CHAPITRE X
Le mystère augmente.
Quel ne fut pas l’étonnement des Plumet lorsque après le déjeuner ils revinrent dans la tonnelle et s’aperçurent que l’on avait touché à leur travail!
« Mon Dieu, s’était écrié Pierre stupéfait, voyez ma maison! Elle possède une girouette!
— Et une magnifique girouette encore!
— C’est tout de même drôle qu’on entre ainsi chez nous!
— C’est bizarre. Cependant regardez la villa d’à côté, il n’y a plus personne, tout est fermé.
— Nos voisins sont sans doute partis.
— Alors qui serait venu dans la tonnelle? »
Pendant tout le reste du jour il ne fut question que de la girouette merveilleuse, du jardin voisin, de ses habitants. Les enfants auraient voulu aller sonner à la porte pour demander
raison de cette entrée indiscrète dans leur domaine, car on avait fini par découvrir le trou de la haie; mais M. Plumet déclara qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter sérieusement; pourtant il faudrait veiller à ne rien laisser traîner dans le jardin.
La maison construite par Pierre fut placée sur la cheminée de sa chambre et chaque fois qu’il la regardait, il s’écriait :
« Tout de même je voudrais bien connaître celui qui a fabriqué une si ingénieuse girouette? »
Le lendemain, il faisait un temps magnifique; on parla moins de Faventure de la veille. Des distractions nouvelles la firent un peu oublier.
Les Plumet allèrent se baigner et les aînés donnèrent une leçon de natation à Paul qui se montrait rebelle à faire la planche. « Je ne tiens pas à boire un coup ! » déclarait-il à ses frères Jean et Jacques qui nageaient comme de vieux marins et qui plongeaient comme des requins.
Le petit Louis et la petite Rose, eux, se baignaient dans les bras de leur papa; ou bien barbotaient sur le bord de la plage, fuyant lorsqu’ils voyaient les vagues venir sur eux.
Puis, après le bain, les petits Plumet s’installèrent sur le sable pour se chauffer au soleil.
Jean s’écria :
« Nous n’allons pas tout de même rester tranquilles comme cela. C’est du temps perdu! Faisons une promenade! Allons à la pêche? Il s’agit de ne pas s’ankyloser en restant assis comme de malheureux impotents.
— Oh! quel flux de paroles! Alors, dis ce que tu veux faire.
— Moi, répondit Jacques, le belliqueux, je me mettrais à la recherche du mystérieux personnage qui a eu le toupet d’entrer dans notre tonnelle et de toucher au travail de Pierre.
— Qu’il a du reste beaucoup embelli, «ajouta Pierre.
Bien que Jean fût toujours de l’avis de Jacques, il dit :
« Moi, je ne m’inquiéterais pas pour le moment de cet indiscret personnage et je profiterais du beau temps pour élever le plus magnifique fort qui ait jamais été construit de Saint-Sébastien à....
— A la Belgique... acheva Paul.
— Si tu veux. Que dites-vous de ma proposition?
— Très bien! Très bien! »
Et tous les Plumet se levèrent d’un bond.
« Pierre est l’architecte, il va nous faire un plan savant; quant aux moyens de défense, nous allons étudier la question. Nous pourrions fabriquer des canons à longue portée avec des morceaux de fer... des.... Ah! c’est pour le coup que l’ingénieur de la girouette nous serait utile, ajouta Paul d’un petit air important.
— En nous y mettant tous, nous arriverons peut-être aussi à faire quelque chose de présentable, dit Jean ironiquement.
— Allons, ne nous querellons pas à propos de cet inconnu et faisons plutôt le plan de notre fort.
— Moi, dit Paul, je soutiens l’idée d’une grande tour.
— Avec des fortifications autour
— Et un fossé plein d’eau, acheva l’autre jumeau.
— Il me semble que l’idée générale est bonne, approuva Pierre. Et toi, Louis, tu ne proposes rien.
— Oh! moi, je mettrai dans le fossé des petits bateaux.
— Bravo! Bravo! s’écrièrent les grands frères, ce sera tout à fait gentil!
— Alors, à l’ouvrage. Allons vite chercher} nos pelles et nos seaux. »
Jean et Jacques, d’une traite, coururent à la maison et revinrent chargés de pelles, de pioches et de seaux; ils apportèrent aussi des cordes.
« Ces cordes, c’est pour prendre les mesures exactes afin que notre fort soit symétrique, » fit remarquer Jacques d’un air satisfait.
Aussitôt on se mit à travailler. Pierre traça un grand cercle au moyen d’une ficelle qu’il fixa à un pieu et, tournant en rond autour du pieu, en tendant la ficelle à l’extrémité de laquelle était fixé un petit morceau de bois, il obtint une parfaite circonférence.
« Nous allons commencer par creuser le fossé.
— Mais, non, ce n’est pas comme ça qu’il faut bâtir ; il faut commencer par élever la tour.
— ... et les murailles.
— Ensuite, nous creuserons le fossé dans lequel Louis et Rose mettront leurs petits bateaux. »
Ainsi fut-il fait.
Pierre, Jean, Jacques, armés de pelles, élevèrent une grande montagne de sable auquel ils mêlèrent un peu d’eau, car il était fort sec (les enfants avaient eu soin de bâtir leur
fort assez loin du bord de la mer, afin que la marée ne pût l’atteindre). Avec ce sable mouillé, qu’ils tassèrent fortement avec leurs pieds et leurs pelles, ils construisirent la tour, dont ils crénelèrent le sommet. Puis, à l’aide de leurs doigts, ils indiquèrent les places des meurtrières; aux endroits ainsi marqués ils traversèrent la tour avec un morceau de bois; la tour se trouva donc avoir plusieurs ouvertures placées deux par deux, en face l’une de l’autre.
« Ah ! Ali ! nos soldats sentiront un courant d’air lorsqu’ils iront monter la garde! s’écria Jean, très fier de son œuvre.
— C’est joli comme tout la mer vue à travers ces meurtrières, dit Paul après avoir appliqué son œil sur une des ouvertures de la tour.
— Laisse-moi voir! s’écria Pose en essayant de pousser son frère.
— Attends! Ne me pousse pas, sans cela nous risquons de renverser la tour. »
Rose mit son œil à la petite ouverture.
« Oh! je vois un petit bateau.
— Et maintenant, que vois-tu? dit Pierre qui avait placé un de ses doigts sur l’ouverture opposée à celle où Rose avait appliqué son œil.
— Du noir! du noir! »
Et comme elle se redressait, indignée, Pierre lui dit :
« Petite bêtasse chérie, regarde encore.
— Oh! Oh! Je vois ton œil! Ah! Ah! »
Puis, elle céda sa place à Louis.
« Voyons, il faut continuer, nous avons le fossé à faire, puis un haut mur....
— Dans le terre-plein, entre la tour et les murs, cela fait une sorte de promenade. Je pense que nous pourrions y planter des pins.
— Bravo, Paul! C’est une bonne idée.
— Il faut aller en chercher dans les bois....
— Oh! il suffira d’aller dans le jardin. Paul, Louis et Rose, vous ne nous aidez pas pour le moment, allez donc chercher des branches, de quoi faire une jolie allée. »
Les trois enfants se dirigèrent immédiatement vers la villa sur le seuil de laquelle ils rencontrèrent M. Plumet qui venait rejoindre ses enfants.
Ces derniers l’entraînèrent au jardin où, d’après ses conseils, ils cueillirent quelques branches de pins.
Lorsqu’ils rejoignirent leurs frères, une esplanade entourait la haute tour et de hautes murailles s’étaient élevées, et Jean et Jacques,
tandis que Pierre taillait les derniers créneaux du mur, creusaient le fossé qui devait empêcher le premier assaut de l’ennemi.
M. Plumet admira l’ouvrage de ses enfants.
« Ce n’est pas mal fait, ce foit. Espérons qu’il sera solide.
— Croyez-vous, papa chéri, qu’il tiendra toute la nuit?
— J’espère que oui, il me semble résistant. Quand vous aurez terminé, vous vous reposerez et je vous dirai ce que je compte faire après-demain.
— Avec nous, papa?
— Bien sûr, petits nigauds chéris, que voulezvous que je fasse... sans mes enfants?
— Quoi, quoi?
— Ne soyez pas impatients, vous le saurez dans un instant.
. — Oh! dit Paul, avec papa, on a toujours des choses amusantes en perspective.
— Je vous parlerai aussi de nos petits voisins.
— Ah? Vous savez quelque chose?
— Oui, ils sont dans la villa avec une tante très malade, paraît-il, et une vieille servante qui commande toute la maison et qui les terrorise !
— Alors, ce sont des enfants martyrs? demanda Paul.
— Il faut les délivrer! s’écrièrent d’une seule voix Jean et Jacques en brandissant leurs pelles.
— Attendez, attendez. On n’en est pas encore là, » dit M. Plumet.
Pendant ce temps, le fort se terminait; le fossé, très large et très profond, se trouva bientôt rempli d’eau, par les soins de Jean et de Jacques qui, munis de leurs seaux, allèrent à la mer et rapportèrent de quoi noyer certainement un chat ou un gros rat.
« Maintenant que le fort est fini, dansons une ronde tout autour.
— Oui, en chantant : La tour prends garde. »
Et, d’un seul mouvement, tous les petits
Plumet, y compris la poupée de Rose, Sophie, se donnèrent la main pour former une ronde joyeuse :
« La tour prends garde ,
La tour prends garde ,
De te laisser abattre ...
Nous n’avons garde ,
Nous n’avons garde De nous laisser abattre ... »
« Il y manque quelque chose à votre tour, mes enfants, dit tout à coup M. Plumet.
— Quoi donc, papa!
— Cherchez bien. »
Les petits Plumet tournèrent plusieurs fois autour du fort en ouvrant de grands yeux, mais il leur sembla que la tour était parfaite.
« Eh bien! continua M. Plumet, j’ai des cigarettes à aller m’acheter, au retour je vous le dirai.
- — • Oh! pourquoi pas maintenant?
— Et votre projet pour après-demain?
Dites-le aussi.
— Vous êtes des petits curieux; allez chercher le fauteuil de paille de votre maman et vous serez satisfaits. »
Jean et Jacques allèrent chercher un de ces grands fauteuils à haut dossier tels qu’on en voit sur toutes les plages, et dans lequel on est si confortablement assis. M. Plumet s’y installa avec Rose et Louis, les quatre autres garçons s’étendirent sur le sable, tournant le dos à leur fort.
« Demain, annonça solennellement M. Plumet, nous ferons une promenade en barque....
— Oh! quel bonheur! » s’écrièrent Jean, Jacques et Pierre en se dressant sur leurs pieds, et en exécutant une danse qui ressemblait à la fois à une gigue et h une danse de
nègres. Ils se rassirent après cette manifestation de leur enthousiasme.
« Nous irons à Guéthary. J’ai demandé la barque du père Costalde. Il nous accompagnera.
— Nous n’avons pas besoin du père Costalde ; nous pouvons bien conduire et ramer seuls, dit Jean, le futur marin.
— Parfaitement juste, ajoute l’autre marin en herbe avec un geste d’approbation.
— Moi, je préfère que le père Costalde nous accompagne. Avec lui, je serai plus tranquille. Songez que nous serons huit avec votre maman, et je préfère....
— Oh! du reste, il n’est pas gênant, le père Costalde....
— Nous déjeunerons sur l’eau.... »
Pfuitt... pfuitt... pfuitt....
Un petit sifflement traversa l’air.
« Une flèche, une flèche, » cria Louis en ouvrant des yeux effarés.
D’un seul mouvement, Pierre, Jean et Jacques se retournèrent pour regarder le fort, leurs regards se fixèrent sur le sommet de la tour et une même exclamation sortit de leurs trois bouches :
« Ah! ça, par exemple! »
Qu’y avait-il donc de si extraordinaire en haut de la tour construite par les petits Plumet ?
Une flèche était venue se planter tout au sommet de la tour et son extrémité portait un petit drapeau tricolore.
« Oh! Oh! Mais qui donc a envoyé ce drapeau? s’écria Pierre.
— Un drapeau, c’était justement ce qui manquait à la tour, dit M. Plumet, mais l’habileté de ce tireur d’arc est bien remarquable! »
Tout en parlant, M. Plumet regardait à droite et à gauche.
La plage était presque déserte ; on n’y voyait guère que quelques bébés fort occupés à faire des pâtés de sable et parmi lesquels il eût été impossible de trouver un archer de cette force.
« C’est un garçon rudement calé, dit Jean.
— Oui, répéta Jacques comme un écho, rudement calé.
— Je vais enlever ce drapeau, dit Pierre un peu vexé d’être mystifié une seconde fois.
— Oh! non, dit M. Plumet. Qu’importe qui l’a lancé! La pensée est aimable et je vous conseille de le laisser sur votre belle tour.
— C’est drôle, tout de même, papa, dit Paul de son petit air réfléchi, on dirait qu’on
nous épie; ce drapeau après la girouette de Pierre....
— Oui, on s’en prend à moi, continua Pierre qui avait le meilleur cœur du monde, mais
Un petit drapeau tricolore venait de s’abattre sur la tour.
à qui ces incidents énigmatiques donnaient un peu d’ombrage.
— Non, pas seulement à toi, à nous tous. Il faut observer avec attention ce qui se passe autour de nous.
— Si c’était nos voisins! Regardez, papa, la villa Silencieuse, elle est entièrement fermée, sauf une fenêtre en haut.
— Mais il n’y a personne.... C’est une fenêtre oubliée.
— Attends, une idée.... »
Jean partit au galop, Jacques le suivit et les voilà tous les deux devant la Villa Silencieuse.
« Ohé! Ohé! là-haut! Y a-t-il quelqu’un?
— Ohé! Ohé! Répondez?
— Ohé! Ohé! On est des amis!
— Avez-vous envoyé le drapeau?
— Avez-vous fabriqué la girouette? »
Silence complet. Jean et Jacques n’obtinrent
aucune réponse.
« Il n’y a personne, décidément.
— Attends, encore un moyen. »
Et saisissant un petit calepin dont il arracha un feuillet, Jacques traça ces mots : « Amis, dites qui vous êtes? Jacques Plumet. »
Puis, entourant un petit caillou de ce feuillet, Jean le lança à travers la seule fenêtre ouverte de la villa Silencieuse.
Les enfants attendirent un instant. Rien ne troubla le silence qui régnait dans la villa.
« Il n’y a personne, tu vois, dit Jean à son frère. Le drapeau ne venait pas d’ici! »
M. Plumet, Pierre et Paul avaient suivi
avec intérêt le manège des deux futurs marins.
« La villa paraît être abandonnée. Nous saurons peut-être demain qui nous a si bien intrigués. En attendant, voulez-vous venir goûter chez le pâtissier de la rue Mazagran ? » Inutile de dire que cette invitation fut g aiment acceptée.