CHAPITRE IV
La demeure du silence.
Dans une grande pièce très sombre, une dame âgée dormait dans un fauteuil. Vêtue d une robe de soie noire, elle avait enroulé autour de ses jambes une épaisse couverture; une fourrure, posée sur ses épaules, descendait jusqu’à ses mains; une petite fanchon de dentelle couvrait ses cheveux blancs; elle portait des lunettes d’écaille et ses mains avaient laissé échapper un tricot, tombé sur ses genoux. A côté d’elle, sur une table, à portée de la main, étaient un livre, une pendule de voyage, une boîte de pharmacie et le portrait d’un officier de marine.
A quelques pas d’elle, deux enfants travaillaient sur une autre table. L’un était un garçon d’une douzaine d’années; l’autre, une ffilette de dix ans. Assis en face l’un de
l’autre, ils faisaient leurs devoirs. Habillés de noir, tous deux avaient des cheveux blonds bouclés et de grands yeux bleus. Leur travail n’avançait sûrement pas beaucoup, car le papier préparé devant eux restait complètement blanc. Le garçon, les coudes sur la table, tenait sa tête à deux mains ; quant à la fillette, elle s’amusait à plier négligemment les feuillets d’un livre.
Par les fenêtres, dont les contrevents étaient à demi fermés, on apercevait des arbres; sur le parquet, merveilleusement ciré, on ne voyait qu’un petit tapis placé sous la table où travaillaient les enfants. Les meubles, alignés avec une impeccable rectitude,' le demi-jour qui régnait dans la pièce, tout donnait à celle-ci une apparence de froideur et de tristesse.
Le jeune garçon, abaissant les mains qu’il avait fourrées dans ses cheveux, tourna la tête dans la direction de la vieille dame.
« Dis donc, Élisabeth, tante s’est endormie.
— Tant mieux pour elle, elle ne pense pas. »
Alors le jeune garçon allongea le bras, saisit le livre que tenait la fillette; il y eut une courte lutte silencieuse; la fillette garda
Élisabeth et Yves profitèrent du sommeil de leur tante pour s’enfuir,
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le livre, mais un feuillet resta entre les doigts du garçon. Ni l’un ni l’autre ne semblèrent attristés par ce malheur.
« Yves, je m’ennuie.
— Moi aussi.... Papa disait que le travail console de tout.... Moi....
— Oh! maintenant qu’il n’est plus là...
— Et que cette affreuse Mariette nous tyrannise!
— Pauvres que nous sommes ! Pauvre tante !
— Dis donc, si nous filions! »
La serrure de la porte ne grinça pas, la porte elle-même s’ouvrit sans aucun bruit, et comme si l’air aussi était terrifié, pas un souffle ne s’agita au passage des enfants. La vieille dame pouvait continuer son sommeil.
Yves et Élisabeth, à pas de loup, montèrent jusqu’au haut de la maison. Ils entrèrent dans une immense pièce remplie des choses les plus extraordinaires. Une fenêtre grande ouverte laissait passer en toute liberté les rayons du soleil; aussi lorsque Yves et Élisabeth franchirent le seuil de la porte, ils semblèrent éblouis, tant cette lumière contrastait avec le reste de la maison plongé dans l’obscurité. Les deux enfants se précipitèrent sur un petit balcon. De la fenêtre une vue mer-
veilleuse s'étendait sous leurs yeux : la mer à perte de vue, les Pyrénées à gauche ; à droite, la courbe de la plage qui s’étend jusqu’au Phare.
« Oh! respirer, respirer, s’écria Yves, ne plus être enfermé. J’en ai assez! C’est à s’arracher les cheveux. »
Élisabeth se retourna et jeta un coup d’œil sur cette chambre qui était leur refuge, leur gîte secret où ils enfermaient tout ce qu’ils aimaient au monde.
Au centre de la pièce, en face de la fenêtre, se dressait un beau portrait représentant un officier de marine en grande tenue. Il avait une figure expressive, énergique, avec des yeux pleins de douceur que l’on retrouvait chez sa fille; car cet officier était le père de ces deux enfants; le fils avait de son père la fierté de l’allure et du port de tête.
Un vase de cristal portant un gros bouquet de bruyère était placé sur le parquet, au bas du portrait. Puis, tout autour, c’était un fouillis de vieux meubles, d’étoffes curieuses, venues de tous les pays du monde, de boîtes de laque, d’étranges robes de soie bariolée, de grandes ombrelles, de coussins, de babouches ; contre le mur, dans une longue caisse, des géraniums et des résédas fleuris, un rosier
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aux boutons prêts à éclore; en face, un aquarium peuplé de poissons aux formes bizarres, une cage renfermant deux petits oiseaux sautillant; et puis, jetés çà et là, des livres aux couvertures à moitié déchirées.
C’était là « File mystérieuse » d’Yves et d’Élisabeth O ’Reneck. Yves et Élisabeth avaient perdu leur mère quand ils étaient tout petits; ils étaient restés avec leur père, officier de marine, qui les entourait d’une infinie tendresse. Lorsque le commandant O ’Reneck partait pour une croisière lointaine dans l’Atlantique ou le Pacifique, il confiait ses enfants à une sœur, vieille demoiselle très respectable, mais d’une originalité incroyable. Elle s’imaginait être toujours malade et pensait que l’air, la lumière lui donnaient des douleurs, des rhumatismes, l’oppressaient, etc., etc.
Lors de la déclaration de guerre, en août 1914, le commandant O ’Reneck, qui était affecté à l’escadre de la Méditerranée, avait une fois de plus envoyé ses enfants auprès de leur tante. Dans le courant de 1916, — il commandait alors un contre-torpilleur — on avait cessé d’avoir des nouvelles de son bâtiment, et luimême avait été porté disparu. Depuis ce moment les traits singuliers du caractère de
Mlle O’Reneck s’accusèrent fortement et son esprit sembla se troubler.
Elle avait auprès d’elle une vieille domestique, Mariette, depuis plus de quarante ans à son service et qui avait épousé Lequerq, ancien marin et lui-même au service de la vieille demoiselle. Cette servante, d’un caractère tyrannique, avait pris un tel ascendant sur Mlle O’Reneck, sous prétexte de la soigner, qu’elle la terrorisait littéralement; dans la maison elle était arrivée à se faire obéir de tous, y compris son mari, sur un simple geste. Elle empêchait sa maîtresse de recevoir des visites et les enfants ne voyaient jamais personne, tant elle dominait l’esprit de Mlle O’Reneck.
Yves avait essayé quelquefois de se révolter, mais sa tante l’avait regardé avec des yeux si pleins d’effroi, qu’il s’était calmé, craignant touj ours de provoquer chez elle une crise de maladie.
Chaque soir, après le dîner, Mlle O’Reneck jouait, avec son neveu et sa nièce, une partie de loto ou de dames. Puis, Mariette, lorsqu’ils regagnaient leurs chambres, les accompagnait et après avoir elle-même vérifié si toutes les portes et les fenêtres de la maison étaient bien fermées, allait se coucher dans une chambre voisine de celle de Mlle O’Reneck.
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Djpourvus d'amis, sans distractions, ces enfants, très aimés par leur tante, jalousement gardés par une vieille bonne, étaient infiniment malheureux.
Ils ne se sentaient libres que dans « l’île mystérieuse », dans laquelle n’entrait presque jamais la vieille Mariette qui, du reste, ne trouvait aucun inconvénient à abandonner cette pièce aux enfants. La tante vivait au rez-dechaussée de la maison, dans sa chambre qui était à côté de celle de son neveu et de sa nièce, et dans le salon. Au premier et au second étage, il y avait plusieurs chambres vides qu’on n’ouvrait jamais.
Celle choisie par Yves et Élisabeth pour y rassembler leurs trésors et se réfugier dès qu’ils pouvaient échapper à la surveillance de la vieille Mariette, se trouvait au second étage.
Mlle O’Reneck était venue s’établir à Biarritz, dès le début de la guerre, dans la villa Beau-Séjour, que le commandant y possédait. Et, comme le déclarait Mariette, il n’était pas nécessaire de sortir, « parce que l’air salutaire de la mer pénètre dans une habitation pour le plus grand bien de ses habitants, sans qu’ils aient besoin d’aller se vautrer sur le sable au milieu de gens inconnus. »
Yves, en invoquant le souvenir de son père, se faisait apporter quelquefois par Lequerq, qui était Breton comme ses maîtres, des fleurs, un oiseau ou un objet désiré, mais c’était alors des scènes inénarrables. Car le vieux Lequerq avait aussi peur de sa femme que Mlle O’Reneck. Il ne faisait pas un mouvement sans la permission de Mariette et lui qui avait navigué sur toutes les mers et connu bien des aventures n’osait la contrecarrer en rien, pas même pour prendre la défense de ses jeunes maîtres.
« Si! Si! Si! Pars où gare à toi ! disait Yves.
— Monsieur Yves, je vous rapporterai ce soir tout ce que vous voudrez, mais pas maintenant.
— Dieu, que tu es bête, mon pauvre Lequerq. Ce n’est pas ce soir que je veux ce que je te demande, mais maintenant. Va, va, mon vieux Lequerq. Obéis-moi comme si c’était papa qui te donnait un ordre. »
Dès que l’on prononçait le nom de son maître, Lequerq ne pouvait résister et il partait; il serait allé au bout du monde, ne songeant plus qu’à faire plaisir à ses chers petits.
Mais quel terrible quart d’heure passait le pauvre Lequerq, 1 squ’au retour de sa course, Mariette lui demandait pourquoi il était si rouge, pourquoi il avait l’air ahuri, pourquoi
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ses chaussures avaient de la poussière, pourquoi son front était couvert de sueur. Lequerq ne pouvait mentir devant celle qui l’interrogeait et pourtant il lui était impossible de trahir son jeune maître.
« Je vais te dire... voilà....
— Moi je vais te dire que tu es un nigaud! Quand on fait une cachotterie on est plus adroit, et si l’on veut la dissimuler complètement.... »
Alors survenait Yves qui défendait Lequerq et s’avouait seul coupable....
Comme le ciel était radieux, comme les flots étaient brillants, comme l’air était parfumé, comme c’eût été bon de se promener en liberté, comme ils étaient malheureux les petits O’Reneck en ce jour d’août de l’année 1920!
Élisabeth se jeta sur un divan et enfonça sa tête dans les coussins. Son corps s’agitait. Pleurait-elle et cherchait-elle à cacher à son frère le chagrin qu’elle éprouvait? Lui, après avoir tourné à travers la chambre, comme un ours en cage, s’approcha de la fenêtre et resta immobile en regardant la plage.
Tout à coup sa physionomie exprima une vive surprise, puis, il se pencha en avant sur
le balcon, se mit à rire, se recula, s’avança de nouveau, la figure transformée comme s’il voyait une chose nouvelle et très intéressante. « Élisabeth, cria- 1- il, Élisabeth, viens! » Élisabeth ne répondit pas.
« Lisbeth, oh! vite, viens! »
N’obtenant pas de réponse, Yves se précipita vers sa sœur, la saisit par les épaules et la souleva. Bien qu’âgé seulement de deux ans de plus que la fillette, Yves était beaucoup plus fort qu’elle et très vigoureux; il vit sa figure baignée de larmes et, mettant sur ses joues deux tendres baisers, il s’écria :
« Lisbeth, viens, viens voir quelque chose de tout à fait drôle! »