‹ Les vacances de la famille PlumetChapitre 2 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un voyage mouvementé et une arrivée joyeuse.

« Oh! là! là! En voilà une famille! » s’écria le cocher de l’omnibus qui emmenait la famille Plumet à la gare, le lendemain matin, avant huit heures. C’était un gros homme, à la face rubiconde, qui tenait la portière ouverte tout en fumant sa pipe, tandis que les enfants montaient en voiture. « Ben! moi qu’en ai trois, je trouve ça bien suffisant... Et ça se termine par une fille! Elle est mignonne avec ses cheveux blonds! Alors, comme ça, on va à la gare d’Orléans. Bien, mon bourgeois, on y va.... » Et fermant la portière, le cocher redressa sa casquette, grimpa sur son siège, fouetta son attelage et fila vers la gare d’Orléans.

Là, que de monde! Quel encombrement!

M. Plumet avait retenu un compartiment entier pour lui et sa famille. La matinée se

ÜN Voyagé Mouvementé. 1?

passa tranquillement; les enfants n’étant pas encore fatigués se montraient gais et s’amusaient de tout. M. et Mme Plumet s’étaient installés à l’extrémité du compartiment dans les deux coins se faisant vis-à-vis et avaient laissé les enfants s’arranger à leur guise. Naturellement un coin fut laissé à Rose; on plaça deux coussins sous elle afin qu’elle put bien voir le paysage qui filait vite, si vite, à travers la portière. Elle avait à peine le temps de s’occuper de sa chère poupée qu’elle tenait sur ses genoux et qui, au bout de quelques instants, fut couchée derrière elle par Paul qui accomplissait toujours les besognes délicates. Pour coucher une poupée, vous êtes bien d’avis qu’il faut être très adroit et avoir des gestes très doux.

Paul prit ensuite un livre et, malgré les exclamations poussées par ses frères à la vue de tel ou tel site particulièrement pittoresque, il put suivre Les Aventures du capitaine Hatteras qu’il avait commencées à Paris quelques jours auparavant.

Pierre causait avec Jean et Jacques tout en indiquant à Rose, qu’il avait prise sur ses genoux au bout d’un instant, les villes près desquelles le train passait.

i.8 LES VACÀNCES DÉ LA FAMILLE PLUMET.

« Dis, Pierre, demandait la fillette, pourquoi ces fils, là... soutenus par ces gros poteaux... montent-ils et descendent-ils?

— C’est une illusion produite par la rapidité avec laquelle nous marchons ; en réalité ils ne bougent pas.

— Si, ils bougent, je te dis qu’ils montent et qu’ils descendent..

— Non, petite sœur chérie, ils ne bougent pas; crois-moi ou demande à papa.

— Oh! oh! regarde tous ces petits oiseaux qui se sont posés sur le fil, regarde, regarde.... »

Puis vint l’heure du déjeuner.

« Mes enfants, annonça Mme Plumet vers midi, nous allons déjeuner. N’avez-vous pas faim? Pierre, passe-moi le sac, là... celui qui est derrière la petite valise de ton père. »

Pierre saisit le sac désigné et sa mère l’ouvrit.

Elle en sortit des œufs durs, des morceaux de poulet froid, un pâté et des fruits.

« Oh! ce pâté est excellent, déclara Paul, qui venait de se régaler des œufs et du poulet, lorsque Mme Plumet eut attribué à chacun des enfants une belle tranche de pâté. C’est papa qui l’a acheté?

— Oui, c’est moi, répondit M. Plumet, et à ce propos j’ai oublié de vous raconter hier

UN VOYAGE MOUVEMENTÉ

une petite histoire qui m’est arrivée. Ayant un peu faim, je suis entré dans une boulangerie pour prendre un croissant.

— Oui, interrompit Paul, un croissant d’un sou à vingt centimes.

— C’est cela même, et tandis que je payais, un petit gamin pauvrement vêtu, les cheveux ébouriffés, entra dans la boutique et dit timidement : « Je voudrais quelque chose « pour un sou! » Et il tendait sa main dans laquelle je voyais un pauvre petit sou. Un éclat de rire retentit près de la caisse : « Oh! « mon garçon, on n’a rien maintenant pour un « sou. » Le gamin, tout triste, se dirigeait vers la porte. « Attends, » lui dis- je, puis me tournant vers la jeune bonne qui avait ri : « Oui, vous avez raison, on n’a rien pour un « sou; mais, lui, ce gamin, il va avoir une tasse « de chocolat et des brioches pour rien. » Alors, je fis asseoir le gamin devant une petite table, lui fis servir une grande tasse de chocolat et des brioches. Si vous aviez vu ses yeux écarquillés!

— Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un papa comme le nôtre! dit Paul d’un air si sérieux que ses frères éclatèrent de rire.

— Moi, dit Rose, je serais bien contente de boire une tasse de chocolat.

— Tu n’as pas assez déjeuné, ma chérie? demanda Mme Plumet, d’un air étonné.

— Oh! si; mais c’est jtarce que je pense que c’est très bon, le chocolat.

- — Eh bien! à Bordeaux, on s’arrête une demi-heure, je crois; nous descendrons et nous prendrons au buffet, une tasse de chocolat. »

Dans la journée, on joua au loto et puis on dormit un peu ; enfin on arriva à Bordeaux, et comme le leur avait promis leur papa, on goûta avec un excellent chocolat.

Il y avait au buffet un chien qui amusa beaucoup les enfants. Son maître l’avait placé à côté de lui, sur une chaise, et on lui servit un bol contenant du lait avec un peu de thé. Il le but très proprement, puis, sur un signe de son maître, il alla dire bonjour aux petits Plumet qui n’avaient cessé de le regarder et de lui faire des appels amicaux.

Enfin, on remonta en wagon, mais M. Plumet dut retourner en courant au buffet; un des futurs marins, Jean, avait oublie sa casquette, et Rose avait laissé tomber, sur le quai, le chapeau de sa poupée !

« Allons, vite, les voyageurs en voiture! »

ON VOYAGE MOUVEMENTÉ

criait l'employé. La portière se ferma, le train s'ébranlait....

9 Laissez-inoi monter... laissez-moi monter! entendait-on crier. Pierre et ses frères regardaient en riant. 17 n gros monsieur, très essoufflé, qui avait grimpé péniblement sur le marchepied, parut à la portière, à l’extrémité du couloir. Pierre lui vint en aide, prit sa valise, tandis que le voyageur s'écriait : Té! Merci, merci, messieurs et dames. Sans votre obligeance, je manquais le train et, dame! c’était grave, très grave pour moi; aussi, beaucoup de remerciements....

— Monsieur, dit M. Plumet, je suis très heureux que mon fils vous ait rendu ce service ; nous sommes au complet

— Parbleu! je le vois bien... Hé! hé! une belle famille, continuait le voyageur en s’essuyant le front. Tout ça, à vous? Oui... épatant, tout à fait épatant... moi.... »

Le voyageur avait fini par trouver place; les jeunes Plumet du reste lui avaient laissé un coin avec beaucoup de gentillesse. H bavardait sans cesse, racontant des histoires, des aventures extraordinaires; les enfants s’amusaient en l’écoutant, mais ils estimaient tout de même plus agréable d’ètre seuls comme ils l’avaient été jusque-là.

Enfin, on atteignit Dax. Le train ne s’arrêtait que huit minutes. Au moment où le coup de sifflet du départ retentissait, un monsieur très grand, très maigre, courut après le train déjà en marche, et atteignit une des portières du wagon où se trouvaient les Plumet ; il entra dans le couloir et voulut prendre place dans le compartiment occupé par la famille.

Il s’apprêtait à franchir la porte quand le bavard qui était monté à Bordeaux s’encadra dans l’ouverture et s’écria :

« Pardon, monsieur, nous sommes au complet, moi et mes amis; il n’y a pas la place d’une épingle; je dirai plus : il n’y a pas la place d’une aiguille.

Mais, s’écria Jean indigné, qui se

trouvait juste derrière lui, il y en a autant pour ce voyageur que pour vous, puisque....

Comment! s’écria le Bordelais en se retournant furieux.

— Oui, monsieur, il y a de la place pour vous, cria à son tour Jacques qui, d’un bond, sauta sur la banquette et se trouva ainsi à la hauteur du nouvel arrivant, entrez, entrez. »

Mais comme le Bordelais ne voulait pas

UN VOYAGE MOUVEMENTÉ

quitter la porte, Rose passa entre ses jambes et, tirant le voyageur maigre par le pan de sa jaquette, cria :

« Monsieur! Monsieur! Je vous donne la place de ma poupée. »

Le voyageur se pencha en riant, saisit la petite fille dans ses bras et, l’embrassant sur les deux joues :

« Vous êtes une délicieuse enfant, j’entrerai malgré ce gros homme. »

Les petits Plumet se mirent tous à rire; le voyageur traité de « gros homme » devint écarlate et tout le monde s’attendait à le voir tomber furieusement sur l’arrivant; mais il prononça ces mots aussi tranquillement que s’il ne s’était rien passé :

« C’est bon! C’est bon! Entrez, monsieur, puisque cette jeune personne vous en prie, quant à moi, je vais sortir », et, saisissant sa valise, il voulut passer dans le couloir, mais la valise, sur laquelle étaient fixés des parapluies et des cannes, ne put passer par la porte et il demeura comme prisonnier dans le compartiment.

Et voilà les deux voyageurs qui se mettent à s’invectiver :

« Monsieur! Vous l’avez fait exprès.

— Non, monsieur!

— Si, monsieur; du reste à votre ton doucereux j’avais bien deviné un piège.

— Un piège? Quel piège, monsieur?

— Le piège, monsieur, de votre valise.

— Ma valise, monsieur, n’est pas un piège.

- — Si, monsieur.

— Non, monsieur... D’ailleurs essayez de la sortir, monsieur, ma valise.

— Oui, monsieur, non seulement je vais la sortir, mais je vais la jeter par la fenêtre.

— Ah! monsieur, faites cela et vous aussi vous passerez par la fenêtre!

— Ah! monsieur, je voudrais voir cela.

— Ce n’est pas difficile, monsieur l’allumette.

— Moi, une allumette! Ah! monsieur la toupie....

— Une toupie!

— Une allumette! »

Le Bordelais lâcha sa valise. On ne savait pas ce qui allait se passer, lorsque le contrôleur, attiré par la discussion, se fraya un passage parmi les voyageurs qui obstruaient le couloir :

« Messieurs, qu’y a-t-il?

— Monsieur le contrôleur....

— Monsieur le contrôleur....

— Je... laissez-moi parler, je, nous....

Les deux voyageurs s’invectivèrent.

UN VOYAGE MOUVEMENTÉ

— Monsieur l’insolent....

— Monsieur le grossier.... »

Le Bordelais et l’autre voyageur parlaient en même temps.

« Allons, messieurs, s’écria le contrôleur d’une voix de stentor, pas de tapage, vous importunez les autres voyageurs....

— Mais, monsieur... je n’en resterai pas là... il m’a traité d’allumette et....

— De toupie....

— Bon. Vos billets?... »

Le voyageur maigre ne put présenter qu’un billet de seconde classe. Réprimandé par le contrôleur et expulsé du wagon, il s’éloigna tout penaud, tandis que le Bordelais manifestait une joie exubérante et ne ménageait pas les quolibets à son adversaire. Le train entrait en gare de Bayonne. Le gros Bordelais, tandis que les voyageurs s’occupaient de leurs bagages ou se hâtaient de sortir du wagon les uns derrière les autres, saisit vivement sa valise et se perdit dans la foule.

Lorsque Mme Plumet rassembla les sacs, elle s’aperçut qu’il en manquait un; heureusement il ne contenait que le reste du déjeuner et une boîte de chocolat.

« Voyez-vous, mes enfants, dit M. Plumet, il faut toujours se méfier des gens qui font tant d’embarras et qui parlent trop. »

Enfin, on arriva à Biarritz. La famille Plumet trouva à la gare, comme d’ordinaire, un omnibus qui l’attendait. M. Titichien se tenait à la portière; quant à Jupiter, assis sur le siège, il remua la queue avec joie, poussa des petits grognements sourds de contentement, mais il ne descendit pas de son trône.

« Voilà, expliqua M. Titichien, il n’aime pas la boue et aujourd’hui, comme il y a eu tempête, il a décidé de ne pas se mouiller les pieds, c’est pourquoi... Alors, si ces messieurs veulent bien l’excuser... . »

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