CHAPITRE XV
A 111e des Pêcheurs.
Tandis qu’Yves et Lisbeth filaient vers une destination inconnue de la famille Plumet, celle-ci ne pouvait se consoler de la disparition subite de leurs amis.
Chaque jour, on parlait des petits O’Reneck, chaque jour, vainement, on regardait si la fenêtre de « Pile mystérieuse » ne s’était pas ouverte pendant la nuit ; on se précipitait sur le facteur espérant que, parmi les lettres, il s’en trouverait une d’Yves et de Lisbeth. Mais aucune lettre ne vînt.
Au commencement, M. Plumet eut beaucoup de peine à distraire ses enfants. Cet événement les avait frappés, d’autant plus que le caractère faible de la tante de leurs amis, le despotisme de Mariette, étaient des choses incompréhensibles pour eux, élevés si intelligemment par leurs bons parents. Malgré tout on continua à
A l’île des pêcheurs.
se baigner, à faire des promenades, à pêcher des crevettes, à construire des forts, mais, bien souvent, au milieu de leurs amusements, les Plumet s’écriaient : « Ah! Si Yves et Lisbeth étaient avec nous! »
...La famille O’Reneck avait pris l’express pour Paris. A l’arrivée dans la capitale, Mariette avait bien été obligée d’avouer sa supercherie et qu’elle avait inventé la dépêche. Mlle O’Reneck avait été un peu saisie de cette audace, mais Mariette ne lui laissa pas le temps de réfléchir et lui prouva qu’elle avait agi ainsi pour le bien des enfants. Par son insistance, elle avait réussi à obtenir des confidences de Lequerq qui se montra d’une scandaleuse faiblesse ; elle avait ainsi connu les fugues d’Yves et d’Élisabeth. Elle les représenta donc comme ne sortant pas de la villa des Plumet, jouant constamment avec ces jeunes diables qu’elle eut soin de dépeindre sous l’aspect d’enfants mal élevés et turbulents, enfin elle fit un tel tableau de la maison voisine que Mlle O’Reneck, dont l’esprit se laissait facilement influencer, comme nous avons déjà pu le constater, finit par croire qu’elle n’avait pas eu tort et qu’il était juste temps de soustraire son neveu et sa nièce à une si déplorable influence.
Quant à Yves et à Lisbeth, leur colère éclata
de façon terrible ; ils firent une scène violente à Mariette, la traitant de menteuse et de folle, Lequerq passa, lui aussi, un mauvais quart d’heure. Finalement les enfants déclarèrent qu’ils saisiraient la première occasion de fuir et qu’alors Mariette verrait le résultat de ses mauvaises actions.
La vieille bonne, absolument inconsciente du mal qu’elle avait fait, ne quittait plus Mlle O’ïteneck, tandis que Lequerq gardait nuit et jour Yves et Lisbeth. Le vieux marin, prit tout à coup d’une peur rétrospective, avait avoué à ces derniers que la lettre destinée aux Plumet n’avait sans doute pas été remise, car sa femme la lui avait enlevée des mains.
« C’est bon! avait froidement déclaré Yves, tu n’as plus ma confiance. »
Alors le vieux marin avait pleuré, mais Yves ne lui avait pas pardonné.
On ne pouvait rester à Paris, à l’hôtel, en pleine saison de vacances, par une très forte chaleur; d’ailleurs Mlle O’Reneck était extrêmement faible et fatiguée. Pressée par Mariette, qui ne quittait son chevet ni jour, ni nuit, elle se décida à partir pour l’Italie, pour les bords ' du lac Majeur où elle avait déjà fait de fréquents séjours dans une île délicieuse, Pile
A l’île des pêcheurs.
des Pêcheurs, où il n’y avait en réalité qu’une maison habitable. Ce projet fut du goût de Mariette, qui connaissait les lieux, y étant allée avec sa maîtresse.
« Dans une île, ils ne pourront songer à fuir, » pensait la vieille bonne.
Mlle O’Reneck, Yves, Lisbeth, accompagnés de Mariette et de Lequerq, quittèrent Paris un beau matin pour se rendre en Italie. Les enfants n’avaient pu encore expédier une lettre à l’adresse des Plumet.
La petite maison de l’Ile des pêcheurs, où la famide s installa, était entourée d’une haute grille sur laquelle montaient des rosiers, des clématites et du lierre aux feuilles luisantes. Il n’y avait qu’une seule porte dont la clef était toujours dans la poche de Mariette. Lequerq seul sortait chaque jour pour acheter des provisions aux pêcheurs qui peuplaient l’île.
Yves ne voulait rien lui demander; Lequerq n avait pas porte la lettre aux Plumet, et Yves redoutait une nouvelle trahison de sa part. Désormais le jeune garçon voulait agir seul. Mais lui et sa sœur, voyant Mlle O’Reneck très éprouvée par le voyage, ne songeaient pas à fuir immédiatement; ils auraient voulu toutefois prévenir
M. Plumet de la façon dont Mariette s’était comportée vis-à-vis d’eux et de leur tante.
Un jour qu’Yves se promenait seul dans le grand jardin, il atteignit la grille qui donnait sur une route ombragée de magnifiques tilleuls. Yves s’arrêta et, à travers les branchages des rosiers grimpants et du chèvrefeuille odorant, aperçut à quelque distance un petit chevrier qui s’amusait avec une sorte de pipeau en jouant des airs doux et langoureux. Vêtu d’une chemise et d’une courte culotte, il avait la tête et les pieds nus. Ses cheveux bruns étaient bouclés, et d’immenses yeux noirs éclairaient son visage. Il était suivi de trois chèvres qui s’en donnaient à cœur joie d’arracher les fleurs de chèvrefeuille, et d’attraper bien haut les plus belles roses.
« Oh! se dit Yves, qu’il est heureux ce petit chevrier, il est libre! »
Il le regarda avidement. Le petit chevrier l’aperçut; gracieux et expressif comme on l’est en Italie, il s’approcha d’Yves et lui dit un mot en italien en mettant sa main devant sa bouche comme pour un baiser. Yves ne comprit pas le mot, mais il répondit : « Gentil, gentil ! . . . »
Alors, le chevrier, laissant son pipeau, siffla. Les chèvres dressèrent leur tête et bien lentement rejoignirent leur jeune gardien. Il s’agenouilla
A l’île des pêcheurs.
près de l’une d’elles et remplit une écuelle de bois d’un lait mousseux, qu’il offrit à Yves en \a lui tendant à travers les barreaux de la grille. f
« Merci, merci. » De sa vie, il n’avait rien bu d’aussi bon. Tout à coup il tressaillit, saisi d’une idée.... Oui, mais, sapristi! cet enfant ne le comprendrait pas....
« Petit, petit, tiens, prends ça... » et il lui tendit un billet qu’il avait dans la main.
Le berger se mit à rire et exécuta une cabriole, puis, remettant son pipeau à ses lèvres, il allait s’éloigner.
« Reviens demain, reviens demain... petit, petit!... »
Avec des signes, il essaya de lui faire comprendre qu’il l’attendrait le lendemain. Le petit le quitta en riant.
Jamais Yves ne passa une nuit aussi agitée. Le soir, rentré à la maison, assis en face de sa tante à qui il faisait la lecture, son esprit était bien loin du récit des Aventures de M. Pickwick qu’il lisait alors. Les lettres dansaient devant ses yeux. Il ne pouvait pas prononcer les mots. « Pourvu qu’il revienne , demain? »
Lisbeth comprenait bien qu’Yves était troublé, mais elle jugeait qu’il ne fallait rien dire,
pas même faire un signe, car à chaque minute Mariette pouvait les surprendre.
Le lendemain, Yves manifesta le désir de rester longtemps dans le jardin; Lequerq, sur l’ordre de sa femme, ne le perdait jamais de vue; pourtant, vers les trois heures, son attention se relâcha parce qu’Yves s’assit sur un banc et feignit de lire attentivement. Tout à coup, le jeune garçon entendit le chant du petit chevrier sur son pipeau. Il courut à la porte et regarda s’approcher celui qu’il attendait anxieusement depuis le matin.
« Petit, petit, voilà pour toi », dit Yves tandis que l’enfant lui tendait son écuelle de lait. Il lui donna un billet de cinq lires, ce qui plongea le berger dans une profonde stupéfaction.
« Tiens, prends ça et va le porter à la poste. »
Et Yves lui mit dans la main une lettre qu’il avait écrite dans l’espoir que le providentiel petit chevrier pourrait l’expédier. Celui-ci comprit et détala au plus vite.
« Maintenant il n’y a plus qu’à attendre! » Et Yves revint à la maison auprès de sa sœur.
Le soir, à l’issue du dîner, Yves dit à sa
sœur :
A l’ÎLE DES PÊCHEURS.
« J’ai écrit aux Plumet pour qu’ils viennent nous délivrer! »
Lisbeth devint toute rouge de bonheur et d’émotion.
La lettre, mise à la poste par le petit chevrier du lac Majeur, arriva un beau matin à Biarritz, à la villa Joyeuse.
« Voilà une lettre pour monsieur, elle n’est pas affranchie, il a fallu payer une surtaxe au facteur, dit la cuisinière, tout en remettant le courrier à M. Plumet qui, assis dans le jardin, attendait le déjeuner.
— C’est bon... d’Italie... de qui?... Ah! mes enfants, c’est une lettre d’Yves!
— D’Yves! s’écrièrent tous les enfants en bondissant autour de leur père.
— Oui.... Elle n’est pas longue! Écoutez.... »
Et tandis que Rose, rejoignant ses frères, se
blottissait entre les jambes de son papa, M. Plumet lut les lignes suivantes :
« Cher monsieur Plumet.
« Nous sommes au bord du lac Majeur, près d’Isola Bella, à l’Ile des Pêcheurs, dans la villa des Cyprès. Venez et trouvez un moyen de nous délivrer. Il le faut; nous sommes prisonniers; Mariette a inventé l’envoi d’une dépêche pour
2iO LES VACANCÈS t>E LA FAMILLE PLUMET.
nous faire quitter Biarritz ; ma tante et Lisbetb mourront si nous restons ainsi. Je ne veux pas voir mourir ma sœur. Venez à notre secours! t Vous êtes notre seul ami sur terre, je ne compte que sur vous. L’oncle Hippolyte est au Brésil et si Mariette savait que je vous écris, elle nous emmènerait à Tombouctou ou en Polynésie. Monsieur, agissez, je vous en supplie au nom de vos enfants.
« Yves O’Reneck. »
Il y eut un silence. M. Plumet était très ému, quant à Mme Plumet, elle ne put s’empêcher de pleurer.
« Papa... papa... commença Pierre.
— Papa, s’écrièrent les deux jumeaux, vous allez partir, n’est-ce pas?
— N’est-ce pas, papa, que vous allez les délivrer ?
— Quand partirez- vous ?
— Emmenez-nous, emmenez-nous ! crièrent les quatre garçons à la fois.
— Non, moi seul, dit Pierre, je suis l’aîné.
— Eh bien, et nous? Nous sommes les jumeaux.
— Non, moi, dit Paul, parce que je sais un peu d’italien.
A l’île des pêcheurs.
— Mes enfants, dit M. Plumet, je ne puis prendre comme cela une détermination. Vous comprenez que je n’ai aucun droit sur ces enfants. Ils ont une tante, un tuteur et je risque d’être éconduit ou même mis à la porte.
— Oh! pas vous, papa!
— Mais parfaitement si; la tante n’est que malade et qui sait si elle m’autoriserait à me mêler de ses affaires. Ils ne sont privés de rien.... D’autre part, si je ne venais pas à leur secours, qui sait ce qui pourrait leur arriver?
— Oh! Papa chéri, que vous êtes bon! »
Et M. Plumet dut encore subir l’assaut de tous ses enfants qui lui sautèrent au cou pour l’embrasser.
Dans l’après-midi, il envoya sa petite famille se promener sur la plage « car, disait-il, il faut que je réfléchisse à ce que je puis faire en ces circonstances si délicates ».
M. et Mme Plumet restèrent donc chez eux et les enfants allèrent s’asseoir en rang, selon leur coutume, au bord de la mer.
Yves et Lisbeth continuèrent à être l’unique sujet de leur conversation et chacun donnait avec impétuosité son opinion sur la façon dont il aurait agi s’il s’était trouvé dans leur situation.
212 lés vacances de la famille flümet.
Pendant qu’ils discouraient, en jetant de temps en temps des regards sur les fenêtres fermées de la villa Silencieuse, ils entendirent une auto s’arrêter brusquement. De l’endroit où ils se trouvaient, les petits Plumet ne pouvaient se rendre compte si cette voiture s’était arrêtée devant leur maison ou devant l’habitation voisine.
Mais comme ils étaient des petits curieux et que, de plus, ils avaient l’esprit excité par l’histoire de leurs amis O’ïteneck, ils se précipitèrent pour savoir qui arrivait.
« Si c’était eux!...
— Oh! non! En même temps que la lettre, ce n’est pas possible.
— C’est un monsieur. Où va-t-il? »
Les Plumet considérèrent l’arrivant, avec de grands yeux écar quillés.
C’était un grand monsieur brun, à la démarche ferme, à l’allure martiale, portant sur le bras un grand manteau de voyage, qui, sans remarquer les fenêtres fermées de la villa Silencieuse, sonnait à la grille. On entendit au loin le son de la cloche.
Bien entendu, il n’y eut pas de réponse. Le voyageur semblait s’impatienter. Il sonna de nouveau plus violemment.
A l’île des pêcheurs. 213
Enfin, voyant que rien ne remuait dans la villa, il regarda autour de lui, cherchant un être vivant afin d’avoir un renseignement.
Il aperçut, grimpés sur la grille qui bordait le jardin de la villa voisine, cinq petits garçons et une petite fille vêtus de blanc, qui ne le quittaient pas des yeux.
« Quelle gracieuse vision ! » se dit le voyageur. Puis s’approchant d’eux et les saluant, il leur dit :
« Ne pourriez-vous me renseigner? Cette villa est inhabitée?
— Oui, monsieur, répondit Pierre en lâchant la grille et en se laissant tomber à terre.
— Je suis sûr que c’est l’oncle Hippolyte, souffla Jean à Jacques.
— Non, un ami, répondit celui-ci.
— Méfions-nous, dit tout bas Paul.
— Elle est inhabitée, c’est étrange! continua le voyageur. Pouvez-vous me dire à qui elle appartient? A-t-elle un gardien?
— Vous pourriez peut-être vous adresser au père Titichien.
— Où est-il, ce père Titichien?
— C’est le gardien de notre villa.
- — Eh bien, si vous voulez m’indiquer où
ie pourrais le trouver, je vous en serais très reconnaissant.
— Monsieur, je vais l’appeler, dit Pierre; il viendra tout de suite, s’il n’est pas en course.
— Merci, jeune homme Comment vous
remercier de votre obligeance?... Je suis le commandant O’Reneck! »
Tous les Plumet se mirent aussitôt à courir comme des fous jusqu’à leur maison en criant : « Papa! papa! venez vite! »
Le commandant ne comprenait rien à cette fuite éperdue.
« Mais, mes enfants!... Écoutez-moi.... Je ne suis pas un ogre. Qu’y a-t-il donc ? »
Quant au chauffeur de l’auto, il riait à gorge déployée en voyant la fuite éperdue de tous ces oiseaux blancs!
Seule Rose, qui était restée grimpée sur la grille tout le temps de la conversation, et qui descendue elle aussi à terre, n’était pas parvenue à courir aussi vite que ses frères, se planta bravement en face du commandant O’Reneck et lui dit :
« Mais vous êtes mort!
— Mort, ma petite enfant, on pouvait le croire; mais il paraît que je suis encore en vie. Qui vous a dit que j’étais mort?
Lajpetite Rose se planta bravement en face du commandant,
A l'île des pêcheurs.
— Lisbeth et Yves.
— Vous les connaissez donc?
— Oh! oui; ils étaient tout à fait gentils et surtout joliment drôles, surtout la nuit lorsqu’ils sont venus avec leur déguisement de Japonaise et de Chinois.... Oh! c’était amusant lorsqu’ils montaient à la corde à noeuds! »
Le commandant croyait devenir fou. Que signifiait tout cela?... Mais, à ce moment, il vit revenir les cinq petits Plumet suivis de M. Plumet qui ouvrit la grille et dit au voyageur.
« Monsieur, vous avez besoin d’un renseignement que je pourrai sans doute vous donner; je suis à votre disposition... mais auparavant....
— Je suis le commandant O’Reneck et je comprends votre étonnement puisque mon bâtiment a été torpillé et que j’ai été porté comme disparu.... Seulement avant de vous dire comment j’ai été sauvé, donnez-moi des nouvelles de mes enfants... car je vois cette v ilia vide... je suis dans l’angoisse....
— Rassurez-vous, ils sont en bonne santé... mais dans une singulière situation! Voici une lettre d’Yves que j’ai reçue hier. »
M. Plumet tendit au commandant la lettre de son fils.
« Je n’y comprends rien,... je n’y comprends rien, s’écria M. O’Reneck, perdant son calme. Mes enfants, mes enfants ! Comment peuvent-ils être ainsi malheureux! Il faut que je parte sans retard.... Oh! Monsieur, comment vous remercier.... Qui aurait pu penser?... Cette Mariette.... »
Les yeux du commandant étaient pleins de larmes ; il serrait les mains de M. Plumet et semblait en proie à la plus profonde émotion.
« Commandant, permettez-moi de vous dire que d’abord, il n’y a qu’un train, ce soir, que vous puissiez prendre ; par conséquent, vous allez entrer chez moi pour vous reposer. Je pourrai alors vous raconter comment mes enfants se sont liés avec les vôtres, et comment ils sont unis par la plus sincère affection. »
Tout en prononçant ces paroles, M. Plumet, aidé de Pierre,' prenait la valise et les sacs qui remplissaient l’auto, tandis que le commandant O’Reneck, un peu remis de sa surprise, payait le chauffeur qui aurait bien voulu savoir comment était ressuscité cet officier de marine torpillé. Enfin le commandant, escorté des cinq fils Plumet et de Rose, qui
A l’île des pêcheurs.
lui tenait la main, entra dans la villa Joyeuse où, assis tranquillement dans un bon fauteuil, en face de M. et Mme Plumet, il écouta avec stupéfaction ce que ces derniers lui disaient de ses enfants. Il ne pouvait s’expliquer la conduite de sa sœur. Évidemment elle avait toujours eu une mauvaise santé, mais de là à subir de cette façon l’ascendant de Mariette!...
« Cet imbécile de Lequerq, il ne disait donc rien !
— Il avait une telle peur de sa femme.
— Mais il est devenu une poule mouillée! Ce qu’il va recevoir lorsque je le reverrai.... Mais sa femme est absolument folle pour inventer de pareilles choses! Pourquoi Yves et Lisbeth ne sont-ils pas venus chez vous et n’y sont-ils pas restés?
— Nous n’avions aucun droit sur lui!... Mlle O’Reneck, influencée par Mariette, les aurait repris; il n’y aurait eu que leur oncle Hippolyte pour....
— Le frère de ma femme! Un imbécile, c’est moi qui le dis. Ah! ces pauvres enfants! Que seraient-ils devenus si j’étais mort vraiment !
— Et vous, commandant, demanda Jean tout à coup, comment êtes-vous ressuscité?
— Puisque ça vous intéresse, je vais vous le dire. »
Le commandant O’Reneck raconta alors de quelle façon il avait été torpillé. Le contretorpilleur qu’il commandait avait reçu une torpille d’un sous-marin boche. Il avait riposté, le Boche avait coulé, son bâtiment aussi. Mais non loin de lui, un autre sous-marin ennemi avait assisté à la lutte et avait sauvé les survivants dont lui et trois de ses hommes. On les avait emmenés en Silésie dans une forteresse dans laquelle ils étaient' restés deux ans, au secret absolu. Au cours de l’engagement avec le sous-marin allemand, ils avaient pu, en effet, se rendre compte des procédés de combat d’un tel bâtiment, et l’ennemi craignait qu’ils ne les fissent connaître d’une façon ou d’une autre. Le commandant et ses compagnons étaient parvenus à s’évader; ils avaient gagné la Russie où ils étaient tombés en pleine révolution; les Bolcheviks les avaient gardés jusqu’au mois dernier où, grâce à certaines démarches officieuses, et aussi à sa fermeté, il était parvenu à rentrer en France.
A peine débarqué, après avoir envoyé une dépêche à sa sœur et à ses enfants, il avait traversé Paris pour faire établir son identité
À L ILE DES PÊCHEURS. S2i
au Ministère de la Marine et il avait filé sur Biarritz.
« Vous comprenez, n’est-ce pas, avec quelle impatience, j’attends le moment de retrouver mes enfants. Songez! Voici plus de quatre ans que je ne les ai vus.... Comme ils doivent être changés! Dites-moi, comment sont-ils? »
Les enfants ne purent s’empêcher de se joindre à leurs parents pour parler de leurs amis. L’un, pour déclarer que Lisbetli était courageuse et charmante, ne voulant jamais se séparer de son frère, l’autre, pour raconter qu’Yves était un marin étonnant, tirant de l’arc, fabriquant des girouettes, etc.... Le commandant s’amusa beaucoup quand on lui raconta la promenade en mer à Guéthary, et il trouva que ses enfants ne manquaient pas d’idées ingénieuses et d’énergie pour se débrouiller dans toutes les circonstances.
Mais Jean et Jacques auraient bien voulu avoir plus de détails sur son évasion. Le commandant leur promit de leur faire un long récit de ses aventures lorsqu’il aurait retrouvé ses enfants.