CHAPITRE V
Une vision merveilleuse.
Sur le petit balcon, Yves et Élisabeth, appuyés Tun contre l’autre, se disaient :
« Ah! combien sont-ils?
— Un, deux, trois....
— Avec leur père.
— Quatre, cinq, six! Ils sont six...,
— Plouf dans l’eau!
— Ah! ah! ah! la petite a glissé.
— Et le chien qui saisit son filet!
— Il se sauve, le chien.
— Le garçon a de la peine à le rattraper.
— Tiens, regarde celui qui ramasse la petite fille... il la console.
— Mais ehe ne pleure pas!... Non, elle rit. — Ah ! ils mettent tous les pieds dans l’eau.
— Le père s’asseoit sur le rocher.
— Tu penses que c’est le père?
— Ah! ah! ah! voilà le chien qui a peur des vagues, il se recule.
— Allons, bon! Voilà qu’il renverse un autre garçon. Ma foi, il est joliment mouillé celui-ci.
— Crois-tu qu’ils soient tous frères et sœurs? » demande Lisbeth.
Yves ne répond pas tout de suite. Il n’a pas assez d’yeux pour ne rien perdre de ce que font nos petits amis Plumet, car ce sont eux qui s’ébattent sur la plage.
« Oui, peut-être.... Il essaie de se sécher. Que vont-ils faire ?
— Un fort, tu vois bien.... Ah! la petite fille a un seau, elle le remplit déjà.
— Oui... Ils se ressemblent. Ils doivent être frères et sœurs, cinq garçons et une fille!
— Et leur maman?
— Us n’en ont peut être pas....
— Pourtant ils ont l’air bien joyeux et leur papa les regarde en riant. Ah! ce chien qui court après les vagues et qui s’enfuit lorsqu’elles arrivent!
— Voilà deux garçons qui veulent le forcer à entrer dans l’eau. Oh! Oh! il se débat joliment.
—^Regarde, c’est bien un fort qu’ils bâtissent.
Oui, mais je me demande pourquoi ils creusent un si grand trou?
UNE VISION MERVEILLEUSE
— Pour faire un lac.
— Ils vont construire une digue, c’est sûr.
— C’est joli les vêtements blancs de ces garçons, avec ces chapeaux de paille; ça leur va très bien.
— Remarques-tu qu’il y en a deux absolument de la même taille?
— Alors, ce sont des jumeaux.
— Peut-être bien.
— D’où viennent-ils? Ils n’étaient pas là hier?
— Non sûrement. Allons le demander à Lequerq.
— Non, non, ne bouge pas, dit Lisbeth, nous lui en parlerons plus tard, maintenant, regardons. »
Il y eut un instant de silence, pendant lequel Yves et Lisbeth semblaient transportés dans une autre vie, animée et joyeuse.
Ils n’entendirent pas des cris d’appel qui résonnaient dans toute la maison; le monde aurait pu crouler qu’ils n’auraient pas bougé. Il n’y avait plus pour eux sur terre que cinq petits garçons et une petite fille qui construisaient une forteresse tandis qu’un gros chien bondissait autour d’eux.
Enfin la porte s’ouvrit et Lequerq parut, la figure bouleversée.
« Monsieur Yves, mademoiselle Lisbeth...
venez, mademoiselle vous réclame, elle croit que vous êtes perdus. »
Comme Élisabeth et Yves ne répondaient pas, Lequerq saisit le bras d’Yves et souffla à son oreille : « Mademoiselle se trouve mal!... »
Yves, suivi de sa sœur, dégringola l’escalier et entra comme une trombe dans le salon de sa tante. Celle-ci était en effet renversée dans son fauteuil, mais elle eut la force de dire :
« Yves, mon enfant!... Yves, mon enfant!... »
Yves lui saisit les mains :
« Mais, tante Marie, qu’avez-vous? Nous ne sommes pas perdus. »
Pour toute réponse la tante ouvrit ses bras et pressa son neveu sur son cœur.
« Mon enfant! Mon enfant! Où étiez-vous donc? Pourquoi ne répondiez-vous pas? Oh! si vous saviez comme mon cœur souffrait; car je vous aime tendrement.... Mon enfant, donnemoi quelque chose à boire.... Là.... ça va.... Où est ta sœur?
— Je suis là, tante », dit Élisabeth, qui était derrière le fauteuil de la vieille demoiselle.
Mlle O’Reneck porta son mouchoir à ses yeux et à son front.
Élisabeth, tout en serrant les mains de sa
UNE VISION MERVEILLEUSE
tante, dont elle connaissait la faiblesse, lui dit tout bas :
« Tante, laissez-nous, je vous en prie, nous amuser comme les autres enfants. Tout à l’heure, il y avait une bande de petits garçons qui faisaient des choses si drôles, sur la plage... on les voyait des fenêtres.
— Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est que tout ce bruit? s’écria tout à coup la grosse voix de Mariette qui entra dans la chambre, semblable à un ouragan. Voulez- vous laisser cette pauvre demoiselle tranquille. Vous voyez bien qu’elle est malade. . . Voyons. . . voyons. . . reculezvous... donnez-lui de l’air... allons... allons.... »
La vieille Mariette, la figure rouge, quelques mèches de cheveux s’échappant de son bonnet, incliné sur l’oreille, les gestes brusques, avait, tout en parlant, redressé les oreillers qui soutenaient Mlle O’Reneck. Celle-ci se faisait toute petite dans son fauteuil, fermait les yeux comme pour ne pas voir cette furie. Mariette poussait une chaise à droite, un tabouret à gauche, rangeait les objets sur la table. Élisabeth s’était penchée sur sa tante et l’embrassait tandis qu’Yves serrait les poings avec une fureur concentrée.
« Écoutez, monsieur Yves et mademoiselle
Élisabeth, cria Mariette, je vous ai laissé une chambre dans la villa, mais si vous sortez, si vous tentez de vous évader, votre tante fera murer votre fenêtre et vous serez en prison... vous entendez?
— Mais, cria Yves, de quel droit parlezvous ainsi... Nous —
— Yves, tais-toi, tais-toi, dit doucement Mlle O’Reneck, je n’en puis plus, elle me fait mourir... tais-toi, tais-toi. »
Et, comme toujours, la victoire resta à la vieille Mariette qui, après avoir rangé la chambre, alla confectionner le plus succulent des repas pour « ses chers petits ».
Pour expliquer la conduite de cette Mariette, il faut dire, qu’elle avait eu, elle aussi, l’esprit troublé par la disparition du commandant; elle craignait toujours que les enfants, en sortant, ne fissent la connaissance de gens qui lui voleraient leur amitié, car son principal défaut était la jalousie.
Yves et Lisbeth étaient vaincus. Ils savaient bien qu’il n’y avait rien à faire avec Mariette;^ elle les aimait et pourtant elle les tyrannisait.' Ils songeaient parfois à se révolter, mais ils craignaient que leur tante ne tombât plus malade encore.
UNE VISION MERVEILLEUSE
« Lisbeth, dit Yves à sa sœur, je t’en prie, ne résiste pas, car, sûrement, elle mettrait sa menace à exécution; elle ferait condamner la
Mariette menaça les deux enfants.
fenêtre de « l’île mystérieuse »; promets-moi de te taire, de ne pas te révolter.
— Oui, je te le promets, dit Lisbeth tristement.
— Et puis, tu sais, un jour peut-être....
— Oui, peut-être.... »