque à ces jolies choses? Les paillettes étincelantes que le bonheur sème autour de lui.

Yalentine n'était pas malheureuse, mais elle manquait de bonheur. Le cas est plus fréquent qu'on le croit dans le monde. Elle ne touchait pas encore h ce moment périlleux où la femme regarde autour d'elle et cherche vaguement ce qui lui fait détaut : elle tendait plutôt à s'isoler des choses extérieures et à se renfermer en elle-même; maiô elle ne trouvait pas de quoi se contenter, ni dans les souvenirs, ni dans les espérances.

De tous les hommes qu'elle avait rencontrés, un seul avait éveillé son imagination, et celui-là, Gontran, l'avait pour ainsi dire rendormie de force. Les autres la laissaient absolument indifférente ; Odoacre, lui-même, quand par hasard elle pensait à lui, ne la mettait plus en colère. Lui savait-elle un certain gré de sa résignation et de son silence ? S'était-elle rangée avec le temps, à la morale douce et tolérante du P. Gaumiche? Il est certain que le petit guetapens de Bourgalys ne lui apparaissait plus dans les brumes du passé que comme une médiocre plaisanterie. Peut-être même regrettait-elle d'avoir rompu les chiens si vite et arrêté la déclaration au premier mot, maintenant qu'elle était sûre de son aplomb. Quelquefois, dans les heures d'oisiveté, elle repen-

sait à la Gr^nde-Balme et à ce gros Lambert de Saint-Génin qui Taimait trop pour oser le dire. Une femme n'oublie jamais le premier homme qui l'a demandée en mariage, quand même elle n'a rien éprouvé pour lui. La figure a beau être insignifiante en elle-même, la date est solennelle et l'événement mémorable ; l'homme n'est qu'un détail, mais il n'y a pas de détails indifférents en ces matières . Mettez-vous dans l'esprit que toutes les idées possibles et impossibles traversent nécessairement le cerveau d'une femme : la vie est si longue et les idées vont si vite! D en défile plus de cent en un quart d'heure; nous l'avons tous éprouvé, nous qui appartenons au sexe lourd. Les femmes sont deux fois plus vives que nous; calculez et dites-moi combien de millions d'idées elles peuvent consommer en dix ans I II est probable que Valentine se demanda au moins une fois ce qui serait advenu de son corps et de son âme si elle avait épousé Saint-Génin.

Elle ne l'avait pas aimé un seul instant; non, pas plus lui que M. de Bourgalys. Elle savait qu'excepté Gontran, elle n'aimerait jamais aucun homme. Mais sa vie était terriblement vide, malgré les mille agitations factices dont elle s'efforçait de la remplir. Gontran n'excitait plus en elle la moindre curiosité : on n'est curieux que de l'inconnu, et l'inconnu est un champ immense. Pour une femme mariée, c'est tout ce qui n'est pas son mari.

La plus scrupuleuse des femmes s'amuse quelquefois à courir les steeple-chases de la fantaisie. Plaisir permis, quand l'âme est assez chaste pour

que les tentations ne viennent pas l'effleurer; plaisir facile et complaisant, car on peut se le donner môme à Téglise. On écoute les déclarations du gros baron ou du petit prince entre les tirades du prédicateur ; on lit tout un roman d'amour entre les lignes du Bosquet de pénitence ou du Paroissien régénéré.

Si Valentine avait été la femme d'un bon pataud comme Lambert ou d'un gaillard sans gêne comme Odoacre, elle eût rêvé sans doute l'amour respectueux des paladins. Mariée à Gontran qui la traitait un peu trop en déesse, elle aspira peut-être à descendre et revendiqua dans son for intérieur les humbles prérogatives de l'argile humaine. On ne désire que ce qu'on n'a pas. Si quatre enfants avaient fait du bruit autour d'elle et tartiné de confitures son peignoir de taffetas' blanc, elle eût maudit sa fécondité. Lorsqu'elle attendait son mari, toute seule dans cette grande maison silencieuse, elle se disait peut-être que Lambert, Odoacre ou un autre lui aurait donné des enfants.

Chaque fois que ces pensées voulaient entrer trop avant dans son cœur, elles étaient reçues comme des chiens à la porte d'un sanctuaire; Valentine allait même jusqu'à se reprocher de les avoir eues, comme si elle avait pu les empêcher de naître. Notre esprit n'est qu'un champ où les idées bonnes ou mauvaises croissent par une sorte de génération spontanée : le pouvoir de la raison et de la volonté se réduit à sarcler les mauvaises. Coupable ou non, Valentine s'accusait, pour plus de sûreté. Elle serrait dans ses petites mains ces péchés plus impalpables

qu'une vapeur légère, et elle les portait tout chauds au P. Gaumiche. Le fin vieillard Técoutait avec patience et lui disait son éternel refrain : < Offrez à Dieu, mon enfant; offrez k Dieu. > U savait bien, au fond, que Dieu n'avait que faire de pareils dons; mais il n'était pas homme à repousser les confidences d'une âme distinguée. Il n'appartenait pas à cette école un peu janséniste, qui évite de prodiguer les sacrements de peur d'atténuer leur solennité redoutable; il songeait bien plutôt à se rendre indispensable aux fidèles en leur créant comme un besoin de tôte-à-tête hebdomadaire avec Dieu. Mais il ne voyait pas, malgré tout son esprit, que sa plus jolie pénitente se régalait aux doux aveu des pensées défendues; qu'en décrivant les mirages de l'âme, on a le plaisir très-réel de leur donner un corps, et que Mme de Mably, pour être en règle, aurait dû se confesser de ses confessions.

Dans le courant de juillet 4858, il y eut une retraite de quatre jours au Sacré-Cœur de Paris. Valentine trouva charmant de goûter un tantinet de la vie monastique, et Gontran, fidèle à son principe, lui permit cette honnête et pieuse distraction. D excellait à se passer de sa femme. Je manquerais de courtoisie en disant que c'était autant de gagné pour lui; mais il n'était pas homme à s'ennuyer jamais, ayant de bons amis, un club agréable et un excellent cheval de selle pour les promenades du matin.

On ne sait pas encore par quelle fatalité le valet de pied de Mme de Mably ou le suisse de la marquise de Lanrose éi^ara un billet plié en triangle;

mais il est positif que Ja sévère Éliane ne fut pas avertie et qu'elle arriva le lundi comme à son ordinaire à la séance du comité. Toutes les patronesses présentes à Paris avaient été prévenues du relâche; Éliane fut donc seule à se fourvoyer rue Saint-Dominique. Mais la Providence permit que ce petit accident tournât à bien. L© comte, prêt â sortir, était sur les marches du vestibule; il courut donner la main à ses amours de jeunesse, conduisit la marquise au salon, et lui conta pourquoi la conférence n'avait pas lieu.

Dieu m'est témoin qu'à cette époque Grontran ne 86 souvenait plus d'avoir aimé Mlle de Batéjins. Les lecteurs de romans s'imaginent bien à tort qu'un homme jeune et beau doit être toujours en partance pour rUe de Gythère : c'est une erreur Ipa'il faut déraciner. Gontran n'était pas plus amoureux des autres femmes que de la sienne; il avait mis son cœur en Mche, suivant un vieux système de culture qui a du bon. Si quelqu'un lui avait annoncé ce jour-là qu'il s'éprendrait d'une femme dévote ou d'une coquette, ou d'une femme quelle qu'elle fût, il aurait défendu sa porte et fait fermer les volets de l'hôtel, n ne retint pas plus de dix minutes la femme de sop très digne et très-loyal ami, et si la politesse le condamnait à causer tout ce temps avec elle, il se cantonna, comme un sage, sur le terrain de la banalité.

Mais la marquise de Lanrose, par un zèle que personne n'a le droit de blâmer, le mit pour ainsi dire au pied du mur en lui demandant ex abrupto des nouvelles de son Ame.

Le comte n'était pas ferré sur la psycnoiogie transcendantale, mais de toutes les âmes qui s'agitent h la surface du globe, la sienne était peut-être celle qui l'occupait le moins. Il répondjit en esprit fort, et' la belle marquise, plus belle encore qu'au temps de Mme San-Lugar, lui servit un petit plat de haute morale. Sans désigner ni lui, ni elle, ni Valentine, elle sut lui conter en périphrases irréprochables « que certains hommes merveilleusement doués de toutes les façons manquaient leur avenir en froissant la conscience d'une femme très-éprise, mais encore plus pieuse; qu'il était impossible d'hésiter bien longtemps entre les attachements passagers de la terre et le salut éternel; qu'en pareille occasion^ une vraie chrétienne sacrifiait toujours le présent à l'avenir, immolant son cœur, se condamnant ellemême aux devoirs douloureux d'un mariage mal assorti, et cherchant dans les pratiques de la dévotion la plus sévère, un soulagement qui, par malheur, ne s'y reijcontre pas toujours. Elle ajouta qu'une âme vraiment belle ne devait pas s'enfermei dans les soins de son propre salut; que la femme égoïste au point de se sauver toute seule sans entreprendre la conversion de son mari, n'était pas digne de le trouver dans un monde meilleur; que Dieu saurait sans doute, dans sa justice et sa bonté, réunir tôt ou tard ceux qu'il avait créés l'un pour l'autre; qu'il ne fallait désespérer de rien; qu'on pouvait assurer un avenir infini de félicité glorieuse eu se mettant d'accord ici-bas sur quelques points essentiels. > Ce n'est pas en termes si nets qu'elle muni-

festa rintention de convertir Gontran; je traduis, j'interprète, je commente son discours en appuyant sur les lignes qu'elle avait vaguement dessinées, en forçant les couleurs, en substituant, par une triste nécessité, la touche pesante de ma plume à la délicatesse exquise de sa parole. Il faudrait être un peu rfemme soi-même pour exprimer tout ce qu'il y avait de féminin, de tendre, de noble, d'éthéré dans cette déclaration d'amour céleste. L'univers entier aurait pu assister à la scène, entendre chaque mot, mesurer chaque geste, sonder chaque regard : tout était d'une candeur immaculée; si quelque flamme échauffait ce cœur archangélique c'était celle de l'amour divin, qui monte en droite ligne vers le Créateur.

La surprise de (îontran fut si complexe et pour ainsi dire, si contradictoire, qji'il faut une comparaison tirée de loin, et même prétentieuse en apparence, pour la définir et l'analyser.

Supposez qu'un matin, en vous promenant tout seul dans votre chambre, vous sentez dans la poche une douce chaleur. Vous y portez la main, et le toucher vous donne la sensation la plus moelleuse. Il est tout naturel qu'on veuille examiner de près la cause de ce plaisir inattendu : voua empoigne;^ l'objet , vous le placez sous vos yeux et vous vous en éloignez au même instant avec inquiétude. C'est une hermine vivante qui commence à faire le gros dos en montrant ses petites dents acérées. Il y a de tout dans cette émotion-là : l'étonnement d'avoir trouvé une hermine dans vos poches, le plaisir de

savoir que cette jolie bête est à vous ; car, enfla à . qui serait-elle? la crainte de tacher cette adorable fourrure, car la pauvre hermine en mourrait; enfin, la préoccupation de ces petites dents en pointes d*aiguilles, l'idée qu'un être faible, un être pur, et un être qui vous appartient, est armé pour la défense.

Voilà, en abrégé, les émotions qui se succédèrent dans le cœur de Gontran pendant qu'il écoutait la belle Éliane. S'il eût été simplement ce qu'on appelle un homme à femmes, il n'aurait compris qu'une chose, c'est qu'on l'aimait, et qu'il avait là un charmant petit cœur sur la planche. "Mais Gontran, je vous l'ai dit, était plutôt un féministe qu'un libertin. Ses meilleurs souvenirs étaient ceux de quelques liaisons ébauchées, sans dénouement, où quelques mots, quelques lettres, peut-être la fùrtive explosion d'un sentiment vi;ai, lui avait ouvert un point de vue nouveau sur le cœur de la femme. Ces petits événements, indignes de prendre place dans les mémoires d'un roué, étaient les seuls dont il eût gardé une impresion sans mélange. Depuis longtemps il avait oublié les tapages de la jeunesse et les cabrioles fougueuses de ses passions : tandis qu'un regard discret, une intonation voilée, le mouvement instinctif d'une femme de bien à la rencontre de celui qu'elle aime sans le dire, remuait dans son cœur des cendres mal éteintes.

Il avait soutenu souvent, dans les conversations du club, cette thèse bizarre : « Toutes les liaisons se ressemblent à partir d'un certain moment. Rien

de plus varié que les préliminaires, rien de plus uniforme que l'événement et ses suites. la vieille, la monotone et la sempiternelle chanson ! Consoler une femme qui se sait perdue dans votre estime, et lui répondre avec chaleur qu'elle n'a jamais été plus respectée; s'ébattra quelques jours dans une sorte d'ivresse, puis sentir malgré soi que la satiété vous gagne : espacer les rendez-vous , prêcher la prudence, s'excuser, entendre des reproches, essuyer des flots de larmes, perdre patience, rompre enfin, et faire de la peine à une pauvre petite créature qui vous a fait plaisir; voilà le dénouement inévitable des romans anciens et nouveaux. C'est pourquoi tout homme d'esprit devrait fermer le livre après le prologue. »

Le marquis de Lanroso répondait à cela : « Un chasseur qui blesse le gibier, fait autant de dégât dans une forêt que celui qui le tue et l'emporte. Pièce touchée, pièce perdue; les renards ou les loups la mangeront. Quand vous vous êtes fait aimer d'une honnête femme, le parti le plus simple et le plus humain est encore d'accepter ses bonnes grâces. Elle est perdue pour son mari, vous l'avez jetée dans une route où elle ne peut plus faire que de mauvaises rencontres. Profitez donc du mal que vous avez causé, et dites : « Autant moi qu'un autre. »

Et Bourgalys résumait le débat en disant : « Il n'y a pas en amour une théorie absolue ; la vérité est chose exclusivement personnelle. M. de Lanrose raisonne en homme qui a faim, et Mably en homme qui a dinô. »

Grontran n improvisa pas une théorie nouvelle en présence de l'amour immatériel et presque surhumain qui se dévoilait devant lui ; mais il fut pris d'une vive curiosité. Il espéra connaître enfin le secret des variations qui l'avaient tant fait souffrir, pénétrer la vraie cause d'une coquetterie qui lui avait paru infâme et qu'il commençait à juger moins sévèrement. Les femmes ont le privilège d'effacer d'un seul mot, chez l'homme épris, la trace de toutes leurs iniquités passées. Le comte n'était plus amoureux d'Éliane, mais il l'avait adorée, .et les blessures de l'amour se rouvrent au moindre choc. Il éprouvait déjà presque sans le savoir, une certaine bienveillance pour elle. Tandis qu'il la regardait avec stupéfaction, en cherchant à démêler le sens exact de ses paroles, son cœur prenait le grand galop et dévorait la distance incalculable que mille événements avaient mise entre elle et lui.

Il voulut lui répondre, et certes un tel discours méritait pour le moins quelques mots de reconnaissance. Mais Éliane lui ferma la bouche par un geste majestueux et triste. Elle se leva comme une reine, prit dans sa poche un petit carnet de la plus noble élégance, le lui mit sous les yeux, et dit :

«Vous me répondrez un autre jour; commencez par méditer mes paroles, et pour les mieux comprendre, essayez d'abord de prier. Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ce matin; Dieu, qui fait les occasions, nous a ménagé ce tête-à-tête où mille pensées que j'ignorais moi-même se sont échappées malgré moi* Je souhaite que mes paroles amènent

un mieux dans votre vie ; quant à vous, le simple bon sens vous ôtera l'espoir de faire dévier la mienne. Vous voyez ce bijou qui ne me quitte jamais; il me rappellerait mes devoirs à toute heure si j'étais femme à les oublier. L'émail ancien qui forme la couverture m'a été donné par mon cher mari, qui est un homme charmant, réellement jeune et digne de l'amour terrestre que j'ai pour lui. A l'intérieur, j'ai les noms et les adresses de mes pauvres. Vous voyez bien que toute ma vie est là. J'ai fait tort à mes pauvres pour vous, car cette heure du jour devait leur être consacrée. Mais, après tout, vous êtes peut-être plus dénué et plus misérable qu'eux aux regards de Dieu. Ils ne manquent que de pain, et vous manquez de lumière. A bientôt, monsieur de Mably. Vous avez exprimé dans d'autres temps le désir de me paraître aimable. Tâchez de faire votre paix avec le ciel, et je promets de vous aimer sérieusement en Dieu. »

Elle lui tendit sa belle main quMl baisa avec grâce en relevant un peu le gant sur le poignet. Ils descendirent ensemble dans la cpur ; Gontran la mit en voiture et reçut pour dernier adieu un sourire d'une noblesse et d'une sérénité admirables.

ou l'on revoit un VIKÎL Atll

L'aventure méritait un quart d*heure de réflexion. Il alluma donc un cigare et s'en alla rêver seul au jardin.

Vous l'entendez d'ici : « Drôle de femme I C'est qu'elle était superbe dans ce petit sacerdoce^là. Lui sërait-il resté un plomb dans l'aile ? Elle en tenait pour moi, lorsqu'elle a pris M. de Lanrose, c'est certain. L'aime^t-elle d'un amour aussi terrestre qu'elle le dit? Improbable. Dans tous les cas, si elle m'avait gardé un petit coin, elle aurait joliment caché son jeu. Reste à savoir si c'est le mysticisme qui se déguise en amour, ou si c'est le contraire. Je vois un masque et un visage, mais du diable si je distingue la chair du carton. Il faut que je ne lui sois pas indifférent pour qu'elle se mette en tête de sauver mon âme. Baste 1 je vais toujours me laisser convertir un peuî qu'est-ce que je risque? Les

— De temps à autre. Yiens» que je te mette chez toi.

— Ce vieux Gontran !»

Le comte se demandait, chemin faisant : < Est-ce moi qui suis devenu plus délicat, ou lui qui est de-^ venu plus rustique? Quel costume! Quelle tournure! Et comme il a le verbe haut 1 »

Lambert fut enchanté de son gîte : « Tu me gâtes, dit-il; c'est le dernier mot du vrai chic. Je vais m'installer ici pour un an ! »

Contran fit la grimace, mais il s'en repentit au môme instant. Ce demi-paysan, qui lui semblait assez incommode, avait offert autrefois de Théberger toute la vie. Si le dernier des Mably était rentré dans rhôtel de ses pères» c'était par la générosité du pauvre Saint-Génin.

On apporta les malles, et Lambert s'empressa de es ouyrir lui-môme : « Tu ne te formaliseras pas, dit-il, si je t'ai apporté quelques produits du pays. Il y a de la pâtisserie et pas mal de charcuterie. Ça n'a pas de valeur en soi, mais ça varie un peu l'ordinaire, d'un ménage. A propos, j'ai une faim de loup.

— Eh bien, on va te servir à manger.

— Est-ce que tu as déjeuné, toi ?

-— Il y a longtemps.

— Et tu ne déjeuneras plus ?

— Non, mais qu'importe?

— Ah I bah ! Tu mangeras un morceau et tu boiras un coup pour me tenir compagnie. On a toujours un boyau disponible pour faire plaisir aux amis. »

Gontran n'était plus accoutumé à ce langage champêtre. H s'estimait heureux d'être seul à l'entendre. Quel déplorable succès Lambert aurait obtenu dans le salon le moins maniéré du faubourg I On servit une sorte de collation dans le petit appartement du second étage : mais au moment de se mettre à table, Lambert se mit à faire des façons :

« Non ! disait-il, c'est trop d'embarras ; je ne veux pas déranger toute la maison. A quelle heure dine-ton chez toi ? '

— Comme partout ; à sept heures.

— Nous, à sept heures, nous appelons ça souper... parce que c'est notre quatrième repas. Décidément, j'irai déjeuner au café. Si tu avais faim, à la bonne heure ! La fortune du pot, entre amis, c'est charmant. Mais tout seul, non ; c'est trop d'affaires. Quel est le meilleur établissement de Paris?

-^ Je n'en sais rien.

— Je te demande quel est le café où se réunissent les gens du monde, les officiers, l'aristocratie, les employés du gouvernement, tout enfin, pour jouer au billard.

— Toi, tu vas me donner du mal. Ce n'est pas dans huit jours que tu perdras ton goût de terroir. Commence par te camper là, et ne te fais pas prier : c'est province. Bois à ta soif et mange à ton appétit, vivement. Quand tu seras rassasié, je me mettrai en devoir de te débarbouiller à fond. .

— Çà, dis donC; à qui en as-tu ? Je suis propre, i

— Personne n'a soutenu le contraire. Mais que d'ouvrage y bonté divine I et dans quel moment I

D'abord , je vais te faire couper ces cheveux-là.

— Pourquoi donc? Je les porte longs, c'est exprès.

— Tu en as le droit dans ton pays, mais à Paris, mon cher garçon, il faut se coiffer, se chausser et s'habiller comme tout le monde, et le propre d'un homme distingué, c'est de ne rien porter qui le distingue des autres. Qu'est-ce que c'est que cette jaquette-là?

— La même que tu trouvais si gentille à la Balme.

— C'est pourquoi tu aurais dû la laisser au pays.

— Attends donc! je vais me mettre en habit tout à l'heure.

— Il ne manquerait plus que ça !

— Ma jaquette, vois-tu, je l'ai prise pour le voyage. Elle est encore assez bonne; je la mettrai le matin pour sortir en pantoufles dans le quartier.

— Rue Saint-Dominique 1

— Tu te moques de moi, parce que j'ai l'air un peu ahuri. — C'est la route et la faim. Encore une petite tranche de poisson de mer 1 Mais tu me retrouveras, mon vieux, et même, plus dégourdi que tu ne m'as laissé. J'ai vu le monde depuis ton raar nage.

— Allons, tant mieux l

Lambert vida deux grands verres de vin coup sur coup. « C'est embêtant, dit-il, que ton larbin n'ait pas donné deux verres. Je t'aurais bien forcé de boire, mâtin !

— Et comment?

— En portant la santé de Val... de ta f.., de ma cousine! Comment va-t-elle, ma jolie cousine?

— Bien, merci.

— Est-ce que je ne l'embrasserai pas tout à l'heure?

Pas avant trois jours, elle est en retraite au Sacré- Cœur.

— Honneur et respect ! Et toujours aussi jolie?

— Certainement.

— Et rien de nouveau dans la famille ?

— Non.

— Je t'en veux de ça. J'avais rêvé d'être parrain du mioche.

• Tu attendras peut-être longtemps.

~ Enfin, malgré tout, vous vous aimez bien, pas yrail

— Sans doute.

— J'espérais qu'après la noce tu m'écrirais de temps en temps pour me donner des nouvelles un peu détaillées. Ah ! bien ouiche I Grand sournois, vas 1 As-tu dû t'en donner, du plaisir ! Je ne te reproche rien ; c'était ton droit. Je t'ai dit : Sois heureux et rends-la heureuse ! Si le programme est rempli, je suis content.

. — Nous sommes très-heureux, et nous n'avons pas oublié la reconnaissance qui t'est due.

— Tu n'as pas bien dit ça : nous sommes trèsheureux. Non! c'est froid, c'est guindé. Tu manques d'entrain, mon bonhomme. Il me tarde que la cousine rentre au bercail. Si elle a quelque chose sur le cœur, elle me le dira, et tu auras affaire à moi, mâtin .de chien ! ^

Gontran le laissait dire; mais ce ton plus que

douteux, ces familiarités passablement indiscrètes le mettaient au supplice. Il ne savait pas si Lambert avait toujours été ainsi, ou s'il s'était gâté. Que faire d'un tel parent et d'un tel commensal ? Impossible de le mettre à la porte : et le garder, le voir, l'entendre, le présenter surtout, c'était dur. Mably levait les yeux au ciel ; il se voyait flanqué de son cousin pendant un mois ou deux, et martyr de l'hospitalité!

Le pire de ran*aire, c'est que le gros garçon n'était ni timide ni docile. Il rapportait, Dieu sait d'où, un aplomb formidable ; il s'écoutait parler l'argot de la mauvaise compagnie avec un sourire d'approbation ; il avait le cerveau farci de calembours à un sou la feuille et de ces plaisanteries nauséabondes que les garçons de théâtre transmettent aux garçons de café. Il ne s'agissait pas seulement de lui apprendre les mille choses qu'il ignorait, mais surtout de lui faire oublier les deux mille qu'ils avait apprises. Quelle corvée poui: Mably !

Lambert lui raconta l'histoire de la famille dans un style que j'expurge à demi, par égard pour la délicatesse des lectrices.

« n y avait donc trois ans que nous tirions le diable par la queue, lorsque la pauvre vieille de Narbonne éteint son gaz. Une indigestion d'andouillettes ; elle a tourné de l'œil sans dire ouf. Pauvre vieille ! Je l'aimais bien ; j'y ai été de ma larme, malgré tout. Tu me diras qu'elle avait l'âge de la retraite ; quoique ça, on n'aime pas à voir filer un pauvre petit être honnête et doux. Nous avons donc

hérité des quarante raille sur le grand livre. La mère voulait tout de suite racheter un hôtel, un château et tout le bataclan ; tu la connais I Moi, je lui dis : Maman, ne nous pressons pas. Un malheur ne vient jamais seul;, attendez que nous ayons le sac de Toncle Canigot : ça ne tardera guère. Je n'en ai pas eu le démenti. Le vieux est mort de faim. Gomme il était malade, il a cru que ce n'était pas la peine de nourrir un corps détraqué : il a cassé sa pipe six semaines après la tante Saint-Génin. Ge qui nous a le plus épatéSy c'est qu'il avait un testament chez le le notaire. Pas trop gentil pour la mère, le testament Ganigotl Attendu que ma sœur est dépensière, désordonnée, etc., etc., etc., je nomme et j'institue mon neveu, Lambert de Saint-Génin légataire universel. » Maman n'a eu pour sa part que trente mille livres de rente, moi quatre-vingts, qui font cent vingt, comme j'avais Thonneur de te le dire, avec les quarante mille balles delà pauvre tante de Narbonne. Toi qui connais les hussards de la garde, est-ce qu'on peut mener la vie à Paris avec cent vingt mille francs?

— Oui, jusqu'à nouvel ordre. Tu veux donc quitter Lyon tout à fait ?

— Ge n'est pas moi, c'est la petite.

— Aïe 1 II y a une petite!

— Un amour de jolie femme! La perle de Lyon, rien que ça. As-tu de l'influence au théâtre?

— Dans quel théâtre?

— Ça m'est égal. Il faut que nous lui procurions un bel engagement; c'est môme, avec le désir de l'embrasser, ce qui m'amène à Paris. »

iOS LA VIEILLE ROCHE

Le comte protesta qu'il n'avait aucune influence sur aucun directeur de théâtre.

« Tu n'es donc pas abonné? dit Lambert.

— Si, à l'Opéra et aux Italiens. Mais les Italiens sont absents, et la demoiselle qui t'intéresse n'est probablement pas de force à débuter à l'Opéra. Qu'est-ce qu'elle joue I

— Tout ce qu'on veutl Elle chante, elle danse, elle est sublime dans le drame, elle te fera pouffer dans le vaudeville. Ghambard, tu sais? le grand Ghambard dit qu'elle a cent mille francs de rente dans le gosier, et Ducosquet^ notre fiévreux Ducosquet soutient qu'il n'y a qu'elle au monde pour jouer la Dame aux Camélias. Je vais la mettre dans ses meubles; tu me donneras un coup de main : elle arrive dans quinze jours; il lui faut absolument Paris. Pas pour faire la noce, comme tu as l'air de le croire, mais pour prendre son rang à la tête de nos artistes. Si tu ne connais pas le directeur de l'Opéra, ni celui du Théâtre-Français, je les trouverai, moi ! J'irai à leur café ! »

Gontran éclata de rire à cette heureuse idée. Mais, réflexions faites, il promit au cousin de le mettre en relation avec le seul homme du vrai monde qui eût quelque influence dans les petits théâtres de Paris. En effet, après l'avoir un peu dégrossi par lui-même, il le livra pieds et poings liés à M. do Bourgalys.

Ges deux originaux devinrent bientôt inséparables. Odoacre pensait-il se rapprocher de Mme de Mably en prenant à forfait l'éducation de son cousin? Je

crois plutôt que Saint-Génin lui plut parce qu*il ne ressemblait pas à tout le monde. Le professeur livra à son élève toutes les clefs de la mauvaise compagnie la plus élégante de Paris. Il lui apprit ce langage spécial qui devient plus inintelligible que le sanscrit h deux myriaraètres du boulevard. Il ne se borna point à lui enseigner les modes d'aujourd'hui ; il essaya sur ce gros corps les modes du lendemain. La première fois qu'ils soupèrent ensemble, ils se grisèrent si bien qu'ils se tutoyaient au dessert. Lambert ne manquait pas d'une certaine souplesse : il prit en quelques jours les manières et le langage de son nouvel ami.

n commettait encore de temps en temps quelque léger solécisme; il disait : « nous avons mangé chez le meunier rouge avec des grisettes, > pour dire qu'il avait sucé un fruit au Moulin-Rouge, avec l'illustre Caroline Tambour et l'incomparable Ninon de Quimper; il insistait encore pour payer son écot lorsqu'un ami l'invitait à dîner; il «était trop intime avec les garçons de café, il appelait le restaurant un hôtel, et embrassait les demoiselles aux courses. Mais on passe bien des choses à un homme qui est jié, qui se présente à l'abri d'un patronage illustre, et qui jette l'argent sans compter. Â la fin de la semaine, il sentait encore un peu la province, mais il n'était plus à montrer au doigt.

On put alors, sans trop d'inconvénients, le lâcher par le monde. Il revit la duchesse de Haut-Mont, les grands Lanrose du quai d'Orsay, les petits Lanrose de la rue de Ponthieu, toute sa fisimille enfin, qui le polit à tour de bras.

Les fruits de cette éducation furent amers à Mlle Angélique Cerceau, plus connue à Lyon, sous le pseudonyme de Florence. Lorsqu'elle débarqua dans Paris, ivre d'ambition et peut-être d'amour, elle étonna Lambert par sa maigreur, sa mauvaise grâce, sa toilette étriquée, son air piteux : une poupée qui a traîné dans le ruisseau. L'impression ne fut pas seulement dure, mais brutale. L'ami de Bourgalys, le cousin de Lanrose et du comte de Mably se demanda un instant si on ne lui avait pas changé ses amours dans le wagon. Encore une déception de l'optique! Il comprit immédiatement qu'il ne pouvait présenter à ses amis cette houri déplumée sans encourir un ridicule mortel. Et vite, il reconquit sa liberté moyennant finance. Mlle Cerceau accepta la transaction sur des bases fort équitables : on lui paya ses larmes au tarif de la province, qui n'est pas exorbitant comme le prix courant de Paris.

La duchesse de Haut-Mont et quelques autres personnes avisées expliquèrent cette rupture par la naissance ou plutôt la résurrection d'un autre amour. On <5rut que Saint-Génin s'était repris de passion pour Valentine de Mably. On se trompait. Sans doute sa cousine lui parut encore plus jolie qii'à la Balme : elle était justement dans le plein de sa beauté. Mais elle fît si pauvre accueil au généreux garçon qui s'était dévoué pour elle que Lambert ne dépassa point les limites de l'admiratioa.

Soit qu'elle rapportât dans les plis de sa robe une provision de froideur monastique, soit qu'elle fût arrivée au plus haut période dé sa petite indisposi-

tion mentale, Valentine se montra plus morose qu'elle ne l'avait jamais été. Sans élever aucune plainte, sans chercher querelle à personne, elle affecta de continuer dans sa maison et dans le monde cette retraite qui au Sacré-Cœur n'avait duré que trois jours. Pendant tout près d'un mois, elle s'enferma si hermétiquement en elle-même que personne n'eut la tentation ou la hardiesse de troubler ce recueillement, Grontran n^oins que tout autre; il commençait à prendre son parti de cet ascétisme lunatique, et il avait l'esprit tendu ailleurs. Il cherchait l'occasion de revoir Éliane, et il la rencontrait quelquefois. Contrairement à ses habitudes, il fut exact chez elle tous les mardis.

Il n'y a pas d'intimité possible avec une femme le jour où elle ouvre sa porte à tout le monde; mais en été, quand Paris se dépeuple, les visiteurs ne sont pas si touffus qu'on ne puisse saisir par hasard deux minutes de tète-à-tête. On échange alors quelques paroles pressées qui, sans avoir un grand sens par elles-mêmes, tirent un certain prix de l'occasion, de la solitude, du vol fait au monde, de la confidence qui naît. Quand on ne dirait rien à une femme, sinon qu'on est heureux de lui parler seul à seule, ces simples mots créent pour ainsi dire un secret entre elle et vous. Les imaginations pourront partir de là et se donner carrière. L'un des interlocuteurs continuera son discours en retournant chez lui, l'autre n'aura pas un grand effort pour entendre la suite. Croyez-vous que la femme ait l'esprit moins inventif que rhommjB, et qu'on ne devine pas, en votre ab-

sence, au moins tout ce que vous pensez? L'important c'est que le premier mot soit lâché, la commiunication établie.

Éliane regrettait probablement le petit sermon mystique qui lui était échappé un matin. Elle ne revint jamais à la charge; ce fut Gontran qui lui rappela cette conversion aussitôt oubliée qu'entreprise. Il fallait qu'elle eût l'esprit bien subtil ou la mémoire^ bien courte , car elle fit longtemps la sourde oreille. Les demi-mots les plus significatifia tombaient à ses pieds par douzaines sans qu'elle fit le geste d'en relever un seul. Un jour pourtant, elle aperçut M. de Mably dans la chapelle aristocratique où elle avait son prie-Dieu. Personne ne peut dire comment une dévote, sans lever les yeux de son livre, remarque les toilettes inédites ou les visages nouveaux qui l'entorirent. Éliane aperçut Mably. Elle ne le regarda pas une fois de toute la cérémonie, et pourtant, par une sorte de miracle, elle nota ses moindres gestes et les jeux les plus innocents de sa physionomie. Quand la belle missionnaire retrouva son cathéchumène aux environs du bénitier, elle répondit à son salut par un regard très-savant que ChampoUion lui-même n'aurait pas su traduire.

Ghampollion a lu bien des choses sur les obélisques, mais rien absolument dans le regard des sphinx. Celui d*Éliane disait en propres termes : c C'est fort bien de fréquenter les églises; on vous sait gré de ce premier pas; mais votre éducation est toute h faire. Comment ignorez-vous qu'on imprime de beaux petits livres, qu'on les relie en cuir très-

doux, très-simple et très-modeste, avec les armes du gentilhomme et des fleurs de lis alentour? Vous devriez savoir aussi qu'on se met à genoux à tel moment, cjfïon s'assied à tel autre, et que rester debout contre un pilier jusqu'à Vite missa est^ c'est déclarer à l'enfant de chœur lui-même qu'on n'est pas venu à l'église pour prier Dieu. > Voilà ce que la marquise de Lanrose sut enfermer dans un seul regard, et ce miracle de concentration n'étonnera pas ceux qui s'intéressent aux progrès de l'industrie moderne. Que d,e choses ne fait-on pas tenir dans un petit nécessaire? Et quels dictâmes le pharmacien ne loge-t-il pas dans un bonbon?

Ce coup d'œil contenait bien réellement tout ce que je viens de dire, et la preuve c'est que Gontran n'en perdit pas un mot. Gomment aurait-il entendu ces réflexions si Éliane ne les avait pas faites? Et comment aurait-il couru se commander un livre, si Mme de Lanrose ne le lui avait pas formellement ordonné?

Je n'ai pas besoin d'ajouter qae ces préoccupations lui firent oublier sa femme. Autrefois il la négligeait sans l'oublier; il la laissait libre de tous ses plaisirs, tant sacrés que profanes, mais il tenait les yeuic sur elle et la regardait vivre avec un intérêt assez vif. Il se réjouissait de la voir user sa jeunesse aux choses innocentes, mais il n'abdiquait pas le droit de discerner l'usage et l'abus. Si Valentine avait tourné la pointe de son petit pied vers un des mille sentiers qui s'écartent de la grande route, il aurait été là pour lui donner la main et la ramener

galamment au devoir. Cet amoureux émérîte, cet homme d'esprit vif et exercé n'avait pas besoin de tâter le pouls de sa femme pour savoir si elle avait la fièvre. Mais, quand le médecin a la fièvre luimême, tout son diagnostic tombe en défaut pour un rien.

Le comte assista donc les yeux fermés, pour ainsi dire, à la révolution qui se fit au mois d'août dans Tesprit de Valentine.

Un jour que la jeune femme était encore plus sombre qu'à l'ordinaire, elle s'habilla en rechignant pour liquider un arriéré de visites. Il y avait un siècle de quinze jours qu'elle n'avait mis les pieds dans le monde mondain. Après sept ou huit courses inutiles (car Paris était déjà terriblement dépeuplé), elle arriva rue de Ponthieu et trouva Yolande au milieu d'un joyeux déménagement. Le vestibule était encombré de longues caisses apportées ou remportées par des garçons de magasin; la traversée du boudoir exigeait des tours de force : cinq ou six malles énormes, carrées, armées de fer, avaient tout envahi. Dans la chambre de madame et dans son cabinet de toilette, tous les meubles disparaissaient sous les jupes largement étalées; une table était couverte d'un véritable assortiment de cannes et de cravaches; les bougies des appliques étaient coiffées de vingt petits chapeaux, véritable musée où tous les siècles et toutes les nations de l'Europe avaient fourni leur contingent. Les costumes euxmêmes composaient un petit carnaval assez folâtre : on voyait pêle-mêle des vestes espagnoles, des jupes

écossaises, des paniers de bergères Louis XV, un habit d'incroyable et des bottes à gland de soie; beaucoup d'étoffes fraîches et de couleurs éclatantes; à cet assortiment de choses gaies, il ne manquait que des grelots; je crois même qu'on en aurait trouvé quelque demi-douzaine en cherchant bien. . .

Valentine fut tentée de se signer en entrant. Le luxe ne la scandalisait pas en lui-même; elle se souvenait d'avoir été aussi brillante que pas une femme de son monde, mais elle ne connaissait que les élégances réglées qui s'étalent dans les salons de Paris. La fantaisie débordante, outrageuse, insensée, qui se déchaîne aux bains de mer ou dans les villes d'eaux, était encore lettre close pour elle.

« Bonté divine! s'écria-t-elle; qu'allez-vous faire de tout cela? »

Yolande lui fit place sur une chaise, et lui dit après l'avoir embrassée :

« Chère belle du bon Dieu, je pars samedi pour Carville où nous nous amuserons comme des folles. Je comptais vous le dire demain en allant prendre congé de vous. Ma tante a son chalet là-bas, j'ai le mien, tout notre monde y est plus ou moins installé : c'est un pays superbe, une plage admirable on n'y manque de rien, on se baigne dans la mer, on chevauche dans les campagnes, on danse au casino, on joue un jeu d'enfer, on fait tourner la tête aux hommes et l'on mène une vie de polichinelle : voilà les plaisirs champêtres comme nous les comprenons: si le cœur vous en dit...l »

Tout en parlant, elle chiffonnait çà et là, s^ns rien ranger, sous prétexte d'aider sa mère et sa femrna de chambre; elle essayait un chapeau, déployait une jupe, faisait siffler une cravaohe, et se regardait de face, de dos et de profil dans tous les miroirs de sa chambre.

Valentine sourit avec une bienveillance un peu dédaigneuse : ^ Je jsuis bien loin, dit-elle, de blâmer le plaisir et de censurer l'élégance. On peut aimer la paix et la simplicité sans imposer ses goûts à personne. Mais est-il vraiment nécessaire d'emporter tant de jolies choses pour s'ébattre au bord de la mer?

— Gomment donc? mais je n'ai là que le strict nécessaire. Deux robes de chambre, six costumes du matin, trois toilettes d'excursion, quatre habits de cheval, dont deux en piqué... Ah! quel piqué, ma chère; une étoffe céleste! Voici le chapeau qui doit aller avec. Quatre robes de dîner, trois toilettes de bal, pas davantage! car la mode change en deux mois, et il £aut se mettre au courant de temps à autre. Vous savez que Garville est infiniment plus chic que leur malheureux Trouville. Garville est une terre de choix; un coin sacré, une Vendée de plaisance où nous ne sommes que nous. Mme d'Aiguës Rigny est ma voisine de droite, et je plonge sur le parc sans arbres de Mme de Raimbeuf. La petite Ghamblin, pas là vieille marquise, la jolie, la femme de Ghamblin-Futaille, s'est arrangé une maison de pécheurs dans le goût le plus exquis. Isabelle de Gauterne, Michelle de Piquefeu, Jacqueline de Beau-

venir, Ursule d'Oos et vingt autres jolies femmes ont pris l'avance : il paraît qu'on danse à défoncer la falaise et qu'on fait des toilettes k éblouir le soleil. Mais pardon, chère belle 1 c'est bien mondain pour vous, ce que je raconte-là.

— Pourquoi chère ? Je n'ai pas pris le voile, que je sache. Un honnête divertissement, pris en bonne compagnie... On voit donc Mme de Raimbeuf ?

— Chère, tant qu'une femme ne s'est pas affichée, on en pense ce qu'on veut, mais on ne lui jette pas la porte au nez. Le monde ne rompt qu'avec les sottes qui ont rompu ouvertement avec lui.

— Comme Mme de Piquefeu, par exemple?

— Mme de Piquefeu a été calomniée. La preuve, c'est que son mari a fait la paix avec elle ; on ne les rencontrait pas Tun sans l'autre l'hiver dernier. Voulez-vous que le monde soit plus méticuleux qu'un mari ? Je ne dis pas pourtant que la pauvre Michelle soit une femme à voir intimement à Paris! Mais à Carville ! au bord de la mer 1

— En prenant un bain tous les jours !

— Fi ! la petite méchante I Si c'est ainsi que les Pères vous ont appris la charité!... Sérieusement, ma belle, nous avons là-bas quantité de beau, bon et vrai monde. Je n'ai pas épluché tout le grain pour y chercher l'ivraie, mais Carville ne serait pas si bien posé s'il n'était pas bien composé.

— Aussi, mes objections n'étaient-elles qu'une taquinerie. Mais, ma belle chérie, comment M. de Lanrose peut-il quitter Paris tout un été? Est-ce que le Humbé ne le tient plus nuit et jour?

— Mon mari? mais, cher ange, je ne l'emmène pas, mon mari! Il a promis de venir me voir une ou deux fois dans la saison ; c'est plus qu'il ne m'en faut pour être heureuse. Il le sait bien, et je suis sûre qu'il n'abusera pas du chemin de fer. Nous serons passablement de veuves dané mon genre. Rien de plus simple et de plus fréquent aux bains de mer. N'y suis-je pas chez moi? Ma tante n'est-elle pas ma voisine? Les maisons sont de verre dans ce pays primitif, quoiqu'elles se construisent en brique. Raisonnez : la femme d'un marchand est-elle compromise pour aller aux bains de mer sans son mari? Adhémar est un marchand qui sème l'or en poudre sur la barbe de ses aïeux; voilà ce qu'il est. Mais faut-il tant d'excuses pour tirer chacun à part? Tout le monde en fait autant, le siècle le commande, c'est un résultat du progrès; la séparation des époux est la plus belle invention de notre temps. Nos maris ont leur éducation et nous la nôtre, leurs idées et nous les nôtres, leurs occupations et nous les nôtres, leur appartement et nous le nôtre...

— Leurs passions, et nous...

— la mauvaise 1 sur quelle herbç a-t-elle marché ce matin? Est-ce que j'ai des passions, moi? Oui, j'en ai une. J'aime le mouvement, le bruit, la toilette, le plaisir et la bonne nourriture. A qui faisje du tort? En suis-je moins bonne épouse, bonne fille (dites, maman!) et bonne mère? Car vous ne savez pas, j'emmène mon fils aîné. Il se baigne avec nous, par faveur spéciale, et le coquin fait déjà des observations au-dessus de son âge. »

LES VACâI^CBS de la COMTESSE 20^

Valentine, au lieu de répondre^ examinait les toilettes de son amie. ,

Yolande s'approcha d'elle, lui dénoua les brides de son chapeau par un geste de cAlinerie, et dit : c S'il est permis à un amour comme elle de s'embéguiner de la sorte ! Ma chérie , laissez-moi vous essayer quelque chose !

— Non, non !

— C'est tout nouveau I

— N'importe !

— Un chef-d'œuvre du bon faiseur I

— On ne peut rien vous refuser, mon ange.

— Là ! voici le toquét miraculeux. On le porte avec ou sans muselière. Vous rappelez-vous, mignonne, le bon temps où je vous habillais en madame, sous le toit vénéreible des Saint-Génin ?

— Et maintenant, vous me déguisez en gamin.

— Pas du tout ! c'est qu'il vous va dans la perfection. Par exemple, je ne pourrais^ jamais y faire entrer tous les cheveux. L'embarras des richesses I II, faudrait faire un gros huit plus tombant » et alors...

— Alors, chérie, la tête et le bonnet se mettraient à tourner ensemble. Je me sauve. Adieu, beau démon tentateur ! Divertissez-vous bien à Garville, et n'oubliez ni vos amis, ni... le reste.

— Je n'oublie pas mes amis, à telle enseigne que j'irai encore vous embrasser avant mon départ. Quant au reste, mon petit ange malin, si vous entendez par là les célèbres devoirs, soyez sûre et certaine qu'il n'y a pas '^e danger. Ma foi non ; lo

jeu n'en vaut pas la chandelle, n y a tant de façons de 8*amuser plus agréables et plus variées que celle-là I

Valentine acheva sa tournée de visites, ne rencontra personne et ne s'en plaignit point. Les toilettes de Yolande papillotaient encore devant ses yeux ; les bavardages décousus de son amie bourdonnaient agréablement à ses oreilles; il lui sembla qu'elle s'était trempée dans un bain de gaité. Pour rester dans cet élément, elle se fit mener chez la duchesse de Haut-Mont, qu'elle avait bien négligée depuis deux ans. La duchesse faisait aussi ses préparati& de départ. Elle avait une maison à Çarville, mais ses toilettes étaient logées dans deux malles et l'on n'en voyait pas trace dans l'appartement.

Le hasard, qui souvent se pique de malice, avait rassemblé trois personnes dans le salon de la rue Cassette : deux habitantes de Çarville et Odoacre de Bourgalys. Voici le bout de conversation que Valentine entendit dès la porte.

Odoacre venait d'entrer; Mme d'Oos, une jolie blonde un peu trop maigre, était déjà levée pour partir. La duchesse livrait sa main à M. de Bourgalys et lui disait avec une bonhomie un peu coquette :

€ Vous n'êtes donc pas perdu? Nous parlions de vous faire afficher. »

Mme d'Oos montra ses belles dents et dit :

c Quelle erreur I M. de Bourgalys ne s'affiche pas ; c'est lui qui affiche les autres.

— Comment 1 répondit Odoacre, vous vous sauvez

LES vacance;s de la comtesse 211

sur une méchanceté sans me laisser le temps d'improviser une réponse! Ce n'est pas moi qui vous chasse, au moins?

— Non, chasseur. »

La sortie de Mme d'Oos ne fît qu'un avec l'arrivée de Valentine. Ces deux femmes, qui se connaissaient un peu, échangèrent une révérence sur lé seuil même du petit salon.

Mme de Haut-Mont fit fête à sa petite amie, et lui présenta Mme de Piquefeu. Valentine ne savait quelle contenance tenir entre une femme qu'elle avait jugée sévèrement une heure plus tôt, et Odoacre, qu'elle rencontrait pour la première fois depuis la terrible aventure. Pour se tirer d'affaire, elle prit la duchesse à partie et l'accapara tant qu'elle put, sans déparler. Mais la duchesse était toujours la vieille enfant terrible que vous savez. Elle ne manqua point de demander à M. de Bourgalys s'il était guéri de sa passion pour Valentine.

Odoacre répondit sans se déconcerter :

« Il ne faut pas exiger l'impossible. J'ai adoré Mme de Mably tant qu'elle a vécu : je l'ai pleurée quand elle est morte, et j'ai porté son deuil pendant une couple d'années. Il me semble que c'est assez gentil comme ça. »

Valentine rougit jusqu'aux oreilles. Elle ne put s'empêcher de répondre à ce fou, en lui montrant son joli visage : « Les gens que vous tuez se portent assez bien.

— Connu! dit Odoacre. Je sais que l'accident n'est pas écrit sur votre physionomie. U n'en est pas moina

vrai que vous êtes morte et enterrée, ma pauvre madame de Mably. Que dit-on de nouveau dans votre petit sépulcre?

— Votre ami Gontran vous rencontre à peu près tous les jours. Il a dû vous donner des nouvelles da la maison.

— Oui, certes, et Saint-Génin aussi. Ils disent qu'on n'a pas ri depuis un certain temps sous ces voûtes profondes.

— C'est peut-être parce que le plus gai de nos amis n'y vient plus.

— Est-ce de moi que vous parlez, belle défunte?

— Et de qui donc, aimable vif?

— Je suis l'ami de Gontran et de Lambert, mais je ne suis pas le vôtre.

— Vraiment? j'ai démérité tant que ça?

— Non, je n'ai pas d'amitié pour vous. Vrai, comme je vous adore. J'ai beaucoup plus ou beaucoup moins, à votre choix. Et par malheur vous avea choisi.

— Les hommes sont incroyables I

— Oui, ils ont la manie d'aimer sérieusement.

— Vous?

— Nous, madame, et môme moi. Un jour viendra que vous me rendrez justice.

— Vous changerez peut-être mon opinion, mais vous ne changerez pas mon cœur.

— Savezfc-vous seulement si vous en avez un? La vie que vous menez, la solitude que vous faites autour de vous, cette maison si joyeuse autrefois I

Dites-lui donc, madame de Haut^Mont, qu'elle ft'é«

veillera centenaire un beau matin, sans avoir jamais été jeune! »

La duchesse interrompit le dialogue pour expliquer à Mme de Piquefeu quQ Valentine et Odoacre se faisaient la guerre depuis trois ans. Ce débat devait être lettre close pour qui n*avait pas vu les premières hostilités.

Mais la sémillante vieille ne perdit pas Toccasion de débiter un peu de morale à sa façon. Elle dit leur fait aux maris qui encapucinent leurs femmes pour Ée ménager des loisirs. « Ces messieurs s'imaginent , qu'ainsi bâtées, les pauvrettes se garderont toutes seules ; ils les mettent sous la surveillance des anges : c'est plus sûr, pensent-ils, et plus économique que le système turc. Mais ils ne songent pas que leurs femmes s'étiolent, dépérissent, meurent à petit feu, et que la société française va se dépeuplant de joui en jour. On ne rit plus, on ne badine plus, on perd la tradition charmante de ces bonnes bêtises où nous dépensions tant d'esprit. De mon temps, une jolie femme ignorait toutes ces momeries où vous perde2 le meilleur de vos jours. Étions-nous moins fidèlesl J'en doute. Nos maris ne nous livraient pas aux bons soins des révérends pères; ils s'occupaient de nous eux-mêmes ; c'est un. petit travail qui porte sa récompense avec lui. Le feu duc, mon mari, n'était pas un j eune homme ; il n'en est pas moins vrai que j 'ai vécu pour lui tout entière, moi qui ne croyais pas aux grillades de l'autre monde et qui ne connaissais d'autre loi que mon plaisir. Pourquoi l'ai-je aimé seul? Parce qu'il s'appliquait constamment à me paraîtra

aimable, au lieu d'étouffer en moi la faculté d'aimer. Les hasards de Témigration nous ont séparés plus d'une fois; nous avons pris chacun de notre côté . tous les plaisirs permis ; je ne me cloîtrais pas en Suisse lorsqu'il courait l'Allemagne ou l'Angleterre; mais nous savions aimer, nous avions des attaches assez fortes pour qu'on pût les allonger infiniment sans les rompre; aussi nos cœurs sont-ils restés unis. Si le père de Gontran, notre pauvre Améric, était encore de ce monde, il prendrait fait et cause pour vous, chère petite, et vous délivrerait des ténèbres extérieures où son nigaud de fils vous enferme depuis deux ans! »

Valentine défendit Gontran ; elleassura qu'elle avait choisi elle-même, par goût, cette vie quasi-monastique. Mais personne ne voulut la croire ; on lui prouva que ses beaux yeux, ses admirables cheveux, sa merveilleuse petite bouche et toutes ses beautés l'une après l'autre, protestaient contre une telle affirmation. La femme la plus spirituelle du monde se défend toujours mal contre l'autorité de ces argumenls personnels. Essayez de répondre au monde lorsqu'il vous dit : vous êtes trop jolie pour professer telle opinion ! Il y a contradiction flagrante entre l'éclat de vos yeux et la théorie que vous soutenez I Vos petits doigts en fuseau sont trop délicats et trop blancs pour qu'il vous soit permis de prendre telle cause en maini II n'y a pas de place pour tel mot dans une bouche comme la vôtre!

La comtesse soutint l'assaut; mais en rentrant chez elle, elle se demanda sérieusement si c'était elle ou

son mari qui l'avait vouée à la prière^ à la retraite et à tous les exercices de la dévotion. Elle se souvenait vaguement d'avoir choisi ce genre de vie après une secousse un peu forte, mais il lui semblait que Gontran ne l'en avait pas assez détournée; qu'il aurait pu d'un mot la regagner au monde; qu'il se résignait trop; qu'il semblait empocher, comme une aubaine, le martyre d'un être faible et charmant.

Le .«îoir, à table, elle essaya d'animer Lambert et son mari ; elle voulut être pétillante. Mais sa gaieté forcée n'éveilla point d'écho. Lambert était rompu de fatigue. Suivant son expression pittoresque, Paris lui sortait par les coudes ; il en avait plus que son soûl. Il annonça que Bouipgalys et lui songeaient à faire un petit voyage : Bade, Wiesbaden, Hombourg, Spa, quelques bains de mer; un itinéraire très-libre et très^amusant. Le comte semblait préoccupé d'autres projets, mais il n'en faisait confidence à personne. Le fait est qu'il avait échangé quelques paroles avec Éliane, et qu'un espoir plus sérieux, quoique faiblement motivé, s'était insinué dans son âme. Valentine se sentit presque étrangère dans sa maison, entre deux hommes qui l'avaient passionnément aimée. Il lui sembla, pour la première fois, qu'on avait muré toutes les portes derrière elle, tandis qu'elle courait les mansardes et les couvents.

Elle exprima je né sais quelle fantaisie de spectacle ; Gontran ouvrit des yeux presque scandalisés. C'était mal prendre son temps ; il faisait chaud, on étouffait dans les théâtres. Gomment, elle qui n'allait pas aux Italiens en janvier sans une sorte de

répugnance, a'avisait-elle d'affronter un mauvais drame au mois d'août?

Elle changea de note et proposa aux deux amis de passer la soirée à l'hôtel et de prendre le thé au jardin. Gontran objecta que le thé était encore plus chaud que le spectacle. Il avait fait le plan de sa soirée; ses amis l'attendaient sur la terrasse du club ; l'habitude de sortir tous les soirs était priss. Si Valentine avait insisté quelque peu, si elle s'était mise en frais de coquetterie, son mari eût sacrifié de grand cœur les amis, la terrasse du club et toutes ses habitudes ; elle risqua si timidement sa petite proposition que Gontran n'y vit qu'une simple politesse. Il y avait si longtemps qu'on n'avait essayé de le retenir à la maison ! Presque toujours Valentine avait la soirée prise par des offices, des conférences, des exercices de dévotion ou des assemblées de charité.

Elle affecta de prendre son parti, car elle avait toujours un petit amour-propre; elle feignit même de se rappeler qu'un devoir important l'attirait ù Saint-Christophe ce soir-là. Mais, après le départ des deux cousins, elle courut s'enfermer dans sa chambre et pleura. A quel propos? Elle n'en savait rien elle-même : son mari ne lui avait rien dit ni rien fait de désobligeant; cette journée de visites n'avait été signalée par aucun événement fâcheux. Un étalage de robes et de chapeaux chez Yolande, un étalage de paradoxes plus ou moins Spirituels chez la duchesse de Haut-Mont, c'était tout! Et pourtant elle se sentait lasse dans tous ses membres; la mai-

LES VACANCB6 DE LÀ GOlfTESSE 217

son lui paraissait froide au mois d'août; son cœur sonnait le creux: elle promenait les yeux autour de sa chambre et n'y rencontrait pas un seul objet où le regard s'accrochât avec un sentiment de plaisir. Ses souvenirs les plus intimes et les plus doux étaient restés suspendus aux patères de l'hôtel Meurice. Décidément on a tort de ne pas se marier dans la maison où l'on doit vivre.

Le comte revint tard de son club, et comme il était le plus discret des hommes, il n'eut garde de réveiller sa femme, qui ne dormait point.

Le lendemain, il monta à cheval avec Saint-Génîn, et fit dire à Valentine qu il déjeunerait probablement au bois de Boulogne. Il passa donc presque toute la matinée à saluer ses amis de cheval, selon la formule stéréotypée que chacun sait :

« Bonjour!

— Joli temps.

— Un peu chaud ; on a beau se lever matin. Comment la partie a-t-elle fini?

— Ne m'en parlez pas ! Je me suis culotté de deux cents louis.

— Ce n'est pas la mort d'un homme.

— Non, mais c'est bête. On serait si bien dans son. lit 1

— Avez-vous vu, chez Mathan, cet attelage qui est arrivé d'Angleterre?

— Non ; ça vaut-il la peine?

— Superbe ! mais d'un prix I II parle de vingt mille,

— C'est salé. Je reviendrai par là. Et vous con-

naissez-vous cette jument alezane qui est chez J[osué ?

— Non. Depuis quand ?

— D'hier. Il faut voir ça. Un sang, mon cher, à tout casser.

— Même les os! Merci! Nana va bien*?

— Lâchée!

— Ahl... Bonjour!

— Bonjour! » ' . I De son côté, Valentine alla entendre la messe des

bons Pères, puis elle causa un grand quart d'heure avec M. Gaumiche, qui lui prêcha les distractions ;

de la campagne. Il s'éloignait lui-même de Paris, avec la permission de ses supérieurs, pour, prendre les eaux de Niederbronn. Les austérités du carême et les fatigues du »saint ministère exigeaient impérieusement cette réparation. Le bonhomme exhortait toutes ses pénitentes à suivre son exemple ; il 1 leur permettait même de s'abstenir des sacrements | pendant une partie de l'été ; car il est avéré, dans | la haute dévotion parisienne, qu'il n'y a pas de confesseurs possibles en province.

Ce départ attrista Mme de MabJy. Qu'allait-elle devenir pendant un mois, loin du seul homme qui eût sa confiance entière?

Elle rentra à l'hôtel, tandis que son mari changeait de toilette, et ces deux êtres, unis par un miracle de l'amour, se rencontrèrent, pour la première fois de la journée, dans leur salon, sous les yeux de la comtesse Adhémar et de la vieille duchesse.

Mme de Haut-Mont et sa nièce couraient ensemble

pour leurs visites d'adieu. Chemin faisant, elles avaient parlé de Valentine, et ces deux graves personnes étaient tombées d'accord sur les malheurs de la jeune femme et les persécutions de Gontran. Elles se croisèrent bravement pour la délivrance de leur amie : il fut résolu dans la voiture que Valentine viendrait à Carville, avec ou sans mari. Le beau Mably tomba donc dans une véritable embuscade : il fut lardé de petits mots piquants, mais il ne les sentit même pas. JLa préoccupation de son amour ' naissant formait autour de lui une cuirasse impénétrable. On le battit en brèche, lui, sa maison, son mobilier, sa vie casanière et le despotisme auquel il soumettait sa femme ; on raconta l'histoire allégorique de ces deux époux enfermés qui finissent par se dévorer l'un l'autre : « Le commissaire de police, averti trop tard, ne trouva plus que la canne du monsieur et l'ombrelle de la damel » La duchesse exposa par le menu toutes les conséquences de l'ennui claustral ; Yolande fit un tableau des plaisirs innocents qui foisonnaient à Carville ; Gontran n'entendit rien, ne vit rien, ne remarqua rien, sinon que ces deux dames étaient encore plus bavardes et plus déraisonnabjes qu'à leur ordinaire. Mais il n'eut pas l'idée de se demander pourquoi. Cherchet-on à savoir pourquoi les mouches redoublent d'importunité à l'approche d'un orage?

Son calme étonna bien les deux amies de sa femme. Elles y virent l'effet d'une profonde et machiavélique dissimulation. Yolande et la duchesse s'avouèrent vaincues et s'inclinèrent devant cette

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volonté ferme, inébranlable, qui n'était pas même effleurée par les arguments les plus décisifs. La duchesse disait, çn remontant dans sa voiture : « Quel homme I Aussi renfermé que son pauvre père était j

ouvert! Il a manqué sa vocation ; sa place était dans i

la diplomatie, r \

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