CHAPITRE VII
Par un jour de pluie.
Un matin les habitants de la villa Joyeuse, le plus souvent réveillés par les rayons du soleil qui venaient leur effleurer le nez et les oreilles, virent d’énormes gouttes de pluie ruisseler sur les fenêtres; le vent soufflait avec rage dans les cheminées, et poussait violemment les volets contre les murs.
« Ah ! s’écria Pierre en envoyant son oreiller à la tête de Paul qui se montrait dans l’encadrement de la porte, quel malheur! Moi qui avais parié de faire la planche et un plongeon sans pareil !
— Bah! tu l’exécuteras demain ton plongeon.
— En attendant que va-t-on faire aujourd’hui?
— Eh bien! répondit Paul, nous resterons bien tranquilles et nous pourrons lire tout à notre aise. »
Paul, qui aimait tant la lecture, en était très privé, car on passait toutes les après-midi sur la plage et le soir, après le dîner, les enfants étaient si fatigués que tout le monde était couché et endormi à neuf heures du soir.
« Oui, continua Paul, j’ai commencé un livre admirable et je voudrais bien le finir.
— Quel est ce livre admirable?
— C’est.... »
Mais l’entrée bruyante de Jean et de Jacques l’arrêta net. Les « imperméables », dont ils étaient revêtus, ruisselaient; l’eau découlait de leurs cheveux sur leur figure.
« Ah! là! là! crièrent les deux arrivants, pas encore habillés! Quels paresseux! Ne pas voir le spectacle fantastique de la mer en fureur se brisant avec fracas contre les rochers!
— Ah! quelle poésie!
— Vous êtes allés au rocher de la Vierge... seuls ?
— Non, avec papa.
— Pourquoi n’êtes-vous pas venus me chercher? dit Pierre d’un ton de reproche.
— Voilà... d’abord il faut dire que tu n’es pas un marin comme nous... ensuite, nous voulions sortir en douce... sans qu’on nous vît; alors sans bruit, nous avions descendu
PAR UN JOUR DE PLUIE
l’escalier, endossé nos costumes de pluie et nous nous étions coiffés de nos chapeaux de toile cirée, lorsque....
... Papa, interrompit Jacques... se trouve devant nous. « Où allez-vous comme ça, mes « gaillards? » dit-il.
— Oui, il voit tout, papa.
— Xous allons... nous allons... voir la mer... avons-nous répondu.
« — Et le rocher de la Vierge? Ah! mais, « galopins, pourquoi ne pas le dire, moi j ’y vais . . . « et j ai bien envie de vous laisser à la maison, « parce que vous êtes des petits cachottiers.
<( — Oh! papa!... avons-nous supplié.
« — Oui, je vous emmène, mais que diable! « pourquoi ne pas dire la vérité; vous êtes « comiques, vous autres, gamins, on dirait que « votre plaisir est plus grand quand vous faites « les choses en cachette!... » Et c’est comme ça que nous sommes allés au rocher de la Vierge. Il était balaye par des vagues énormes. C’était effrayant.
• Tout de même, j’aurais bien voulu être avec vous, dit Pierre d’un air un peu mécontent.
Bah! ne regrette rien; on y retournera ce soir. »
Les garçons s’habillèrent et descendirent dans
une grande pièce où la famille passait les rares instants où elle n’était pas dehors.
Paul saisit son livre, Pose, sa poupée, Louis ses cartes; quant aux trois aînés ils sortirent déclarant qu’ils ne pourraient pas déjeuner s’ils ne prenaient pas un peu l’air.
Mme Plumet dut confectionner des robes pour la poupée de Rose, qui « n’avait plus rien à se mettre », déclara celle-ci et Paul aida son petit frère à faire des patiences.
Pendant le déjeuner, on agita la question de savoir comment on emploierait l’après-midi.
« Mais comme ce matin, » dit timidement Paul qui espérait cette fois-ci terminer son livre.
« Ah! non, déclarèrent d’une seule voix les deux futurs marins. Ou on sort, ou on se remue, ou on meurt....
— Il faut trouver quelque chose, prononça Pierre d’un air grave.
— Pierre, tu me répareras mon armoire de poupée qui est cassée, dit Rose.
— Pierre, mon cheval à bascule a perdu une roulette, tu la remettras, dit Louis.
— Ça, c’est des bêtises.
— Des bêtises ! » s’exclamèrent Rose et Louis indignés.
PAR UN JOUR DE PLUIE
M. Plumet, prévoyant un orage; fit diversion en annonçant :
« Une idée qui me vient....
— Une idée de papa, alors ça sera magnifique. Vite, vite, votre idée?
— Eh bien! la voilà. Il y a dans le jardin, qui du reste n’est pas très bien tenu, une vieille tonnelle dont le toit en chaume est encore bon, les montants solides. Eh bien, arrangezla, tapissez-la d’abord de paille, maintenue par des fils de fer, ensuite avec des vieux tapis....
— Bravo! Papa!
— Attendez. . . . Vous mettrez quelques chaises autour de la table qui se trouve au milieu et vous aurez une petite maison dans laquelle vous pourrez vous installer les jours de pluie.
— Ah! ce sera très amusant. Allons vite commencer notre maison. »
Les enfants terminèrent à la hâte leur déjeuner et, revêtant des pèlerines et des capuchons, se précipitèrent pour se mettre au travail.
La petite tonnelle se trouvait au bout d’une allée, contre la haie qui séparait le jardin de celui de la villa Silencieuse.
Ah! comme elle méritait bien ce surnom que lui donnait la famille Plumet, cette vilK Silencieuse! Tout y semblait mort et le bruit
des gouttes de pluie tombant sur les larges feuilles des marronniers, était le seul qui vînt de l’autre côté de la haie.
Mais les jeunes Plumet ne s’inquiétaient guère de leurs voisins. Ils inspectèrent d’abord les lieux.
« Par où allons-nous commencer? demanda Paul, d’un air soucieux.
— Par le commencement, répondit ironiquement Jean.
— Ah! Ah! monsieur fait de l’esprit.
— Voyons, mes enfants, silence d’abord, dit Pierre. Il s’agit de faire quelque chose de mirobolant! »
Tout en parlant, Pierre tournait autour de la tonnelle, examinait les fils de fer qui, de distance en distance, étaient fixés à des petits poteaux de bois, formant une circonférence assez vaste pour que, dans la tonnelle, on pût mettre des chaises tout autour d’une table de forme circulaire qui entourait le poteau du centre. Une toiture de paille tressée empêchait la pluie de pénétrer dans l’intérieur.
« C’est parfait! dit Pierre. Il s’agit simplement de tapisser la tonnelle. Nous allons explorer les greniers, la cave et tous les recoins de la maison. Allons, partons à la découverte,
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et cherchons. Celui qui rapportera le plus beau morceau d’étoffe, le tapis le moins usé, aura un prix qui consistera en une grosse meringue.
— Allons! Partons! Vive la meringue!
Toi, Rose, continua Pierre, tu vas rester dans la tonnelle avec ta poupée. Tu as des souliers trop délicats, tu mouillerais tes pieds. Je vais t’envoyer Jupiter qui te tiendra compagnie.
— Non, je ne veux pas rester seule; je veux aussi aller chercher des tapis, je veux avoir une meringue.
Petite sotte cherie, tu vas être obéissante, tu vas rester là, et tu auras une meringue en récompense. »
Rose se décida a s installer sur une chaise apportée par ses frères, tandis que ceux-ci se dispersaient dans toutes les directions pour découvrir des trésors.
Jupiter, appelé a grands cris par Pierre, ne répondit pas et ne se montra pas; Pierre fut surpris. Jupiter etait-il donc en promenade, lui qui n’aimait pas la pluie?
Au bout d'une demi-heure, le jardin retentit de cris triomphants :
« Oh! regardez, cet admirable rideau rouge.
— Voyez cet épais tapis persan!
— Et ce tapis non moins épais en rafia.
— Oh! du rafia!... Regardez cette bande de linoléum.
— Du linoléum, c’est bien froid! Que ditesvous de cette chaude peau de chèvre?
— Ah! Ah! moi, j’apporte des bandes de pailles tressées.
— Moi, dit le petit Louis, j’ai trouvé ce morceau de zinc; le père Titichien m’a dit que c’était sans pareil pour recevoir la pluie. })
Un éclat de rire général retentit quand on aperçut le petit Louis portant sur sa tête un grand morceau de zinc qui retombait sur ses épaules et le couvrait presque entièrement.
« Tu auras la meringue, s’écria Pierre, tu es trop drôle, mon petit, tu auras la meringue. ... Du reste, ajouta-t-il de l’air d’un juge prononçant sa sentence, nous en aurons tous, car tout ce que vous avez apporté servira à notre œuvre. »
A peine avait-il achevé ces mots que tous se mirent à pousser des « Ah! » de stupéfaction.
« Jupiter! »
Jupiter, qu’on avait cherché partout, Jupiter qui était bien installé dans la pièce où travaillait sa maîtresse, la jardinière, Jupiter s’était
Jupiter apporta triomphalement son tapis,
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décidé à venir rejoindre ses jeunes maîtres.
, Mais qu’apportait-il dans sa gueule en levant bien haut sa tête et en la secouant de droite à gauche? Son tapis, le tapis sur lequel il se couchait et dormait chaque nuit!
« Eh bien! mon vieux, s’écria Jacques, tu as du toupet de nous apporter cette vieille loque! Lâche cette horreur!...
— Oh ! tu vois bien qu’il a voulu faire comme nous; il veut nous aider. »
Du reste Jupiter paraissait fou de joie et ne lâchait pas son trophée; en deux bonds, il fut hors de la portée de Jacques, bouscula la chaise de Rose et renversa tous les trésors rapportés par les enfants.
Pierre alors prit sa grosse voix.
« Voyons, laissez ce chien et à l’ouvrage! Jamais nous n’aurons le temps de faire notre maison.
— Oui, oui, tu as raison, » s’écrièrent ses frères.
Les quatre garçons, car Louis était trop petit pour rendre grand service, se mirent à travailler et bientôt les parois de la tonnelle furent garnies, d’abord de la paille tressée apportée par Paul ; sur ce fond on accrocha, avec goût, la peau de chèvre, les tapis, les rideaux.
On plaça par terre le linoléum, afin de ne pas se salir les pieds.
Lorsque ce fut bien clos partout, il faisait très bon dans cette espèce de kiosque que J a pluie ne parvenait pas à transpercer.
La décoration en était même jolie par l’efiet du contraste des couleurs.
« Maintenant, nous allons goûter, dit Pierre ; moi, je meurs de faim. Qui va se charger du ravitaillement ?
— Moi, moi, » crièrent d’une seule voix les deux jumeaux qui étaient toujours les affamés de la troupe.
Ils coururent à la cuisine et rapportèrent un grand plateau.
« C’est dommage, papa et maman sont sortis. « En voilà un temps pour faire des visites! » a dit Gertrude. Mais nous allons nous consoler. »
Et ils étalèrent avec symétrie sur la table d’excellentes choses : du chocolat, du pain, du lait pour Rose et Louis, une bouteille de bière et enfin sept magnifiques meringues, i « La bière, c’est moi qui l’ai chipée dans la cave, Gertrude ne voulait pas me la donner, dit Jean triomphalement.
— Moi, j’ai pris le chocolat, dit Jacques.
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, — Bah! dit Pierre, nous avons tant travaillé
qu’il faut bien nous restaurer. »
• Et ils attaquèrent le goûter. Tout y passa On dût manger les meringues avec les doigts qui furent léchés avec conscience; il ne resta bientôt plus une miette à manger ni une goutte de lait à boire, car Jupiter eut sa part. La septième meringue était pour lui. Il la mangea sur la table, les deux pattes de devant appuyées sur les bords, le derrière sur son tapis.
« Vieux sybarite! avait dit Pierre entre deux bouchées!
— Maintenant que nous avons fini, que chacun fasse ce qu’il désire.
— Moi, dit Paul, je vais lire.
— Nous, nous allons tailler des flèches et arranger nos arcs, car nous avons besoin de nous exercer à la cible, déclarèrent les jumeaux ; il faut que des marins aient des yeux de Sioux et des oreilles de Peaux-Bouges.
— C’est la même chose, déclara Pierre.
Moi, je vais faire un peu de menuiserie, j’ai apporté mes outils.
— Alors on pourra parler, dit Louis. Je vais jouer au loto avec Pose. »
Tous les enfants s’installèrent à leurs jeux ou à leurs travaux. Il n’y avait pas cinq minutes
qu’ils étaient absorbés qu’un bruit de feuillage froissé se lit entendre.
« Tiens, dit Pierre sans lever la tête, Jupiter qui nous quitte.
— Mais non, répondit Louis, il y a longtemps qu’il est parti.
— C’est drôle, on aurait dit qu’on marchait près de nous.
— Taisez-vous, écoutons. »
Tous cessèrent de s’occuper.
Un silence absolu régnait autour d’eux.
« Je me suis trompé... dit Pierre.
— 22, les deux cocottes, recommença Louis.
— 11, mes deux jambes.
— 33, les deux bossus.
— Chut! Chut! dit Paul; entendez-vous?
Cette fois je ne me trompe pas, on marche, on chuchote à côté de nous. »
Les quatre garçons furent debout en un clin d’œil et sortirent de la tonnelle ; ils regardèrent tout autour d’eux et, dans le jardin voisin où les broussailles formaient des fourrés quasi infranchissables, ils ne virent personne.
« C’est tout de même drôle, dit Pierre.
— Moi, je crois qu’on nous surveille, suggéra Jean.
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— Bah! quelle idée! répondit Paul.
— Eh! si j’en étais sûr, j’enverrais des flèches dans le dos des indiscrets.
— Mon idée, dit Paul d’un air sombre, c'est qu’il y a là quelque chose de bizarre, il faudrait voir....
— Tu as raison, on en parlera à papa ce soir. »
Au même moment, on vit apparaître sur le
perron de la villa Silencieuse, un grand domestique vêtu de noir qui regardait effaré autour de lui et qui appelait à mi-voix :
« Monsieur Yves! Mademoiselle Élisabeth. »
Mais personne ne semblait lui répondre.
Les petits Plumet n’avaient pas remué.
« Nos voisins s’appellent Yves et Élisabeth, dit Paul. Ce sont de jolis noms. Ils sont peutêtre malheureux, nos petits voisins! p