CHAPITRE XVP
Maison vide.
Lorsque le commandant et les enfants eurent cessé de parler, M. * Plumet dit :
« Il est inutile de me demander ce que j’aurais fait si vous n’étiez pas revenu; du diable si je sais comment nous nous en serions tirés! Pour l’instant, la première chose à faire, c’est d’envoyer une dépêche à vos enfants, en Italie, à l’Ile des Pêcheurs, n’est-ce pas votre avis1?
— Bien entendu. Et je pars ce soir. »
Alors Pierre courut à la poste et expédia la dépêche suivante :
« Je serai auprès de vous demain soir. Commandant O’ Reneck. »
« J’ai peur, se dit Pierre en revenant à la villa Joyeuse, que Lisbeth ne puisse supporter l’émotion qu’elle ressentira à la réception
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de cette dépêche... enfin c’est son père qui l’a voulu. »
Le commandant ne pouvait pénétrer dans la villa Beauséjour puisque personne à Biarritz n’en possédait les clefs, et d’ailleurs, il avait hâte de partir. L’heure à laquelle il devait prendre le train se rapprochait rapidement lorsque, se tournant vers M. Plumet, le commandant lui dit à brûle-pourpoint :
« Monsieur, vous avez témoigné tant de bienveillance à mes enfants que je voudrais faire quelque chose pour les vôtres, tout au moins pour l’un d’eux. Voulez-vous me donner votre fils Pierre pour m’accompagner en Italie?
— Oh! Monsieur! Oh! Papa! s’écria Pierre, bondissant de joie.
— Vous alliez partir pour sauver mes enfants, continua le commandant, n’est-il pas juste que l’un de vous soit témoin du bonheur que nous apportons à Yves et à Lisbeth.
— Commandant, je suis trop heureux pour Pierre, et je ne puis qu’accepter votre proposition. Il est parfaitement inutile de demander l’avis de mon fils, ses yeux disent sa joie! ajouta- t-il.
— Merci papa! Merci commandant! s’écria Pierre.
— Tu vas nous quitter, mais tu reviendras vite, n’est-ce pas? s’écrièrent tous les petits Plumet qui, le cœur un peu gros, entouraient leur frère.
— Oui, oui, je reviendrai vite. Pendant mon absence, je vous confie à Jean et à Jacques. Surtout qu’ils ne soient pas trop entreprenants! »
Là-dessus, les cinq garçons et Rose montèrent préparer les bagages de Pierre avec leur maman.
A cinq heures, le commandant et Pierre prenaient le train qui devait les conduire à Lyon, puis en Italie.
Les adieux de Pierre à ses frères et à sa sœur furent très tendres. C’était la première fois qu’ils se séparaient.
Le commandant et Pierre dormirent très bien pendant la nuit, l’un parce qu’il était habitué à bien d’autres fatigues, l’autre, parce qu’il était jeune.
A Lyon, ils déj eunèrent, puis reprirent un train. Ils traversèrent le Simplon avant la nuit, aussi purent-ils admirer de magnifiques paysages.
Le commandant, de plus en plus joyeux à mesure que diminuait la distance qui le séparait de ses enfants, causait avec Pierre, lui donnant sans cesse des explications sur les pays qu’ils traversaient ; ce qui enchantait le jeune garçon très fier d’être ainsi traité par un héros de la guerre.
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Il faut ici rappeler que le commandant avait été nommé commandeur de la Légion d Honneur à titre posthume; cette nouvelle avait été annoncée à Yves et à Lisbeth bien après la signature de la paix, alors qu’ils avaient perdu tout espoir de retrouver leur père. ^
Les voyageurs durent coucher à Milan et n’arrivèrent à Pallanza, au bord du lac Majeur, que le soir à cinq heures. Immédiatement le commandant frita un petit canot qui devait les transporter à l’Ile des Pêcheurs; il n’avait pas la patience d’attendre le passage du vapeur qui régulièrement, deux fois par jour, transportait les voyageurs de Pallanza a Isola
Bella et à l’Ile des Pêcheurs.
Quelle joie pour Pierre de voguer ainsi sur ce magnifique lac, dans une barque à voile couleur de pourpre, et en compagnie d’un officier de marine! Quel récit il allait faire le soir même, dans une lettre qu’il écrirait tandis qu’Yves et Lisbeth seraient tout à la joie de revoir leur pere.
« La villa des Cyprès?... Là-bas, là-bas,... au bout du chemin,... dit le matelot en accostant.
. j[ n’y a que cette maison d’habitable, pour des étrangers, dans cette île; le reste, c’est des
cabanes de pêcheurs. » .
Le commandant le paya largement, saisit sa
valise et, d’un pas si rapide que Pierre avait peine à le suivre, il prit le chemin qu’on lui indiquait.
Pierre Plumet n’avait jamais suivi un chemin aussi beau! A droite, on apercevait le lac bleu par-dessus des rochers sur lesquels grimpaient des rosiers, du chèvrefeuille, tandis que sur le ciel se détachaient çà et là d’immenses cyprès noirs. Pour accroître le charme de cette soirée, des oiseaux, perchés sur les arbres touffus, faisaient entendre leur doux ramage comme s’ils rendaient un dernier hommage au beau soleil qui allait disparaître.
« Oh! dit Pierre, quel chemin solitaire! Comme les oiseaux là-haut sont joyeux; sûrement ils ont déjà annoncé notre arrivée à Yves et à Lisbeth.
— Tu crois ? » dit le commandant en souriant. Il s’était mis à tutoyer Pierre comme s’il était son propre fils et comme s’il le connaissait depuis très longtemps, tant les récents événements l’avaient rapproché du jeune garçon.
Ils atteignirent un carrefour. Quelle route' devaient-ils prendre?
« Le matelot a dit tout droit, assura Pierre.
— Oui.... On aperçoit là-bas un jardin entouré de murs... une grille.... C’est là... je
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pense... » disait le commandant au comble de l’émotion, et il hâtait le pas.
Sur le chemin, il n’y avait personne qu’un petit berger qui jouait sur un pipeau et gardait des chèvres ; celles-ci, qui essayaient d’atteindre les plus basses branches des arbres.
« Mais il n’y a pas de sonnette.... Alors, entrons, » dit le commandant.
Il essaya d’ouvrir la porte. Elle était fermée.
« Comment faire? Il doit bien y avoir une entrée! Lisbeth! Yves! Lequerq! » cria le commandant d’une voix de stentor....
Mais ce fut bien inutilement.
« Ah ça ! j ’entrerai tout de même, » dit le commandant en saisissant la porte comme pour la briser.
Le petit berger s’était approché d’eux. Il regardait curieusement les deux voyageurs qui avaient laissé tomber à terre leurs valises et leurs cannes.
« Signor! Signor, tout le monde est parti, » dit-il en italien.
Le commandant ne parlait pas couramment cette langue, mais il la comprenait assez bien. Il cessa de secouer la porte et, regardant le petit d’un air furieux :
« Tu dis : tout le monde est parti...
— Oui, signor.... Le jeune monsieur qui était si généreux... la jeune demoiselle si gentille... la vieille dame... et puis un domestique et une servante....
— Où sont-ils allés, réponds-moi vite, où sont-ils allés?
— Signor, mais je ne sais pas! *
— Tu ne sais pas... mais, nigaud, — et le commandant serrait le bras du petit berger — il y a bien un propriétaire de cette maison.... Tu comprends ?... le propriétaire de la maison, où est-il?
— Oh! là, dans la Casa Bellissima.
— Conduis-moi à la Casa Bellissima... vite... vite; tiens, prends ça pour ta peine.... »
Le commandant O’Reneck lui donna un billet de cinq lires; puis, se tournant vers Pierre d’un air désespéré, il ajouta, découragé :
« Ah! Pierre, il me semble que je ne retrouverai jamais mes enfants!
— Oh ! commandant, ne perdez pas courage ! Vite, allons à la Casa Bellissima. »
Le commandant et Pierre suivirent le jeune berger, qui trouvait cette aventure bien extraordinaire. Il tourna à droite et prit un petit sentier qui conduisait à la Casa Bellissima; ce chemin descendait vers le lac, entre des
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cabanes de pêcheurs très misérables, et bientôt les voyageurs furent suivis d’une bande de gamins mal vêtus, déguenillés, mais jolis, gracieux, avec des yeux noirs splendides, qui se pressaient les uns contre les autres pour voir
« Signor, dit le petit Italien, tout le monde est parti. »
« il povere Signor » qui venait retrouver ses « bambini », • — - car le matelot qui avait transporté en barque les deux étrangers et à qui le commandant avait indiqué le but de son voyage avait déjà bavardé. Les plus grands traînaient les plus petits; dans leur précipitation, quelques-uns tombaient, butant contre les pierres, mais ils se relevaient prestement et
ils couraient un peu plus vite pour rattraper le gros de la troupe.
Des femmes parurent aux portes des cabanes et bientôt elles se mirent toutes à parler à la fois de l’arrivée du commandant O’Reneck. Quant au petit berger, il avançait triomphalement, son pipeau à la main, dirigeant cette bande de gamins que suivaient au loin ses trois chèvres ravies de s’attarder à brouter ce qui leur plaisait sans surveillance.
Enfin on atteignit la Casa Bellissima. C’était une cabane plus misérable encore que toutes les autres.
Au bruit que faisait la marmaille, une grosse femme parut sur le seuil de la porte. Elle avait un assez beau type italien, des yeux bruns immenses, des cheveux noirs comme l’aile du corbeau; mais sa tenue était fort négligée. Sur sa robe, elle avait jeté un châle écarlate, comme le ruban qui ornait son cou.
Le petit berger, avant que le commandant’ eût ouvert la bouche, se mit à tenir un discours en italien avec volubilité; les gamins et les femmes lui répondirent avec vivacité et de sorte qu’en une minute le bruit de leurs exclamations devint assourdissant. Pierre, qui ne comprenait pas l’italien, crut que les femmes et
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les enfants se disputaient et il regardait le commandant avec inquiétude, ne sachant pas comment cela allait finir. Malgré son angoisse, celui-ci ne put s’empêcher de sourire pour le rassurer, car lui qui connaissait les Italiens et leur langage, avait compris que toute cette population lui était sympathique et voulait l’aider dans ses recherches.
Enfin, du vacarme, se dégagea cette information que les locataires de la villa des Cyprès étaient partis, — ce qui était facile à constater. Entre temps le chevrier, qui s’appelait Beppo, apprit au commandant que c’était à lui que le jeune homme de la villa avait confié une lettre.
Le commandant donna une petite tape amicale sur l’épaule de Beppo pour le remercier. Aussitôt on cria - :
« Evviva il piccolo! Evviva Beppo!
— Beppo, tu es un brave garçon!
— Mais pourquoi les avez-vous laissés partir ? dit une femme à la propriétaire de la villa des Cyprès.
— Mais, répliqua une autre femme, elle avait reçu l’argent d’avance, ça lui était bien égal!
— Oh ! les pauvres enfants ! on les a volés !
— Et, celui-là, c’est le papa?
— Il est quoi, ce papa? Un général français?
— Non, un marin.
— Oh! Et les enfants sont à lui!
— Oui et maintenant ils sont perdus!
— Oh! Eh bien! si la propriétaire....
— Mais ce n’est pas ma faute!
— Si, vous êtes une avare.
— Moi! Seigneur Jésus! Moi, pauvre de pauvre ! »
Et elle commençait à sangloter.
Beppo, qui sentait combien son rôle avait été important dans cette affaire, cria à tue-tête, pour dominer la voix des femmes :
« Laissez donc parler le général. »
Les voix s’affaiblirent... un peu.
« Signora, quand sont-ils partis, les locataires de la villa des Cyprès ? demanda le commandant.
— Avant-hier matin, à cinq heures. Le soir, un homme....
— Lequerq, souffla Pierre.
— Quel triple idiot ! murmura le commandant.
— ... est venu me dire que la villa ne convenait pas....
— J’avais porté chaque jour du lait de chèvre au jeune homme derrière la grille, crut devoir ajouter Beppo.
— Bien, mon petit, dit le commandant en lui pinçant l’oreille.
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— De mes chèvres, vous savez.
— Oui, attends un peu. Continuez, signora.
— J’étais là le matin à cinq heures. La vieille dame, pas la malade, avait commandé un canot pour la conduire à Pallanza.
— • Oui, à Mario... c’est mon fils, cria une vieille femme d’aspect misérable. Et ses canots sont bons, monsieur le général.
— Et tout le monde est monté dedans, la vieille demoiselle, le garçon, la petite fille, le vieux qui était venu, la veille, et une autre vieille femme... et voilà....
— Alors Mario les a conduits à Pallanza? demanda le commandant.
— Oui, pas plus loin.... Oh! non, car Mario a eu le temps de boire un coup chez Grossetto....
— Alors... vous, ne savez pas dans quelle direction ils sont allés?
— Oh! non, pensez-vous? Nous ne sommes pas si curieux que cela....
— Ah non! Ah non! clamèrent toutes les femmes.
— Quel dommage qu’elles ne soient pas curieuses ! » dit avec amertume le pauvre père.
A ce moment, un carabinier, ayant vu de loin le groupe de femmes et d’enfants, s’en approchait pour rétablir l’ordre si c’était nécessaire.
«Je suis sûr que c’est Beppo qui aura fait quelque sottise. Ses chèvres auront brouté les* pousses des arbres, dans les jardins.... Allons, voyons, laissez-moi passer, dit-il en poussant les enfants à droite et à gauche.... »
Puis, avançant de quelques pas, il mit la main sur l’épaule de- Beppo qui, d’un mouvement brusque, se dégagea et vint se mettre sous la protection du commandant.
« Mon ami, laissez cet enfant. Il n’a rien fait que d’être très obligeant. J’étais venu ici pour rejoindre ma famille qui habitait la maison des Cyprès. Elle n’y est plus.... Je n’ai plus rien à faire ici. Je repars....
— Un instant. Qui êtes-vous d’abord? »
demanda le carabinier.
Le commandant O’Reneck montra ses papiers et le carabinier parut satisfait.
« Mais, fit observer Pierre, la dépêche que vous avez envoyée a-t-elle été remise à mademoiselle O’Reneck et à vos enfants ?
— Je me le demande.... Mais nous le saurons.... Allons à la poste. »
Ce fut Beppo qui les conduisit. La poste était installée dans une petite cahute, moins' délabrée que les autres. La porte était tenue x au moyen d’une grosse pierre. Les femmes
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restèrent à bavarder sur les événements qui donnaient une certaine célébrité à la villa des Cyprès, et qui procuraient à sa propriétaire double profit puisqu’elle avait touché d’avance le prix de la location et qu’elle allait pouvoir accueillir un nouveau locataire.
Les enfants escortèrent le commandant ainsi que les trois chèvres, seulement celles-ci n’entrèrent pas dans la cahute qu’elles jugèrent trop étroite pour leurs ébats ; un peu fatiguées, elles se couchèrent et rêvèrent sans doute de cytises en fleurs.
A la poste, la dépêche du commandant était arrivée, mais on ne pouvait pas la lui donner « dans le cas, Signor, où elle serait réclamée par le destinataire, » car on n’avait aucune adresse pour la faire suivre.
L’île était entièrement empourprée par les derniers rayons du soleil. Comme il n’avait plus rien à faire à l’Ile des Pêcheurs, le commandant voulut repartir immédiatement. Il se rendit chez la mère du petit Beppo, qui avait été si complaisant pour son fils. C’était une pauvre femme de pêcheur qui habitait une cabane adossée aux rochers, sur le bord même du lac. Il lui donna une bonne somme d’argent et promit de revenir plus tard revoir le « bambino ».
Le commandant et Pierre continuaient à être accompagnés par tous les « bambini » déguenillés; chacun d’eux espérait recevoir quelques sous des voyageurs. Pierre s’amusa à leur en donner, mais ce fut avec peine qu’il put préserver sa montre, son couteau, sa petite canne, de leur avidité, non pas que ces gamins eussent l’intention de les lui dérober, mais familiers, plaisants, hardis, ils touchaient à tout et s’amusaient follement de cette aventure qui les avait tirés un moment de leur torpeur habituelle. Pierre n’eut garde d’oublier les petites chèvres dont il tira les barbichettes avant de s’embarquer.
Puis, les voyageurs montèrent dans un canot pour regagner Pallanza.
« Commandant, dit Pierre, Yves nous a envoyé une lettre, non sans difficultés, comme vous le savez, il n’est pas douteux qu’il ne le fasse encore. Comme il doit se tourmenter en pensant que papa est sans doute parti pour l’Italie! Et s’il savait que c’est vous qui êtes ici!
— Oui, mais combien de temps faudra-t-il attendre de ses nouvelles?
— Il y aura peut-être un mot aujourd’hui à Biarritz.... Vous pourriez peut-être envoyer
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une dépêche à papa afin de savoir s’il a reçu quelque chose?
— Sans aucun doute, mon cher enfant. Nous allons rentrer en France et nous rendre à Paris. C’est là que je pourrai recueillir le plus facilement des renseignements sur ma famille. J irai notamment chez mon notaire, car il est probable que ma sœur aura besoin d’argent et qu’elle lui donnera son adresse. Mais que de peine pour retrouver mes pauvres enfants! »
A Paris, le notaire n’avait aucune nouvelle de Mlle O’Beneck à qui il avait fait un envoi d’argent important dans les derniers jours de sa résidence à Biarritz. Il était donc à présumer qu’elle resterait un assez long temps
sans donner signe de vie.
Le pauvre père était donc réduit à 1 inaction. A la dépêche envoyée à Biarritz, il lui fut répondu :
« N’avons rien reçu des enfants. »
Le commandant avait proposé à Pierre de retourner à Biarritz auprès de sa famille, mais celui-ci avait demandé à ne pas le quitter, convaincu qu’il ne resterait pas longtemps sans nouvelles d’Yves. Et ils attendaient.