‹ Les vacances de la famille PlumetChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Dans la villa d’à côté.

Yves et Élisabeth avaient vu, ainsi que nous l’avons raconté, par un beau jour plein de soleil et de gaîté, la famille Plumet, au grand complet, quitter sa villa et partir pour une promenade. Ils se regardèrent d’abord sans dire un mot, mais Élisabeth, qui avait un caractère plus emporté que celui de son frère, s’écria tout à coup d’un air furieux :

« Eh bien! non! Je ne veux plus rester... je veux m’en aller. »

Yves avait entendu bien des fois ce cri de révolte, aussi n’en parut-il pas très effrayé.

« Oui, je reconnais, Lisbeth, que c’est dur de vivre comme nous; mais peut-être que ça changera....

— Ça changera... quoi?... Que veux- tu qui changé?

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— Eh bien! le caractère de Mariette... ou bien tante se guérira.

— Ah! si papa n’avait pas disparu....

— Pauvre cher papa ! Te souviens-tu la dernière fois qu’il est venu en permission?

— Il avait débarqué à Toulon et devait se rendre à Cherbourg pour prendre le commandement d’un contre- torpilleur.... Il a passé vingt-quatre heures avec nous.... Dieu que c’était bon d’avoir un papa!

— Oui. Et puis son bâtiment a dû être torpillé ! Mais lui, qu’est-il devenu? A-t-il péri? Ou bien a-t-il été fait prisonnier par un navire allemand ?

— Le Ministère a dit : disparu.

— -Oui! Pauvre papa! Pauvre tante aussi, car c’est le chagrin causé par la mort de papa qui l’a rendue malade. . . et si craintive devant Mariette.

— Oh! Mariette! s’écria Lisbeth dont les yeux lançaient des éclairs de colère. Oui, je donnerais tout ce que j’ai de plus précieux pour aller avec ceux d'à côté , m’amuser un peu.... Ou au moins pour les regarder, savoir où ils vont, ce qu’ils font. »

Yves n’avait rien répondu tout d’abord ; mais au moment où la famille disparaissait à leurs regards :

— Écoute, avait dit brusquement le jeune garçon. Ils ne sont pas loin?

— Qui ça?

— Les d’à côté.... Suivons-les*

— Abandonner la maison, oh! »

Lisbeth s’était levée d’un bond et, saisissant un grand chapeau qui traînait sur le divan, elle prit son frère par la main en s’écriant :

« Oui, oui, allons, ce sera si amusant.

— Attends, il ne faudrait pas que Mariette....

— Mariette est au marché.

— Mais lorsqu’elle reviendra.

— Nous serons de retour.... Quant à tante, elle se repose dans sa chambre. Viens, viens vite.

— Non, attends, j ’écris un mot pour Lequerq.

— Il nous empêchera de partir, » dit Lisbeth dont les yeux se remplirent de larmes.

Yves regarda Lisbeth. Il avait tant de peine quand il voyait le chagrin de sa sœur qu’il aurait consenti à tout pour la consoler.

« Attends, je vais m’arranger de façon qu’il ne soit prévenu qu’une fois que nous serons dehors. »

Alors il écrivit sur un bout de papier :

« Nous sortons pendant une heure, tais-toi, ou dis que nous dormons. Yves O’Renecr. »

Les deux enfants descendirent l’escalier sur ha pointe des pieds; dans l’antichambre, Yves

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piqua le billet sur la casquette du vieux domestique, qui ne la prenait qu’à onze heures pour aller faire des commissions; puis, tout doucement, ils ouvrirent la porte, traversèrent le jardin, parvinrent à la grille et sortirent. Us regardèrent à droite, à gauche, et ne découvrirent rien de suspect.

En se tenant la main, rapidement, comme des voleurs ou des fugitifs, ils coururent dans la direction qu’avaient prise leurs voisins quelques instants auparavant. Tout à coup, Lisbeth s’arrêta essoufflée et dit à son frère :

« Mais, eux aussi, il ne faut pas qu’ils nous aperçoivent.

— • Oh! ils ne pensent pas à nous; ils sont loin de soupçonner que nous les suivons; ils ne nous connaissent même pas! Tu n’es pas fatiguée, Lisbeth?

— Non, bien sûr que non! répondit Lisbeth en secouant sa tête, de sorte que toutes les boucles de ses cheveux voltigeaient sous son chapeau. G’est drôle d’être en liberté. »

Et les deux jeunes échappés couraient, couraient toujours, voulant rattraper ceux dont ils enviaient le bonheur. Ils avaient atteint, puis dépassé le Phare et paraissaient de pauvres petits points noirs sur la longue route blanche.

et si des passants les avaient remarqués, après avoir rencontré le cortège joyeux des Plumet, le contraste qu’offraient les deux groupes n’eût pas manqué de frapper des observateurs attentifs, j La figure d’Yves était calme, résolue; on se doutait qu’il était le frère aîné, celui qui protège et qui est responsable ; aussi dans ses yeux découvrait-on une lueur de tendresse mêlée de tristesse lorsqu’il regardait cette sœur si ardente à poursuivre ce qu’elle appelait «la vie joyeuse ». Que n’aurait-il pas fait pour elle? Toutefois il sentait qu’il devait s’arrêter à une certaine limite. Mais où placer cette limite?

Lisbeth était impressionnable et de premier mouvement, et elle avait eu souvent le désir fou de s’enfuir avec Yves ; mais l’idée de laisser là leur pauvre tante, malade et sous la domination de Mariette, les avait toujours empêchés de mettre ce projet à exécution. Le malheur qui les avait frappés, leur vie solitaire les avaient rendus plus raisonnables qu’on ne l’est ordinairement à leur âge, bien que, par certains côtés, ils fussent encore bien enfants.

La route, à ce moment, s’abaissait selon une pente assez fortement accentuée; Lisbeth s’écria :

a Tu les vois? Regarde, les deux ânes! Il

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y en a un qui ne veut pas marcher. Oh! Oh!... C’est trop drôle, ajouta-t-elle en riant.

— Le gros chien qui veut lui mordre la queue!... La petite fille a joliment peur. Jamais cette bête ne marchera.

— Oh! tu vois, elle y est bien forcée. C’est parce que le père s’en est mêlé. Ah! Yves! Ils ont aussi leur maman.

— Oui.... Ah! Ils entrent dans la forêt. »

Bientôt, Lisbeth et Yves pénétrèrent à leur

tour dans le bois, mais il se glissaient dans les fourrés de façon à ne pas être vus. C’est ainsi qu’ils suivirent les Plumet jusqu’à l’endroit où ceux-ci firent halte. Là, ils se tapirent dans l’herbe et assistèrent avec un tel intérêt aux préparatifs du déjeuner que plusieurs fois ils durent étouffer leur rire en plongeant leurs visages dans la mousse ; ils étaient couchés dans un petit fossé, et leurs têtes seules dépassaient le talus. Comme l’avait dit Lisbeth, les Plumet étaient loin de penser à eux, occupés comme ils l’étaient par tant d’amusements.

Lorsque le repas fut terminé et que les enfants firent avec leur père une partie de cache-cache, Lisbeth eut une pensée subite :

« Yves, si nous leur faisions une farce?

— Oui... pas trop forte, hein!

— Non, écoute, nous allons nous glisser sans bruit, comme des Peaux-Rouges, qui veulent surprendre leur ennemi....

— Et alors ? dit Yves en mâchonnant une aiguille de pin.

— Nous saisirons le petit bourricot, tu sais, le gris clair, celui qui ne voulait pas marcher, et nous l’emmènerons un peu loin pour le leur faire chercher.

— Oui, ce ne sera pas bien méchant. »

Et c’est ainsi, en se glissant d’arbre en arbre, qu’Yves était parvenu à saisir la bride d’un des petits ânes, et l’avait emmené. Puis, tous les deux s’étaient de nouveau câchés pour juger du résultat de leur espièglerie.

Ils s’étaient si habilement dissimulés que les jeunes Plumet ne purent surprendre les personnages mystérieux qui avaient entraîné l’âne loin de leur campement.

Après cette action d’éclat, l’entrain des deux enfants tomba subitement; ils se rappelaient qu’il fallait rentrer chez eux au plus vite et qu’ils seraient accueillis à leur retour par des cris de Mariette en colère. Alors Yves et Lisbeth reprirent sans parler le chemin de la maison.

Ah ! ce qui les attendait à la villa Silencieuse

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