CHAPITRE VI
Un déjeuner en plein air.
Un soir, au dîner, M. Plumet dit :
« Mes enfants, que diriez- vous d’un déjeuner sur l’herbe, là-bas, dans les bois de pins qui s’étendent vers l’Adour?
— Oui! Oui! Quelle bonne idée! Quel gentil papa! Vive papa!
— Chut! Chut! mes enfants, pas tant de cris, on ne s’entend pas ici, s’écria Mme Plumet en se bouchant les oreilles.
— Nous parlerons tout bas, dit Pierre en prenant une toute petite voix. Dites, maman chérie, qu’emporterons-nous?
— - Pas grand’chose, déclara M. Plumet d’un air sérieux. Des œufs durs, du jambon et... une surprise.
— Oh! quelle surprise? demanda Paul, je voudrais bien la connaître.
— Bah! ce n’est rien du tout! dit Jacques en plongeant toute sa figure dans une énorme grenade rouge.
— Nous emmènerons Jupiter ? demanda Rose.
— S’il veut bien, car quelquefois il est si paresseux!
— Nous partirons à neuf heures. Que tout le monde soit prêt et... soyez sûrs que vous passerez une journée très amusante.
— Ça, je le pense bien. Pourrons-nous emporter nos filets? demandèrent les deux jumeaux.
— Non, je crois qu’il sera préférable de ne pas trop nous charger. Nous allons avoir à marcher pas mal, et puis dans les bois on ne pêche pas.
— Moi, dit Pierre, je vais me coucher pour vite dormir et ne pas être fatigué demain.
— Nous aussi! ».
Et les petits Plumet, après avoir tendrement embrassé leurs parents, montèrent dans leurs chambres pour se mettre au lit.
Malgré leur désir de vite dormir, les garçons s’amusèrent encore, pendant un grand moment, à se jeter les oreillers à la tête, à ouvrir les fenêtres pour mieux voir la lune qui brillait clans un ciel merveilleusement pur.
« Il fera un temps splendide demain, dit Paul qui était venu rejoindre son frère Pierre sur le petit balcon de sa chambre.... Mais regarde donc, il y a de la lumière dans une pièce du haut, à la villa Beau-Séjour.... On voit passer deux ombres, un garçon et une fille. Tiens, ils se mettent aussi à la fenêtre... comme nous.... Je ne sais pas... mais il me semble que cette maison est horriblement triste. Ne trouves-tu pas?
— Si... je voudrais bien parler à ces enfants, mais ils ne vont jamais sur la plage.
— Du reste, cela ne leur plairait peut-être pas.
— Oui, peut-être.... » Pierre- rentra dans la pièce avec son frère, ferma la fenêtre et dix minutes après, il régnait un silence profond dans toutes les chambres des enfants.
Le lendemain matin, la maison des Plumet résonnait de cris joyeux, d’appels et de rires. Les plus petits s’habillaient tandis que les aînés avaient déjà été prendre un bain « délicieux », déclarèrent-ils en revenant.
Ils étaient tous habillés de jolis costumes de toile blanche.
« Vous êtes la tribu des goélands, » déclara M. Plumet qui les attendait sur le seuil de la porte.
Devant la grille du jardin, se tenaient deux petits ânes aux longues oreilles et aux jambes fines.
« Oh! papa! pourquoi ces bourricots?
— Pour Rose et Louis... et le déjeuner.
La course que nous allons faire serait trop longue pour les jambes des petits et le déjeuner trop lourd à porter. Alors, j’ai pensé....
— Oh! papa a toujours de bonnes idées! » On installa Rose et Louis sur les deux ânes; on posa deux gros paniers contenant les provisions derrière les selles et on se mit en route. La famille Plumet au complet passa devant
la villa Beauséjour, — la villa Silencieuse, ainsi que l’avait déjà surnommée la famille Plumet, — • et les deux petits captifs, de la fenêtre de « l’île mystérieuse », virent passer ce cortège joyeux.
En tête, un gros chien semblait conduire la troupe ; puis venaient les ânes sur lesquels se dressaient fièrement les deux bébés, les quatre garçons suivaient, précédant M. et Mme Plumet.
Yves et Élisabeth suivirent des yeux la caravane jusqu’à ce qu’elle eût disparu, se dirigeant vers le Phare.
Alors Yves se retourna vers sa sœur et dit :
« Lisbeth, il me vient une idée. Une idée géniale. Écoute-moi. »
Le frère et la sœur s’assirent sur le divan et se mirent à parler à voix basse.
Pendant ce temps la famille Plumet poursuivait son chemin. Elle avait dépassé le Phare et descendait vers la Plage d’ Amour; le long de la plage on voyait quelques baigneurs et des enfants qui s’amusaient sur le sable. La caravane atteignit la route qui s’allonge entre la plage et la forêt ; les pins répandaient une déli cieuse odeur de résine chauffée par le soleil.
Les bourricots avaient bien marché en commençant. Toutefois l’un d’eux, qui semblait plus têtu que l’autre, s’arrêtait fréquemment
pour manger une touffe d’herbes, saisir un chardon ou lever la tête afin de regarder la mer, comme s’il attendait quelque chose.
« Maître Aliboron, mon ami, lui dit enfin Pierre, je pense que tu es un jeune paresseux et que ça te fatigue de marcher. Eh bien! tu en as pour un moment, et si tu n’es pas sage, tu n’auras pas ton picotin pour déjeuner. As-tu compris ? »
En disant ces mots, Pierre donnait sur la croupe de l’âne quelques coups légers avec une branche d’arbre. Ce discours produisit sur le bourricot un effet foudroyant et tout à fait contraire à ce que Pierre en attendait, car l’âne s’arrêta net. Et ni les caresses, ni les aimables flatteries, ni les menaces ne parvinrent à le faire avancer d’un pas.
« Bon! dit M. Plumet, il faut que je m’en mêle. »
Prenant la bride de l’âne d’une main ferme, M. Plumet dit : « Bourricot, tu vas marcher ou je me fâche. »
L’âne remua ses oreilles comme s’il comprenait et partit aussitôt.
« C’est merveilleux! Ah! papa, que tu es habile! » crièrent tous les petits Plumet.
Enfin, on pénétra dans les bois, et l’on
parvint à une jolie clairière. De cet endroit, on avait une vue magnifique sur la mer, dont le bleu apparaissait entre les troncs élancés des pins.
« C’est ici que nous allons déjeuner, dit M. Plumet. Mais comme il n’est pas tout à fait l’heure, chacun, en attendant, est libre de se reposer, ou de s’amuser ici et là, dans le bois, mais je défends absolument que vous nous perdiez de vue. Votre maman et moi nous nous asseyons ici et je vais lire mon journal. Pierre va décharger les ânes et les attacher avec une corde à un tronc d’arbre, de façon à ce qu’ils ne s’égarent pas eux non plus. C’est entendu, mes enfants, ne vous éloignez pas trop. »
Aussitôt les petits Plumet se dispersèrent et sous les rameaux verts des pins on voyait se détacher des silhouettes blanches qui se mouvaient, allaient et venaient librement.
A midi, M. Plumet lança un coup de sifflet; en un clin d’œil, il fut entouré de tous ses enfants ; chacun d’eux offrit à leur mère un bouquet de fleurs. Celles de Rose et du petit Louis s’éparpillèrent un peu parce qu’elles avaient été cueillies presque sans tiges, mais ils furent embrassés aussi tendrement que leurs aînés dont les fleurs pouvaient se conserver assez
longtemps et être rapportées à la villa Joyeuse où elles garniraient joliment les vases et les corbeilles.
« Allons ! filons ! Installons-nous, mes enfants. Qu’est-ce qui a faim?
— Moi! Moi! Moi! crièrent tous les enfants à la fois.
— Jupiter! Jupiter! va-t’en, dit Paul en faisant de vains efforts pour empêcher le chien de marcher sur les paniers et les paquets étalés par terre. Jupiter! Jupiter! tu es un très méchant chien, tu es....
— Allons, ouste! cria Jean.
— Ouste! dit à son tour Jacques.
— Ouste ! ouste ! » dit Pose, répétant comme elle le faisait toujours ce que disait les deux jumeaux.
Jupiter flaira tous les paquets et, voyant qu’il n’y avait encore rien à manger, sortit du cercle et, s’asseyant sur son derrière, attendit tout en suivant avec attention les mouvements de M. Plumet qui déballait chaque colis.
« Oh! le beau jambon! s’écria Pierre.
— Et ce pâté! Eh bien! nous ne mourrons pas de faim, dit Paul.
— Et cette boîte, qu’y a-t-il dedans? demanda
Pierre qui n’était pas le moins curieux des petits Plumet.
— Ça, c’est la surprise, répondit M. Plumet.
— Vous avez tous du pain, mes enfants? demanda Mme Plumet.
— Oui, maman, répondirent six voix plus ou moins étouffées.
— Je vais donner un peu de mon œuf à Jupiter, dit Paul.
- — Non, non, tu lui donneras l’os du jambon.
— Et les petits bourricots, ils déjeuneront bien aussi?
— Mais oui, répondit Pierre. Vous ne voyez pas, petits dindons, que je leur ai mis des musettes et qu’ils mangent tranquillement leur avoine? »
Au dessert, vint enfin la surprise : c’était un magnifique gâteau de Pithiviers à la frangipane. Quelqu’un qui sembla en être amateur sans retenue, ce fut Jupiter, qui se léchait et pourléchait les babines. Il le trouva même si bon qu’à un moment où Louis tendait son bras pour montrer à ses frères un petit oiseau qui sautait de branche en branche, en semblant les narguer, il saisit à la volée un morceau de gâteau que Louis tenait au bout des doigts.
ÜN DÉJEUNER ÈN PLEIN AIR. 65
« Méchant! Méchant! cria Louis en larmes, il a pris mon gâteau!
Laisse donc ce vieux gourmand; tiens, prends ma part, dit Pierre.
— La mienne aussi, déclara Paul.
Moi, je peux pas lui donner ma part, dit la petite Pose, je l’ai déjà mangée.
— Allons, dit Mme Plumet en riant, voici un autre morceau; tâche que Jupiter ne te le prenne pas cette fois-ci. »
Après cet incident, on fit une partie de cachecache, puis on se rassit; chacun jouissait d’un délicieux bien-etre, quand tout à coup Pierre, qui paraissait écouter quelque chose, dit :
« Il me semble qu’il y a quelqu’un derrière nous. On dirait comme un bruit de branches cassées. Vous n’entendez pas?
— Non! non!
Moi, j ai peur, dit Rose en se levant et en allant se réfugier dans les bras de son père.
— C’est le vent, dit M. Plumet, ou bien les oreilles de Pierre tintent... mais, en attendant voila un des ânes qui s’est échappé. Pierre, va donc...
Non! non! papa, s’écrièrent Jean et Jacques en se levant d’un bond, c’est à nous
de courir après l’âne, car c’est nous les guerriers....
— Eh bien, allez, mais ne vous perdez pas. »
Aussitôt Jean et Jacques s’avancèrent dans le bois en criant :
« Bourricot, petit bourricot, où es-tu? Ne nous fais pas courir. Bourricot, gentil bourricot, par où es-tu passé? »
Ils allaient ici et là, battant le bois.
« Mais dis donc, dit tout à coup Jacques, c’est drôle, cet âne qui disparaît, qui file si loin de nous. Tu ne trouves pas ça extraordinaire ?
— Moi, non... pas trop.
— Dis donc, tout à l’heure quand Pierre a entendu du bruit, c’était peut-être un voleur qui emmenait l’âne. Qu’en penses-tu?
— Oh! quelle idée! Enfin, après tout... mais alors il faudra que papa paie le prix de l’âne s’il a été volé?
— Ma foi, oui.... Courons encore. »
Les deux enfants allaient abandonner leur recherche quand, tout à coup, ils se trouvèrent devant le petit âne solidement attaché à un tronc d’arbre.
j « Ah! voilà qui est bizarre, dit Jean, s’arrêtant stupéfait.
— Oh! s’écria Jacques, regarde là-bas, tout au bout du chemin, ces deux ombres qui se glissent.
— Courons leur sus! »
Et voilà les deux gamins qui prennent leur course à toute vitesse et qui atteignent le taillis dans lequel ils avaient aperçu deux silhouettes. Un grand silence régnait autour d’eux, à peine entendait-on le bruissement des branches.
« Il n’y a personne, dit Jean hors d’haleine.
— Je les ai bien vus cependant. Appelons-les.
— Oh là! Oh! là. Il n’y a personne! Oh! là! Oh ! là ! Mais répondez donc ! On ne vous dira rien! On veut seulement savoir qui vous êtes. Monsieur quelqu’un ! Monsieur quelqu’un ! »
Aucune réponse ne vint.
a Eh bien! mon vieux, dit Jacques, ce ne sont pas des voleurs, mais des gens qui ont voulu nous faire une farce.
— C’est mon avis. Ah! si je les tenais sous ma main, qu’est-ce qu’ils recevraient! Revenons vers papa. Du reste je crois que nous sommes restés absents bien longtemps et nous serions certainement grondés si nous ne ramenions pas l’âne avec nous. »
Jean et Jacques encore tout essoufflés de
leur course, détachèrent l’âne et reprirent le chemin du quartier général, ainsi qu’ils nommaient l’endroit où la famille s’était installée pour déjeuner.
Chemin faisant ils s’amusaient à penser que l’âne connaissait le fin mot du mystère.
« Mon ami, lui disaient-ils, dis-nous qui t’a détaché? Comment es-tu parti? Avec qui?
Pourquoi as-tu été rattaché à un arbre? Enfin étaient-ce des voleurs ou des farceurs? »
Mais le petit âne ne répondait rien; il se contentait de temps à autre de rejeter ses oreilles en arrière, et semblait écouter avec attention.
Jean, Jacques et l’âne trouvèrent toute la famille en émoi.
« Pourquoi êtes-vous restés absents aussi longtemps, dit M. Plumet un peu sévèrement; voyez, votre mère est très inquiète.
— Oh! maman, ce n’est pas notre faute, écoutez. »
Et les deux jumeaux se mirent à raconter leur expédition et leur course après les « voleurs » avec une telle volubilité qu’on avait peine à suivre leur récit. La petite1 Rose, les yeux grands ouverts, semblait terrifiée.
« Mais papa, j’ai peur... j’ai peur!... les voleurs!...
— Allons, petite Rose, n’aie pas peur, tu es avec nous. Et puis, crois bien que ce n’était pas des voleurs, mais des farceurs. Maintenant que nous sommes au complet, continuons notre promenade; nous allons aller jusqu’à Bayonne pour goûter d’une bonne tasse de chocolat espagnol et d’un morceau de saucisson.
— Du saucisson, à quatre heures? dit Paul.
— Petit nigaud, répondit Pierre d’un air de supériorité, ce n’est pas du saucisson ordinaire. C’est du saucisson au chocolat, tacheté d’amandes blanches.
— Alors ça, j’en veux bien.
— Mais nous en voulons tous. »
On installa de nouveau le petit Louis et la petite Rose sur les deux ânes qui ne portaient plus que les paniers vides de provisions, mais remplis des assiettes, des couverts et des verres, qui avaient servi au déjeuner.
La petite troupe, bien reposée et joyeuse, se remit en marche à travers les bois de pins.
Les six Plumet avec leurs habits blancs, leurs chapeaux de paille, les petits ânes et le gros Jupiter qui semblait toujours diriger
la troupe, firent sensation à Bayonne, dans la pâtisserie où leur papa les conduisit.
Mme Plumet revint à Biarritz, avec Paul Louis et Rose par le tramway. M. Plumet et ses trois fils retraversèrent les bois de pins; Pierre qui était bon marcheur, fit la route à pied; quant à Jean et à Jacques ils montèrent sur les ânes.
Le soir aucune lumière ne brillait aux fenêtres de la villa Beauséjour.