‹ Les vacances de la famille PlumetChapitre 12 sur 21 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Premières escarmouches.

Élisabeth, le lendemain matin, bondit hors de son lit et courut à la fenêtre.

« Dieu soit loué! Il pleut encore! »

C’était peut-être la première fois de sa vie qu’elle se réjouissait à la vue des nuages sombres qui couvraient le ciel et qui donnaient à la mer une teinte lugubre. Sous la pluie diluvienne, les vagues lourdes venaient mourir sur la plage avec un bruit sinistre.

« Il y en a pour toute la journée, continua Lisbeth, en s’habillant; je vais aller chercher Yves et nous descendrons vite au jardin. Sûrement les voisins iront dans leur tonnelle.... Pourvu que tante Marie ne nous demande pas de rester au salon à jouer au loto ou au trictrac!... Oh! cette Mariette! cette Mariette!... »

Ea disant ces mots, Lisbeth tirait avec rage les lacets de ses chaussures, et, bien entendu, l’un d’eux se rompit.

« Bon, vilain lacet, le voilà cassé! Et je n’en ai pas d’autres. Bah! qu’est-ce que cela peut me faire après tout? Avec, une bonne ficelle ou un ruban... ou rien du tout.... Ah! là! là! Je vais mettre mes souliers découverts. »

Et, lançant sa chaussure à travers la pièce, Lisbeth se pencha et attrapa une paire de souliers vernis qui traînaient juste sous son lit.

Puis, elle sortit de la chambre et monta dans « l’île mystérieuse » où elle était sûre de trouver son frère.

Il y était en effet; accroupi par terre, il arrangeait les flèches de son arc.

Il se leva et embrassa tendrement sa sœur.

« Tu vois le temps qu’il fait?

— Oui, moi, j’en suis bien contente.

— Moi aussi, car nous avons nos distractions toutes prêtes. Nos voisins iront dans....

— Oui, dans la tonnelle... interrompit Lisbeth... mais que fais-tu là?

— Je prépare mes flèches.

— Tu vas donc t’en servir? Pourquoi faire?

— Pour exciter la curiosité de nos voisins!

— Ah? Mais dis, comment?...

— Je vais les leur lancer avec mon arc ; ils ne sauront pas d’où elles viennent.

— C’est une admirable idée! Nous ne nous ennuierons pas aujourd’hui.

— A moins que tante ne nous.... »

Toc, toc, toc! Trois coups se firent entendre.

« Qui est là? Entrez, » cria Yves.

Et Lequerq, la figure encore plus consternée que d’ordinaire, passa sa tête dans l’entrebâillement de la porte.

« Monsieur Yves, Mademoiselle Élisabeth, Mademoiselle vous prie de descendre dans sa chambre.

— Bon! on y va, répondit Yves. Allons, viens, dit-il en se tournant vers sa sœur, descendons. »

Lisbeth et Yves trouvèrent leur tante dans son lit. Elle avait sur la tête un bonnet de dentelle blanche serré sous le cou par deux petites brides.

Ses lunettes d’écaille sur le nez, elle prenait son petit déjeuner posé devant elle sur une tablette de malade. Elle paraissait calme et bien disposée.

« Mes enfants, dit-elle, je ne me sens pas bien aujourd’hui, j’ai un peu mal à la gorge. Je

vous demande d’être bien gentils et bien obéissants avec Mariette... pour qu’elle ne crie pas trop.... Dites, voulez-vous?

— Oh! oui, tante, dit Yves en tendant à sa tante une bonbonnière pleine de bonbons.

— Mais, continua Élisabeth, nous voudrions aller un peu dans le jardin.

— Au jardin, par ce temps! s’écria la vieille dame effrayée.

— Oui... Oh! pas très longtemps.

— Alors ne prenez pas froid. Ne vous mouillez pas les pieds. »

Yves se retourna, alla vers la fenêtre et souleva le rideau.

Le front collé aux vitres, il parcourut le jardin du regard. Que vit-il donc de si inattendu et de si divertissant qui le força à tirer vivement son mouchoir, afin de le mettre devant sa bouche pour étouffer son rire?

Mariette était à la cuisine, en train de préparer le déjeuner, elle ne s’apercevrait de rien. Tante ne les trahirait pas.

Se faufiler vers la porte, l’entr’ouvrir, la franchir, ouvrir la porte-fenêtre du salon et dégringoler les marches du perron fut l’affaire d’une minute pour le frère et la sœur; se courbant et se cachant derrière les arbustes

des massifs, ils furent bientôt collés contre la tonnelle de leurs voisins.

D’un signe, Yves indiqua à sa sœur les trous qu’il avait faits la veille avec son canif. Elle se dressa sur ses pieds et son visage perdit bien vite toute expression de mauvaise humeur; Yves et elle restèrent ainsi à l’affût afin de ne rien perdre de ce qui se passait sous la tonnelle.

Les petits Plumet, réunis autour de la table, avaient décidé d’occuper cette matinée pluvieuse à sculpter des animaux dans du bois, puis à les colorier. C’est pourquoi, un instant auparavant, Yves les avait vus passer en procession munis de pots de peinture, de pinceaux, de morceaux de bois et d’instruments dont Yves n’avait pu deviner la destination.

Ils étaient tous assis autour de la table; mais avec un compagnon de plus dont ils pouvaient être fiers, car c’était M. Plumet lui-même; ajoutons qu’un ami leur manquait : Jupiter était resté près du poêle de la cuisine pour sécher ses longs poils complètement mouillés par une vague, son maître ayant eu la malencontreuse idée d’aller avec lui sur la plate-forme du rocher de la Vierge, battue constamment par les vagues.

« Vous devriez faire une bergerie, leur conseilla M. Plumet.

— Moi, je ferai la ferme et les arbres qui l’entoureront, dit Pierre.

— Moi, je me charge des chevaux, s’écria Jean.

— Moi aussi, se dépêcha de répéter son jumeau.

— Paul découpera les vaches, Louis et Rose les peindront, » décida M. Plumet.

Et tous s’étaient mis à l’œuvre avec ardeur. C’était un travail qui avait souvent récréé les Plumet pendant leurs soirées d’hiver, lorsque leurs devoirs étaient terminés; aussi Yves et Lisbeth virent-ils rapidement de minces planchettes se transformer, grâce à de petites scies, en un cheval, une vache, un coq et des petits moutons dont la tête se penchait désespérément vers la terre.

« Oh! voyons, Paul, regarde cette tête, ton cheval a l’air d’un hippopotame.

— D’un hippopotame? Hippopotame toimême. Regarde ton coq, lui, il a l’air d’une girafe.

— D’une girafe... d’une girafe, s’écria Jean indigné. Papa, n’est-ce pas que mon coq est bien?

— Mon Dieu, dit M. Plumet, il y a mieux comme coq. »

Cette réponse déchaîna un rire général; derrière la tonnelle Lisbeth et Yves firent chorus ; mais les Plumet étaient si absorbés dans leur travail qu’aucun d’eux ne les entendit.

« Évidemment, continua Paul, lorsqu’il aura la crête rouge, le corps roux et les pattes noires, on pourra peut-être s’imaginer que c’est le descendant de Chanteclair.

— Oh! Oh! monsieur fait l’érudit.

— Qu’est-ce que c’est que Chanteclair?

demanda Louis qui essayait vainement d’ouvrir le pot de couleur rouge.

— C’est le lion des coqs! »

« Pouh! Pouh! Pouh! »

C’était Lisbeth qui étouffait son rire.

« Tiens, j’entends Jupiter qui vient nous rejoindre, dit Pierre.

— Impossible, répondit Paul, il m’a prévenu qu’il ne viendrait pas.

— Je croyais entendre du bruit....

— Maintenant, Louis, tu peux commencer à peindre les animaux; mais, fais attention et ne pose pas de couleurs là où il n’en faut pas, » dit M. Plumet.

Louis prit un pinceau, le plongea dans le

pot qui contenait le rouge et commença à peindre la plus magnifique crête de coq qu’on ait vue sur terre.

« Et moi, papa, demanda Rose, je peux peindre aussi?

— Eh bien, toi, tu vas peindre les petits moutons en blanc.

— Oh! dit Jacques, c’est Pierre qui a fait une magnifique maison!... »

En effet, Pierre avait découpé un chalet du type des maisons démontables américaines; les pièces de bois s’adaptaient les unes aux autres d’une façon très ingénieuse; le toit débordait, la façade était percée d’une porte et de deux fenêtres.

« Très bien, Pierrot, ta maison est artistement faite, et une fois peinte, elle sera parfaite. Mais il me semble que l’heure du déjeuner est arrivée... Oui, continua M. Plumet en regardant sa montre, il est midi passé. Rentrons. Nous reviendrons après le déjeuner terminer nos travaux. »

Les petits Plumet remirent leurs caoutchoucs et coururent tous plein d’appétit s’asseoir devant un excellent déjeuner.

Quant à Yves et à Lisbeth, ils étaient complètement trempés, mais ils ne s’en souciaient guère.

« Écoute, Yves, je voudrais bien voir de près leurs animaux et la maison?

— Viens, suis-moi. »

Yves s’avança le long de la clôture, puis, se baissant et écartant les branchages, il y fit un large trou.

« Passe la première, » dit-il à sa sœur.

Lisbeth se glissa à travers la haie ; Yves la suivit et les voilà tous les deux dans la Terre Promise.

Ils pénétrèrent, toujours avec mille précautions, dans la tonnelle et Lisbeth, les yeux brillants, touchait les animaux, les pots de couleurs, les planchettes, les outils.

« Pauvre petite sœur, dit Yves, tu aimerais à jouer ainsi avec eux.

— Oh! oui!... Elle est belle cette maison!

— Oui.... Mais il lui manque quelque chose.

— Quoi donc?

— Une girouette.

— Oh! c’est vrai.

— Je vais la faire.

— C’est ça, c’est ça, s’écria Lisbeth en battant des mains.

— Ne fais pas tant de bruit, tu nous trahirais à la fin; tu ris, tu remues trop.

- — Dépêche-toi donc au lieu de me gronder.

es planta une girouette sur le toit de la petite maison.

Premières escarmouches.

• — Moi, je te gronde! dit Yves en regardant tristement sa sœur.

— Mais non, mais non. »

Et Lisbeth attirant son frère par le cou l’embrassa tendrement.

Yves prit une petite tige de fer qu’il trouva sur la table et la planta sur le toit de la maison de Pierre, puis il découpa, dans une feuille de papier d’étain un morceau en forme de girouette qu’il fixa à l’extrémité de la tige de fer. Mais ce ne fut pas tout, il imagina de tailler dans un feuillet de carton un petit coq tel qu’on en voit sur les clochers des églises de village et de le recouvrir de papier d’étain. Il parvint à le faire tenir sur le haut de la girouette et fut largement récompensé de ses efforts par les cris d’admiration de Lisbeth enthousiasmée.

« C’est merveilleux! disait-elle. Que pourrions-nous faire encore?

— Je pense que la girouette suffit. Ne trouvestu pas? Laissons tout cela et rentrons.

— Je voudrais bien voir la surprise des voisins.

— Nous tâcherons de revenir après le déjeuner....

— Oh! il faudra rester un peu avec tante après le déjeuner.

— Sans doute... mais dès qu’elle dormira, il n’y aura pas de Mariette qui tienne! »

Yves prit la main de sa sœur et l’entraîna vers la maison. Bien que complètement mouillés, ils ne coururent pas pour rentrer; Lisbeth tournait toujours la tête pour regarder derrière elle, vers la tonnelle qui abritait tant de bonheur.

Lorsqu’ils se glissèrent par la porte de la maison, ils trouvèrent Lequerq, qui les attendait, sa figure encore plus allongée que le matin.

« Rentrez vite, monsieur Yves, mademoiselle Élisabeth, rentrez vite.... Si vous saviez!...

— Quoi donc? »

Lequerq ferma la porte, donna un tour de clef et prononça tout bas ces mots :

« Mariette m’a commandé de fermer toutes les issues de la maison, pour que vous ne puissiez plus sortir.

— Ne plus.... »

Lisbeth ne put terminer sa phrase, la porte de la chambre de sa tante s’ouvrit, laissant passer la cuisinière portant un plateau sür lequel il y avait tout le déjeuner.

Du fond de son lit, la tante les aperçut et, d’une voix faible, elle appela :

Premières escarmouches.

« Yves, Lisbeth, venez ici, venez! »

Le frère et la sœur se précipitèrent vers elle. « Mariette me dit que vous êtes allés dans le jardin malgré la pluie, que vous êtes trempés. Mais, mes pauvres enfants, vous allez prendre froid. Lisbeth, ma chérie, tu as les pieds mouillés. Monte vite dans ta chambre, change de chaussures et reviens me parler ... tu resteras avec moi . Songe au chagrin que j’aurais si vous tombiez malade, toi et ton frère.... »

Lisbeth, laissant son frère consoler Mlle O’Renech, courut changer de vêtements.

Elle ne fit pas attention au premier moment que l’obscurité régnait dans sa chambre, mais voulant renouer les nœuds des lacets de ses chaussures et n’y parvenant pas, elle s’écria :

« Mais il fait nuit! Qu’y a-t-il donc?... Oh! les volets qui sont fermés!... »

En effet les volets étaient fermés à l’aide de cadenas.

« Ah! s’écria Lisbeth avec stupeur, nous aurait-elle enfermés? »

Comme elle allait sur le palier pour voir si d’autres fenêtres étaient aussi cadenassées, Yves apparut en haut de l’escalier qu’il avait gravi en quatre bonds.

« Nous sommes prisonniers, la fenêtre seule de « l’île mystérieuse » restera ouverte ; Lequerq doit garder la clef de la porte avec défense de la donner à qui que ce soit. Mariette le terrorise ! »

Lisbeth serrait les lèvres.

« Tu en es sûr? dit-elle enfin.

— Oui, mais viens voir. »

Les deux enfants, en un instant, eurent parcouru toutes les pièces de la maison. Tous les volets étaient fermés partout, excepté dans « l’île mystérieuse » et dans la chambre de Mlle O’Reneck.

Muets et consternés, en se tenant la main, Yves et Lisbeth revinrent près de leur tante.

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