CHAPITRE VIII
Causerie à propos de lions.
Nos amis, en attendant le souper, allèrent chercher le cadavre du lion et celui de la lionne, afin de les rapporter au camp. Les deux bêtes étaient lourdes, et il fallut, pour les ramener auprès du feu, leur passer autour du cou de fortes lanières de cuir, au moyen desquelles on parvint à les traîner dans l'herbe.
C'était avec l'intention de dépouiller les deux félins que nos chasseurs avaient pris la peine d'en aller chercher les cadavres ; non pas que la peau du lion soit d'une bien grande valeur, mais c'était la preuve d'une victoire importante ; et nos amis n'étaient pas gens à laisser de pareils trophées dans la plaine jusqu'au lendemain matin; car les hyènes n'auraient pas manqué de les détruire. On a rapporté que ces animaux ne touchaient point au lion mort : c'est une erreur profonde ; l'hyène mange n'importe quoi, même la chair de sa propre espèce, qui est peut-être le morceau le plus détestable qu'on puisse trouver sur terre.
L'oryx mâle fut également ramené au bivouac, cela va sans dire. De la taille et du poids d'un bel âne, il exigeait un assez grand effort de la part de nos chasseurs; mais ce fut pour Willem une occasion de montrer sa force prodigieuse. Le gros garçon, renvoyant les trois autres qui s'épuisaient à tirer Tanimal, saisit d'une main la courroie dont ils se servaient pour remorquer la bête, et, marchant de son allure ordinaire, traîna Toryx avec autant d'aisance que s'il se fût agi d'un petit chat lié au bout d'une ficelle. '
Les antilopes furent découpées régulièrement, afm d'être transportées au camp prochain, où l'on s'occuperait alors d'en faire sécher la viande. On aurait pu tout de suite commencer l'opération ; mais l'eau de la mare près de laquelle nos amis^ se trouvaient campés n'était pas bonne, et c'était une raison pour partir le lendemain.
Les belles cornes des oryx étaient d'autant plus dignes de figurer parmi les trophées de chasse de nos boërs, que celle des deux bêtes qu'ils venaient de dépouiller étaient de parfaits échantillons de l'espèce ; de belles cornes bien longues, d'un noir d'ébène et admirablement annelées ; aussi furentelles déposées avec soin dans l'un des deux chariots. Les deux têtes de gemsbok, préparées le jour suivant avec beaucoup de précaution, étaient destinées également à figurer avec honneur dans la
DES JEUNES BOÈRS. ' 63
salle d'entrée de la maison des Van Wyk ou de celle des Van Bloom.
Cette tâche accomplie, nos chasseurs purent enfin s'asseoir autour du feu et songer à souper. Les côtelettes, grillées à point, furent trouvées délicieuses, et, comme je l'ai dit plus haut, les jeunes Boërs, enchantés des événements du jour, étaient tous de la plus belle humeur. Naturellement, l'entretien roula sur les lions, et des éclats de rire joyeux se croisèrent de part et d'autre à la pensée du stratagème qui avait permis à Congo de remporter la victoire.
Chacun de nos amis, excepté Klaas et Jan, avait son mot à dire, son aventure à conter. Arend et le gros Willem avaient assisté plus d'une fois à de grandes chasses au lion ; car on trouve cet animal jusque dans le voisinage de Graaf-Reinet. Hans et Hendrik l'avaient souvent rencontré pendant une expédition qu'ils avaient faite à la recherche des éléphants, et le bushman était un vieux chasseur de toute espèce d'animaux.
Le Zouiou paraissait néanmoins en savoir plus long à cet égard que Facetanné lui-même, bien que ce dernier fût entré en fureur, si pareille chose lui avait été insinuée ; et maints récits, d'un étrange intérêt, tombèrent tour à tour des lèvres de Congo et de celles de son rival.
Quelques-uns de nos amis avaient entendu parler
d'une manière de chasser le lion, qui est en usage parmi les Béchuanas, et même chez les Zoulous, méthode qui, du reste, est loin d'être nouvelle. Un certain nombre de chasseurs, à peu près nus, comme le sont la plupart des sauvages, vont attaquer le Uon, soit dans un fourré, soit dans la plaine, et finissent par le tuer ; ils n'ont que leurs javelines pour obtenir ce résultat, et pas d'autre arme défensive qu'un faisceau de plumes d'autruche fixé au bout d'un bâton. Cet objet, qui ressemble beaucoup à un chasse-mouches, est destiné à donner le change au lion toutes les fois que ce dernier se précipite sur le chasseur; on pique le bâton dans la terre au moment où la bête furieuse se retourne de votre côté ; celle-ci prend le bouquet de plumes pour celui qui l'attaque; et pendant qu'elle s'élance vers cette espèce de mannequin, Tassaillant en profite pour échapper à ses griffes. Ce stratagème est bien moins bon que celui de la carapace ; mais ce dernier moyen n'est employé que par les chasseurs d'une habileté particulière. Ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut, cette méthode n'est pas nouvelle ; tout ce qu'elle a de singuUer consiste ^dans l'imprudence de ceux qui la pratiquent. Imaginez-vous qu'au lieu de jeter de loin leur javeline, comme vous l'avez vu faire à Congo, les chasseurs dont il s'agit la gardent à la main et s'en servent comme d'une lance, ce qui les
oblige à s'approcher du lion, de manière à pouvoir le toucher; il en résulte que dans chacune de ces rencontres il y a toujours quelques chasseurs de tués ou de grièvement blessés.
Nos amis ne comprenaient pas comment des hommes pouvaient s*exposer avec autant d'insouciance aux coups d'un pareil animal; supposant que les sauvages eu'x-mêmes devaient tenir à la vie, Tun des Boérs questionna Congo à cet égard et lui demanda s'il était vrai que cette manière de chasser le lion eût jamais été employée.
La réponse fut affirmative; mais le Zoulou y ajouta l'explication suivante : les chasseurs dont vous parlez, dit-il, n'attaquent pas le lion volontairement, ce n'est pas pour s'amuser qu'ils chassent, mais bien pour obéir au chef qui les gouverne.
Il en était ainsi dans le pays natal de Congo, ou le monstre Chaaka exerçait un pouvoir absolu. Tous les sujets du despote lui appartenaient comme esclaves, et il arrivait quelquefois au tyran de faire mettre à mort un millier d'individus dans une seule matinée pour satisfaire l'im de ses caprices, ou pour se créer une distraction; il en vint même à ordonner qu'on torturât quelques-uns de ces malheureux, avant de les exécuter, sans doute, afin de rendre la distraction plus puissante. Les horreurs que l'on raconte à propos de ces despotes africains seraient incroyables si elles n'avaient été confirmées
par des témoins qu'il est impossible de récuser; cl bien que rien au monde ne puisse justifier l'esclavage, un pareil état de choses amoindrit le dégoût, que nous inspire la possession des noirs par les Américains. La traite des nègres, elle-même, avec son cortège de misères et de douleurs, avec toutes les atrocités de Fentre-pont,. semble douce auprès des tortures que subissent les sujets d'horribles despotes tels que Ghaaka, Dingaan ou Mosilikatsé. Congo raconta aux jeunes boërs que toutes les fois qu'une tête de bétail avait été prise par un lion dans les troupeaux sans nombre de l'indigne Chaaka, les malheureux à qui était confiée la garde de ces troupeaux, recevaient l'ordre d'aller chasser le lion, d'en apporter la tête au chef, et qu'ils étaient condamnés à mort, s'ils échouaient dans leur entreprise.
Ce fait expUquait suffisamment la conduite des chasseurs dont l'insouciance apparente avait surpris les jeunes boërs.
Congo ajouta qu'il avait été mainte fois obligé de prendre part à ces chasses, où la vie de plusieurs hommes était sacrifiée sans scrupule. Un jour entre autres , il n'y eut pas moins de dix chasseurs de tués avant que l'on pût s'emparer de la bête féroce, car le maître impitoyable, avait eu la fantaisie d'ordonner qu'on lui amenât le lion vivant. Il fallait pour lui obéir , non-seulement que l'animal
respirât, mais qu'il ne fut pas même blessé ! La moindre égratignure eût été une infraction aux ordres du despote , et en cas de désobéissance, tous ceux qui avaient été forcés de concourir à cette chasse devaient subir la peine de mort. Les malheureux, sachant bien que la sentence serait exécutée à la lettre, se précipitèrent sur le lion qu'ils saisirent dans leurs bras nus et qu'ils parvinrent à lier, mais après que dix des leurs furent tombés victimes de leur zèle involontaire.