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CHAPITRE XI

Une promenade pleine d’imprévus.

Le départ avait été fixé à dix heures. Le temps était splendide, la mer calme, le ciel sans un nuage.

« Un vrai temps de traversée. Si on filait en Amérique? s’exclama Jean lorsque le soleil, pénétrant dans la chambre où dormaient les deux jumeaux, vint les réveiller. J’espère bien que papa va nous permettre de ramer ferme, parce que pour une fois qu’on navigue....

— Oui, il faut bien en prendre l’habitude.

— Mais, tu sais, continua Jean, lorsqu’il y a des femmes et des enfants dans un bateau, il faut être prudents!

— Évidemment.... Je ne pense pas toutefois que papa nous fasse mettre des ceintures de sauvetage.

— Allons! Allons! Dépêchez-vous, futurs

marins, cria M. Plumet, vous n’avez que le temps de vous habiller.

— Voilà , voilà , » répondirent les voix j oy eu ses des six petits Plumet.

Et, à l’heure dite, tous habillés de blanc suivant leur habitude, les enfants quittèrent la villa et se dirigèrent vers le Port des Pêcheurs où le canot Belle, Rose attendait ses passagers en se balançant mollement sur l’eau bien calme.

Tout le monde prend place. Le père Costalde tient le gouvernail, Jean et Jacques vont ramer, du moins en commençant, M. Plumet et Pierre les remplaceront lorsqu’ils seront fatigués ; Mme Plumet tient Louis et Rose bien serrés contre elle de chaque côté. Ils sont si petits encore!

Mais voilà, au dernier moment, un nouveau passager : c’est Jupiter. Il aime beaucoup les promenades en mer. On sent de si bonnes odeurs, la brise vous chatouille le nez si drôlement, pendant qu’on suit du regard dans le ciel, sans se fatiguer, les mouettes rapides qui parfois glissent à la surface de l’eau.

D’un saut, Jupiter s’est installé à l’avant, debout sur ses quatre pattes. Il n’irait pour rien au monde se coucher au fond de la barque. Il semble contempler le paysage, tout comme un

des petits Plumet. Voilà le rocher de la Vierge que l’on dépasse. Comme les vagues brillent en se brisant contre les roches! Oh! la plage des Basques! Qu’elle est vaste! Quel beau temps et qu’il est divertissant de se promener ainsi.

« Jean, es-tu fatigué de ramer? demanda M. Plumet. Et toi, Jacques?

— Oh! papa, pas du tout. La mer est si douce, on rame sans effort.

— Mais laissez Pierre ramer à son tour.

— Mais oui.... Nous pensions que cela ne l’amuserait pas.... »

Les frères changèrent de place et la barque continua doucement son chemin.

Jean et Jacques, armés d’une grande lorgnette que leur avait donnée leur père, exploraient la mer de la côte au bout de l’horizon.

« Voyons, disaient-ils, pas d’ennemis en vue? Pas de pirates ou de corsaires. Ah! si nous pouvions assister à un combat naval, ici, près des côtes.

— Oh! moi, dit Pose, j’aime mieux pas de batailles.

— Évidemment, parce que tu es une petite fille. Mais, par exemple, si nous découvrions un sous-marin, on bondirait dessus....

— Hum! Hum! dit le père Costalde, c’est perfide les sous-marins, pendant la guerre ça nous a torpillé plus d’un navire....

Hien sûr.... IVIais dis donc, Jean, ne vois-

tu rien là-bas d’anormal? dit Jacques.

Est-ce un sous-marin? demanda Rose en

se levant, effrayée.

Mais non; c’est une barque avec deux

passagers.

— Des promeneurs comme nous.

Xe va pas aussi vite, Pierre, laisse-les

arriver plus près de nous.

— Pourquoi? demanda Pierre.

Parce qu’une rencontre en mer, c’est toujours amusant. On se salue, on bisse le pavillon. Mais je n’ai pas de pavillon, objecta le

père Costalde.

Tiens, la barque, la-bas, ralentit aussi.

Pourquoi? Arrete-toi, Pierre, doucement, sans en avoir l’air. »

Pierre suivit les ordres de son frère, les barques se rapprochèrent assez pour que 1 on pût distinguer les deux passagers.

« Ce sont deux enfants! s’écria M. Plumet.

— Seuls?

— Vous voyez bien, papa, qu’on peut aller seul en barque.

— Chacun est libre d’agir à sa guise,' mais je ne trouve guère prudent de laisser deux enfants errer seuls ainsi en pleine mer.

— Il y a une fille —

— Tiens, la barque s’arrête, si on mettait le cap sur elle!

— Nous allons ramer plus vite, dit Pierre; on va un peu s’amuser.

— Attention! Ne faites pas de bêtises, mes enfants, dit Mme Plumet.

Non, non, petite maman, nous nous

dirigeons vers la barque. »

Et, Pierre et Paul, ramant avec force, arrivèrent à diminuer la distance entre eux et la barque inconnue.

« Oh! mais il me semble qu’ils sont rudement calés ces types?

— Ma foi, oui... le garçon seul rame.... Il est épatant. Vous ne les connaissez pas, père Costalde? »

Le père Costalde ôta la pipe qu’il avait à la bouche et dit :

«Mais ce sont les petits O’Reneck. Des orphelins ; le père, officier de marine, a disparu pendant la guerre. Ils ont quasiment une drôle de vie!

— Ah! le père était officier de marine! C’est admirable! Et où demeurent-ils?

— Dans la villa mitoyenne voisine de la vôtre, je crois, sans en être bien certain.

— Nos voisins de la villa Silencieuse!

s’écrièrent les garçons en battant des mains.

— Nous nous imaginions que la villa était déserte ?

— Bah!... Je ne sais pas trop. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a une vieille dame... c’est ma femme qui me l’a dit.

— Une vieille dame ? interrogèrent les petits Plumet, haletants.

— Une vieille dame qui n’est pas comme tout le monde... seulement, moi, je n’en sais pas plus long.

— C’est bon, dit Pierre, on accoste!

— On accoste, » répondirent d’une seule voix Jean et Jacques.

Mais le canot des voisins ne semblait pas vouloir, lui, être abordé; d’un mouvement habile, le jeune rameur commença à faire décrire une courbe à son embarcation, et puis brusquement lui fit rebrousser chemin quand il vit la barque des Plumet se rapprocher de lui.

« Ah! mais ça se gâte! Hardi! criaient Jean et Jacques qui avaient repris les avirons et ramaient avec rage. Il ne sera pas dit que deux bras dameront le pion à quatre bras.

— Oh! il est adroit, le jeune rameur! murmura le père Costalde.

— C’est que notre barque est plus lourde que la leur.

— Attendez, agitons le drapeau blanc!

suggéra Paul, qui s’était mis à côté de Jupiter.

— C’est ça! »

On attacha un mouchoir au bout de la canne de M. Plumet et Paul l’agita violemment.

La barque s’arrêta immédiatement.

« Bravo ! Bravo ! cria Jean. Ils croient que c’est un signal d’alarme. Ils veulent nous secourir. »

Lorsque la barque ne fut plus qu’à quelques mètres, Pierre, dressé sur un banc, cria, en mettant ses mains devant sa bouche pour faire un porte-voix.

« Ohé! Amis. »

On ne semblait rien entendre dans la barque qui glissait, silencieuse.

« Ohé! Êtes- vous sourds ? Ohé! Répondez! France !

i — France! dit comme un écho une voix dans la barque.

— Accostez!

— Avez-vous une voie d’eau? demanda la voix de la barque.

— Non!

d’imprévus. 137

— Alors, adieu! »

Tous les enfants s’étaient levés, très -'-excités par ces allures étranges et cette obstination à ne pas vouloir se faire connaître.

Yves et Lisbeth O’Reneck, — car c’étaient eux, — avaient assisté de leur observatoire au départ de la famille Plumet et, sans réfléchir un moment, ne pouvant résister au désir de voir de près cette heureuse famille, ils avaient décidé de la suivre partout où elle irait. Leur tante, accompagnée de Mariette, avait ét3 passer trois

jours à Bordeaux pour consulter un médecin. 1 Ils étaient donc seuls dans la villa avec Lequerq à qui ils avaient été confiés.

L’avant-veille, ils s’étaient ardemment intéressés à la construction- du fort édifié par les Plumet et dont ils suivaient les phases du haut del’ «île mystérieuse ». Tellement que Yves avait voulu intriguer de nouveau les Plumet, comme lors de la pose de la girouette, pendant l’incursion qu’il avait faite avec sa sœur dans la tonnelle de la villa Joyeuse. Saisissant son arc et une flèche, dont il avait rapidement garni l’extrémité opposée à la pointe d’un petit drapeau tricolore de papier, il avait dégringolé l’escalier, franchi la porte de la maison, au nez de Lequerq qui était en train d’en astiquer les cuivres, puis couru au bout du jardin. Là, par-dessus la grille bordée de lauriers, il avait envoyé sa flèche avec l’adresse d’un tireur de première force, et la flèche s’était abattue sur la tour dans les circonstances que nous avons rapportées. Quelques instants plus tard, lorsque les Plumet avaient fait retentir leurs appels sous les fenêtres de la villa Silencieuse, Yves et Lisbeth n’avaient pas répondu dans la crainte que Lequerq ne s’émut des événements.

La famille Plumet les amusait tellement qu’ils

avaient renoncé pour l’instant à leur évasion rêvée.

« Tu comprends, avait dit Yves à sa sœur, nous ! pourrons toujours fuir quand ils seront partis, — Oui, répondit Lisbeth, c’est toujours des petits bonheurs que nous prenons maintenant. » A peine les Plumet avaient-ils quitté la villa Joyeuse que Yves et Élisabeth descendaient quatre à quatre l’escalier, bondissaient sur Lequerq qui, assoupi sur un siège de la cuisine, avait justement dans les mains, les clefs de la maison, y compris celle de la grille. Les lui enlever, tout en lui criant :

« N’aie pas peur, vieux nigaud! Nous reviendrons avant la nuit! » Ouvrir et franchir la porte, fut pour eux l’affaire d’une seconde.

Lequerq avoua plus tard qu’il n’avait vu que du feu et qu’il lui avait semblé que deux diables l’avaient assailli.

Yves et Lisbeth retrouvèrent vite la trace des Plumet. Où se dirigeaient ceux-ci? Abonne distance, les deux enfants les suivirent et arrivèrent ainsi en vue du Port des Pêcheurs, où ils virent la famille monter en canot. Allaientils eux aussi s’embarquer? Parbleu, oui. D’ailleurs depuis longtemps, ils rêvaient défaire une promenade en mer. Yves savait admirablement

ramer et diriger un bateau, ayant fait avec son père un apprentissage de marin. Quelques pêcheurs fumaient leur pipe, assis sur des bornes.

« Vite une barque ! Une barque en location ! »

Il y eut quelques difficultés, parce que Yves ne voulait emmener personne. Mais devant son air résolu et surtout la somme qu’il offrit à un pêcheur — Mlle O’Reneck était d’une générosité presque excessive et depuis quelque temps Yves économisait en vue d’une fuite éventuelle — on lui donna une excellente barque, munie de rames légères. Bientôt, Yves et sa sœur voguaient en pleine mer, à la poursuite de la iamille Plumet. Inutile de dire qu’ils n’avaient, ni l’un, ni l’autre, pensé à emporter la moindre provision.

Et voilà que la famille Plumet les avait a perçus !

Leur barque était tout près d’eux. Il fallut bien répondre. Et puis, après tout, que risquaient-ils, puisqu’ils étaient en mer et que leur tante était à Bordeaux? On aurait bien le temps d’aviser d’ici le coucher du soleil.

Yves, lâchant les rames, cria :

« Amis! »

— Amis! » ripostèrent les Plumet!

Jupiter, que tant de clameurs avaient follement amusé, se mit à aboyer en se trémoussant et prêt à bondir.

UNE PROMENADE PLEINE D’IMPRÉVUS. 141 « Tais-toi, Jupiter!

Avez-vous besoin d'aide? demanda Yves.

— Non! Nous voulons savoir qui vous êtes?

— O’Peneck!

— Plumet!

— Salut!

— Salut!

Où allez-vous? demanda Pierre.

— Hum! Hum!

Alors, corsaire? hurla Jean.

— Non! Errants!

— Venez avec nous.

— Accostez.

— Allons! Parlez.... Là, là... approchez... doucement... doucement.... Ça va.... »

Les barques se touchèrent et, pendant quelques secondes, les Plumet et les deux petits coureurs d’aventures se dévisagèrent. Puis, Yves souleva sa casquette, et dit en regardant Mme Plumet, et en prenant la main de sa sœur :

«Madame, voilà ma sœur, Élisabeth O’Reneck, moi; je suis Yves; nous sommes les enfants du commandant O’Reneck, disparu pendant la guerre.

Voici, mes enfants, répondit M. Plumet,

en les désignant tour à tour, Pierre, Jean et Jacques, Paul, Louis et Pose.... Et Jupiter. »

Paul tenait le chien par le collier, car il voulait à toute force sauter dans l’autre barque.

« Nous allons, continua M. Plumet, déjeuner à Guéthary, voulez-vous venir avec nous? Vous êtes peut-être obligés de rentrer?

— Oh! non, s’écria précipitamment Lisbeth, tante est à Bordeaux; nous sommes tout à fait libres.

— Cela vous fait-il plaisir de nous accompagner? demanda Mme Plumet.

— Oh! oui, madame. »

Lisbeth était toute rose de plaisir.

« Yves, nous acceptons, n’est-ce pas?

— Mais, je ne sais si....

— Oh! vous êtes bien cérémonieux, dit M. Plumet.... Allons, venez. Mes fils seront enchantés, surtout mes deux futurs marins, de prendre vos leçons, car vous me semblez bien habile dans l’art du canotage.

— Alors, monsieur, je ne puis résister... Nous vous suivons. »

Les deux barques se remirent en marche l’une et l’autre.

Les petits Plumet parlaient tous à la fois.

« Vous demeurez près de nous.

— Oui, dans la villa Beau-Séjour, celle dont les volets sont toujours fermés.

— Ah !... Nous croyions que vous étiez partis.'

— Non! Pourquoi? »

Et Yves avait de la peine à s’empêcher de rire.

« Dites donc?... demanda Pierre, avouez vos crimes.

— Quels crimes?

— Oh! Oh! crièrent en chœur les Plumet, vous savez bien.... »

Yves et Lisbeth devinrent tout rouges, puis ils se mirent à rire.

« Vous ne nous en voulez pas?...

— Ah! c’est donc vous, le constructeur de la girouette?... Bravo! Bravo! crièrent tous les Plumet en battant des mains.

— Attention! Jean et Jacques, vous lâchez les rames*.

— Et le drapeau?... Serait-ce encore vous par hasard qui l’auriez envoyé?... continua Pierre.

— Oui, dit Yves.

— Ça, c’est un rude tour de force. Vous savez joliment bien tirer à l’arc.

— Oui, avec papa, je m’exerçais souvent et longtemps.... Mais maintenant....

— Vous ne tirez plus?...

— Non.

— Vous serez marin?

i44 LES VACANCES DE LA FAMILLE PLUMET.

— Non, à cause de ma sœur. Je ne la quitterai jamais. »

Le ton d’Yves était très ferme. Les Plumet ne continuèrent pas à le questionner.

Les barques se suivaient bord à bord. Les voyageurs pouvaient échanger des paroles, sans élever trop la voix.

« Nous voilà arrivés à Guéthary, s’écria tout à coup Yves. Voulez-vous que je prenne les devants pour réclamer de l’aide.... Vous savez que les dalles qui forment la plage rendent difficile l’abordage.

— Oui, dit M. Plumet, allez, j’ai confiance en vous. »

D’un coup de rame adroit, Yves dépassa la Belle-Rose et fila rapidement.

Jupiter qui n’entendait pas qu’on se séparât se mit à aboyer.

Yves appela un pêcheur, qui lança une corde et la barque fut halée; Yves et Lisbeth sautèrent à terre. Puis ce fut le tour de la Belle- Rose d’accoster.

Lorsque tous furent réunis sur la terre ferme, les six petits Plumet et les deux O’ïteneck se regardèrent encore un instant sans parler. Ils étaient sous le coup de l’émotion produite par cette rencontre inopinée, les uns, après

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avoir tant désiré connaître ces gens si heureux, les autres, étonnés d’approcher des êtres qui avaient été pour eux entourés de mystère et dont la vie paraissait être si différente de la leur.

Puis, ce premier examen ayant pris fin, à la satisfaction générale, Pierre rompit le silence et, tendant la main à Yves, il lui dit :

« Je suis très heureux de faire votre connaissance et j’espère que nous nous amuserons beaucoup ensemble.

— Oui, répondit Yves, je le souhaite aussi. »

La glace était rompue, la jeunesse reprenait le dessus, et voilà que tous les petits Plumet se mirent à parler bruyamment.

« Dites-nous, à qui est la chambre qui reste ouverte, là-haut, dans votre maison?

— Vous n’y étiez pas hier lorsque nous y avons envoyé des pierres?

— Et la girouette ? Comment avez-vous pu la faire?

— Vous aviez donc un petit drapeau sous la main? »

Lisbeth s’amusait fort de cette exubérance. Elle souriait à Pose qui était venue lui prendre la main. Elle avait l’air un peu sauvage, malgré ses manières fines et distinguées, à cause de ses cheveux ébouriffés par le vent, de sa robe noire

très simple, attachée sans beaucoup de soin, de ses sandales pleines de sable mouillé, puis séché.

Sur l’invitation de M. Plumet on se hâta de gravir une pente et de se diriger vers le restaurant où l’on devait déjeuner.

Ce fut une entrée sensationnelle !

D’abord M. et Mme Plumet... puis Jupiter, qui rapidement fit le tour de la salle, en flairant tous les hôtes. Venaient ensuite Lisbeth dont Rose n’abandonnait pas la main, Jean et Jacques, à droite et à gauche d’Yves, qu’ils ne cessaient de regarder avec admiration, avec l’espoir qu’il leur donnerait de précieuses leçons sur les choses de la mer ; puis, Pierre précédant Louis, et enfin Paul toujours animé d’une douce philosophie, qui ne cherchait jamais la première place, se contentant d’observer et de réfléchir sur ce qu’il voyait.

Ah! ce fut une affaire de placer tout le monde autour de la table choisie. D’abord il fallut ajouter deux couverts, puisqu’il y avait deux convives que l’on n’attendait pas. Ensuite tous voulurent se mettre à côté de Lisbeth et d’Yves.

« Moi! moi! Non! moi!

— Voyons! Modérez- vous, mes enfants!

Quelle idée vous donnez de votre éducation à vos nouveaux amis.

— Oh! moi, dit Lisbeth, je vous trouve tous très gentils.

— Ah! Ah! très gentils, voyez-vous, papa?

— Eh bien! vous ne savez pas ce que je vais faire ? continua M. Plumet. Moi et votre maman, nous allons nous mettre tout au bout de la table ; c’est mademoiselle Lisbeth qui sera la maîtresse de maison et elle vous placera à son idée.

— Oh! monsieur, s’écria Lisbeth, devenant toute rouge et battant des mains.

— Bravo! Bravo, papa!

— Alors, dit Lisbeth, Yves va se mettre en face de moi avec Jean et Jacques de chaque côté de lui, puis, près de moi, à gauche et à droite, Pierre et Paul. Rose sera au bout de la table, en face de son papa et de sa maman.

— Très bien! Très bien! » crièrent tous les assistants.

Et chacun prit sa place en riant.

On avait faim, très faim; mais malgré cela, les Plumet n’attendirent pas que l’on eût servi le premier plat pour poser des questions qui s’entre-croisaient et concernaient les objets les plus différents.

« Est-ce que vous êtes à Biarritz pour longtemps?

— Où habitez-vous habituellement, à Paris ?

— Pourquoi ne voulez-vous pas être marin?

— Votre tante?...

— Vous ne faites pas de promenades?

— Oh! s’exclama Yves, je ne puis pas répondre à tous à la fois....

— Oh! c’est vrai. A moi d’abord! A moi d’abord!

— Vous sou venez- vous de votre déjeuner dans les bois... le jour où vous êtes allés à Bayonne?

— Oui....

— Ah! dites donc! Et le bourricot?... dit Jean en s’arrêtant, la bouche pleine d’un petit poisson frit.

— Oui, le bourricot enlevé....

— C’était?...

— C’était moi qui.... »

Ce fut alors un tumulte de rires, d’applaudissements et M. Plumet eut beaucoup de peine à prêcher le calme autour de lui.

« Et la girouette ? Comment en avez-vous eu l’idée?

— Oh! la girouette!... Je ne sais si vous nous sardonnerez lorsque vous saurez ce que j ’ai fait.

— Bah! dit Pierre d’un air de grand juge, péché avoué, péché pardonné.

• — Alors, raconte, dit Lisbeth, mais vous savez, c’était pour moi.

Oui, C6 jour-là, tante était malade, Mariette

insupportable et vous étiez si amusants en arrangeant votre tonnelle!

Vous nous aviez vu passer?

Bien sûr. Les uns avec des tapis, un autre

avec un morceau de zinc sur la tête.

— Alors, dites, qu’avez-vous fait? »

Yves avoua qu’il avait fait deux petits trous dans un des tapis qui entouraient la tonnelle et comment lui et sa sœur avaient assisté à la séance où ils avaient découpé de si jolis animaux.

« Vous entendiez tout ce que nous disions alors?

Oui, répondit Yves, n’était-ce pas très mal?

Je suis sûre que vous auriez bien voulu

manger des meringues, dit Rose.

Oh! non, dit Lisbeth, des gâteaux, nous

en avons tant que nous en voulons.... C’était votre bonheur qui nous faisait envie !

C’est parce que ma pauvre sœur en était

tellement avide que j’ai agi aussi indiscrètement.

Oh! dit M. Plumet, maintenant vous êtes

invités à vous joindre à nous. Je sais que rien ne remplacera votre papa.... Mais vous pourrez partager « notre bonheur », comme dit Mlle Lisbeth.

— Voilà, nous ne pensons pas à la maison en ce moment, dit Lisbeth tristement, mais, vous savez, tante est toujours malade... depuis la disparition de papa, et elle est complètement dominée par Mariette.

— Qui est Mariette?

— Une vieille bonne. Elle et son mari sont à la maison depuis toujours. Lui a suivi papa dans toutes ses campagnes et sa femme lui fait une peur terrible, à nous aussi, du reste.... Elle veut tout diriger. Mais si nous paraissons accepter tout cela, c’est à cause de tante : elle est si faible. Mariette est jalouse, elle pense que si nous avions des amis, elle aurait moins d’autorité sur nous, que nous l’aimerions moins... et nous la détestons!

— Mais, enfin, interrompit M. Plumet, cette femme n’a aucun droit sur vous. Vous avez un tuteur?

— Oui, l’oncle Hippolyte. Mais il est au Brésil et ne répond jamais à nos lettres... alors quand nous avons vu que vous partiez par ce beau soleil, Lisbeth et moi, nous vous avons suivi et voilà....

— Dites, monsieur, s’écria Lisbeth en su tournant vers M. Plumet, vous nous tirerez des mains de Mariette?

— Mon enfant, répondit-il, je pense que tout cela est bien extraordinaire!... Il faut, pour que je puisse vous aider, que je connaisse un peu mieux la situation.

’ — Alors, vous ne nous conseillez pas de fuir, comme nous avions décidé de le faire, Yves et moi?

— Non, mes enfants, il faut rester avec votre tante ou fuir avec elle.

— Oh! voilà la solution vraie!

— Peut-être y aura-t-il un autre moyen de changer votre situation. Il me semble, ajoutat-il en voyant les yeux de Lisbeth se remplir de larmes, que nous devrions plutôt en ce moment vous faire oublier vos chagrins.... Voyons, Pierre, distribue ces magnifiques choux à la crème que l’on vient d’apporter! »

La gaîté revint pendant le dessert dont Jupiter eut sa part; il fut même obligé de lécher son nez pendant un très long temps avant de l’avoir complètement débarrassé du sucre qui s’y était collé.

« Qu’allons-nous faire, cette après-midi pour nous dégourdir les jambes? demanda Jean.

— Faire une promenade sur les hauteurs couvertes d’ajoncs et de fougères qui dominent

la mer.

— Ah! si j’avais su que nous pourrions nous réunir à vous, dit Yves, j’aurais apporté mon arc et mes flèches et nous nous serions exercés à tirer.

- — Oh! cela pourrait être pour demain. Vous viendrez dans le jardin de notre villa ou sur la plage....

— Oui, si tante n’est pas revenue!

— Alors, si elle revient, nous n’allons donc plus nous voir?

— Mais si, dit Yves. Allons, ne pensons pas à demain et amusons-nous. »

On partit, et on fit une promenade aux alentours de Guéthary. Yves parla longuement à M. Plumet de son père dont on n’avait plus de nouvelles depuis si longtemps.

« Nous avons eu un tel chagrin que nous ne prenions pas conscience de l’abandon où nous laissait la perte de notre cher papa. Puis, Lisbeth et moi nous avons fini par nous sentir bien seuls. Jamais nous ne pouvons soulager notre cœur. Tante ne peut supporter qu’on évoque le souvenir de son frère; elle a alors des crises de désespoir. »

Tandis qu’Yves avait cette conversation avec M. Plumet, Lisbeth courait, suivie de ses nouveaux amis qui étaient charmés de

UNE PROMENADE PLEINE D’iMPRÉVUS. 153

son entrain, de ses gentilles manières et de tous les jeux qu’elle inventait.

Enfin l’heure du retour sonna. M. Plumet ne voulait pas rester trop tard en mer.

« Il faut voir le coucher du soleil en barque ; c’est superbe! décida Yves.

— Oh! nous allons aller avec Yves dans sa barque, papa ? déclarèrent Jean et Jacques.

— C’est ça! Lisbeth restera avec nous.

— Mais les barques se suivront? demanda Lisbeth.

— Naturellement, dit Pierre.

— Parce que je ne voudrais pas quitter mon frère.

— Chérie, dit Yves, nous resterons bord à bord. ))

On s’embarqua. Et ce fut une joie sans pareille que celle de nos deux marins naviguant dans une embarcation dirigée par Yves qu’ils nommèrent « le Capitaine. »

Quant à Lisbeth, elle s’installa près de Rose et ses yeux brillants exprimaient la joie infinie que lui avait procurée cette journée.

En cet instant, le soleil, un peu au-dessus de l’horizon, envoyait ses rayons sur les flots qui semblaient d’or et de pourpre au-dessous du ciel d’un bleu transparent, et dans cette

immensité lumineuse se mouvaient les deux petites barques pleines de passagers joyeux.

On fut bientôt à la hauteur de la côte des Basques; puis on doubla le Rocher de la Vierge et l’Atalaye et l’on pénétra dans le Port des Pêcheurs. Là, les deux barques se séparèrent pour regagner chacune leur point d’attache.

Lorsque l’embarcation de M. Plumet atteignit le quai, les trois « marins » y étaient déjà et aidèrent les voyageurs à débarquer.

« Je crois qu’il est préférable que Lequerq ne nous voie pas ensemble, .car pour « notre bien » comme il dit, il serait capable de parler à Mariette.... Alors....

— Faites pour le mieux, » dit M. Plumet.

Alors ce furent des adieux très amicaux, et l’on se donna rendez-vous pour le lendemain matin sur la plage à l’heure du bain.

« Si tante n’est pas là, » fit observer Lisbeth.

Puis, s’approchant de Mme Plumet, elle se dressa sur ses pieds et lui dit :

« Madame, permettez-moi de vous embrasser, cela me ferait tant de plaisir! Car moi je n’ai jamais eu de maman, puisque nous l’avons perdue quelques mois après ma naissance! »

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