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CHAPITRE XIV

La catastrophe.

Yves et Lisbeth se couchèrent, l’esprit inquiet, non parce qu’ils pensaient avoir mal agi, mais parce qu’ils se demandaient si Lequerq ne trouverait pas qu’il était de son devoir de parler à sa femme de ce qui venait de se passer; et puis, il faut ajouter qu’Yves songeait que toutes ces cachotteries allaient devenir bien ennuyeuses. Après tout, que pouvait-il arriver s’ils racontaient la vérité à leur tante? Ce serait peut-être un moyen pour arriver à diminuer la terrible influence de Mariette.

Et voilà que, dans cette maison solitaire où les journées s’écoulaient monotones et tristes, il y eut le lendemain, dès sept heures du matin, des conciliabules dramatiques.

Le premier eut lieu entre Lequerq et sa femme,

Mariette. Celle-ci pressait son mari de questions pour savoir ce qu’il avait fait la veille au soir et pourquoi il était sorti.

« Tu n’es pas allé chercher du tabac, tu en as plein l’armoire de la cuisine.

— Mais si, puisque je te le dis, répondait Lequerq, en frottant vigoureusement les souliers d’Yves.

— Alors, tu es allé boire?... C’est bon....

— Mais non, je ne suis pas allé boire!

— Alors, qu’as-tu fait?

— Prendre l’air, près de. la mer.

— Tu n’y vas jamais.... Ça me semble louche... voyons... dis.... Ça a rapport aux petits?...

— Aux petits.... »

Lequerq s’arrêta; il commençait à trouver que sa femme avait bien de la perspicacité.... Bon Dieu! dans quelle impasse il s’était mis! « Mais, parle donc!

— Non, je ne dirai rien.

— Tu ne diras rien et pourquoi?

— Parce que, voilà... j’ai promis.

— Tu as promis à qui? »

Et Mme Lequerq se planta devant son mari d’un air menaçant.

« Fais attention, tu sais, fais attention. Ne t’avise pas de comploter quelque chose

LA CATASTROPHE

contre moi avec les petits, il pourrait arriver un malheur....

— Un malheur... mais non... écoute.... »

DrinLDrin! Drin! Une sonnerie impatiente se fit entendre.

« C’est mademoiselle! Cours vite, Lequerq. Mademoiselle t’appelle. »

Lequerq abandonna le soulier qu’il faisait reluire et courut vers l’appartement de sa maîtresse.

Pendant ce temps, Yves, assis sur le lit de sa sœur, discutait avec Lisbeth sur les événements de la veille.

« Moi, je me suis tellement amusée, hier soir, disait Lisbeth, que je crois que c’est un rêve; je ne puis espérer que ça recommencera.

— Oui, moi aussi,. je me suis bien diverti.... Mais je crois qu’il est impossible de continuer à sortir par la fenêtre.... Mariette s’en apercevra vite.... D’ailleurs Lequerq....

— Tu crois qu’il nous trahirait.

— Non. . . mais il a tellement peur de sa femme.

— Alors, que comptes-tu faire? demanda Lisbeth.

— Voilà. Je vais descendre....

— Oh! attends un peu... s’écria Lisbeth effrayée.

i94 LES VACANCES DE LA FAMILLE PLUMET.

— Tu restes ici, continua Yves sans s’émouvoir.... Je m’assois auprès de notre tante et je lui dis, tendrement : « Tante, tu nous aimes, n’est-ce pas? — Oui, » répond-elle. Alors, tout bas, je lui propose de nous éloigner tous les trois, sans Mariette, sans Lequerq. Tu comprends, tante a de l’argent, nous pouvons bien nous en aller sans eux... à Paris, à l’étranger....

— Oui, mais tante ne se porte pas bien, si elle tombait tout à fait malade?

— Eh bien! tu la soignerais, dit Yves.

— Oh! oui, mais elle est si habituée à Mariette.

— Écoute, je vais en parler à M. Plumet. Peut-être nous donnera-t-il un conseil. »

Toc, toc, toc.

« Qui est là? cria Yves.

— C’est moi, monsieur, et la tête de Lequerq apparut dans l’ouverture de la porte. Mademoiselle fait demander Mlle Lisbeth immédiatement. Elle a quelque chose à lui dire. C’est pressé.

— Je descends vite.

— Bon! Je vais prévenir mademoiselle.

— Dis donc, Lequerq, tu n’as rien dit, j’espère? demanda Yves.

LA CATASTROPHE

— Oh! non, je n’ai pas parlé à Mariette. »

Lorsque la porte se fut refermée, Yves dit

à sa sœur :

« Cette fois-ci, ça y est. Mais Lequerq a une drôle de tête, tu ne trouves pas? Pourvu que....

— Le mieux est d’aller chez tante. »

Lisbeth et Yves descendirent chez leur

tante. Elle était déjà habillée. Elle portait une robe de soie noire; à côté d’elle, posé sur une chaise, il y avait son chapeau, ses gants et un sac à main. Tout au fond de la pièce, une malle était entr’ouverte.

« Mes enfants, commença la tante, je viens de recevoir une dépêche de l’oncle Hippolyte.

— Ah! s’écrièrent ensemble Lisbeth et Yves.

— Oui, continua la vieille dame, il vient de débarquer en France ; il nous dit d’aller le rejoindre à Paris où il passe quelque temps pour ses affaires....

— Ah ! dit Yves, son arrivée est bien inopinée.

— Alors, continua la tante, nous allons partir immédiatement.... Moi, vous deux, Mariette et Lequerq. Nous fermerons la maison et nous irons rejoindre votre oncle. Allez préparez vos malles et n’emportez que le nécessaire.... Dépêchez-vous.... »

Les deux enfants sortirent de la pièce. Ils

étaient un peu surpris, mais très heureux de penser qu’ils allaient enfin retrouver leur oncle et lui demander de les aider à échapper à la vie triste qu’ils menaient; l’influence exercée par Mariette serait sûrement amoindrie. Enfin ils se voyaient de nouveau heureux et libres.

On ne s’étonnera pas qu’ils n’aient pas demandé à leur tante à voir la dépêche de leur oncle; Mlle O’Reneck ne montrait jamais ses lettres et ses papiers aux enfants qui gardaient toujours avec elle une respectueuse discrétion.

Restait à prévenir les voisins.... Dès qu’ils furent remontés dans leur chambre, Lisbeth s’écria :

« Yves, écris vite un mot, nous enverrons Lequerq le porter.... Dépêche-toi avant que Mariette ne monte. »

Yves saisit une plume, une feuille de papier et écrivit :

« Chers amis,

« Tante vient de recevoir une dépêche de notre oncle Hippolyte, qui est à Paris. Nous partons à cinq heures. Nous ne pourrons aller vous embrasser, car nous sommes surveillés, mais nous allons revenir sûrement. Ah! combien

la catastrophe.

nous serons heureux alors? Nous nous verrons en toute liberté. Nous vous écrirons de là-bas. En attendant, nous vous embrassons tendre-

ment, Lisbeth et moi.

« Yves O’Reneck. »

Et Lisbeth ajouta au bas de la lettre :

« Chers petits goélands, je vous aime bien fort et je ne vous oublierai jamais. Lisbeth. »

Yves eut juste le temps de mettre la lettre sous enveloppe. Mariette entrait, portant avec Lequerq une grande malle.

« Voilà... mais ne mettez que peu de choses, n’emportez pas toutes vos fariboles, ce n’est pas la peine....

On mettra ce qu’on voudra, » s’écria

Lisbeth, qui ne pouvait jamais entendre une phrase de Mariette sans récriminer....

Mariette sortit sans répondre. Lequerq, sur un signe d’Yves, resta dans la piece.

« Dis donc, Lequerq, tu vas porter cette lettre, à côté, chez M. Plumet... dépêche-toi.... que ce soit fait avant le déjeuner.

— Oui, monsieur Yves », dit Lequerq en prenant d’une main hésitante la lettre que lui tendait Yves.

Puis, les deux enfants, tout a la joie de se

rendre à Paris, — bien qu’un peu tristes de quitter les Plumet, — commencèrent à emballer leurs affaires.

Pendant ce temps, Lequerq descendait l’escalier. En bas, il rencontra Mariette.

« Qu’as-tu dans la main? Une lettre?

— Oui... non... oui,... répondit Lequerq,

embarrassé.

— C’est une lettre de qui?

— C’est une lettre que je porte à la poste.

— Ah? dit Mariette d’up ton doucereux, eh bien donne-la moi; je sors, je vais faire une commission pour mademoiselle... je la mettrai moi-même à la poste.

— Toi-même? C’est que....

— Va... ne t’inquiète pas. Il faut que tu fermes les malles de Mademoiselle, elle t’attend depuis un moment. . . . Dépêche-toi. Moi, je sors. »

Mariette saisit brusquement la lettre et entra dans la cuisine, tandis que Lequerq, fort penaud, se dirigeait vers la chambre de Mlle O’Reneck.

Mariette regarda l’adresse de la lettre, vit que celle-ci était destinée aux habitants de la villa voisine ; elle la tourna et la retourna d’un air soupçonneux, puis finalement elle la jeta dans le poêle de la cuisine. Évidemment elle ne se rendait pas compte de l’indélicatesse de

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son acte. Pas plus qu’elle ne sentait combien était grave la supercherie dont elle s’était rendue coupable le matin même. Depuis la

« Qu’as-tu dans la main? Une lettre? » demanda Mariette à son mari.

veille, elle se doutait vaguement qu’Yves et Élisabeth échappaient à son emprise et dans la crainte que « ses petits » ne subissent la mauvaise influence d’étrangers, et surtout qu’on

lui prenne un peu de leur affection, elle avait inventé l’histoire de la dépêche, seul moyen, pensait-elle pour décider sa maîtresse à quitter Biarritz. Elle avait pu facilement la tromper, car Mlle O’Iteneck lui faisait lire son courrier, à cause de ses mauvais yeux.

Les malles furent vite faites, les enfants ne revirent leur tante qu’au moment du départ, car pour ne pas se fatiguer avant le voyage, elle avait déjeuné seule, servie par Mariette.

Lisbeth et Yves avaient voulu profiter de cette liberté relative pour faire des signaux à leurs nouveaux amis, mais en regardant la villa Joyeuse, ils virent qu’elle était vide, tous les Plumet s’étaient envolés.

« Bien entendu, ils ne se doutent pas que nous allons partir... ils n’ont pas reçu notre lettre, ils sont sortis.... J’aurais tant voulu les embrasser.»

Et Lisbeth contemplait tristement la demeure de leurs petits amis.

« Va, dit Yves, n’aie aucun chagrin, nous reviendrons bientôt et nous les verrons souvent. »

Le même soir, vers six heures, au moment où les petits oiseaux faisaient entendre leurs plus jolis gazouillements dans les jardins, la famille Plumet rentrait d’une longue prome-

LA CATASTROPHE

nade, chacun rapportant des crevettes, des coquillages, des fleurs, ce qu’ils avaient cueilli ou ramassé ça et là.

Lorsqu’ils passèrent devant la villa Silencieuse, Pierre s’arrêta avec étonnement.

« Les volets de « l’île mystérieuse » sont fermés! Qu’y a-t-il donc?

— Vous attendez vos petits amis? dit M. Titichien qui s’avançait au-devant d’eux avec .Jupiter. Ils sont partis par le train de cinq heures. Personne ne sait où ils sont allés.

— Ah! quel malheur! s’écrièrent les enfants désespérés. Pauvre Lisbeth! Pauvre Yves! Où les a-t-on emmenés? Que faire, papa?

— Attendre. Nous saurons certainement un de ces jours où on les a conduits. »

Jupiter, sur le perron, regardait ses jeunes camarades en remuant sa queue, et semblait comprendre parfaitement leur extrême affliction.

« Est-ce toi, vieux, qui les as trahis ? » demanda le petit Louis en passant ses bras autour du cou du bon chien et en l’embrassant.

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