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CHAPITRE IX

La licorne.

Après avoir causé de lions pendant assez longtemps, nos jeunes amis en vinrent à parler du gemsbok. Pacetanné pouvait à cet égard en dire plus qu'aucun autre : la région que fréquente principalement Foryx , est à l'ouest du pays des Cafres , et le Zoulou en savait beaucoup moins que le bushman au sujet de cette magnifique antilope, dont la demeure favorite est le pays des Namaquas , situé précisément sur la côte opposée à celle de la Cafrerie.

L'oryx est une antilope du désert , qui peut vivre dans les contrées dépourvues d'eau , et qui s'engraisse des plantes éparses que Ton rencontre à la surface aride de ces terrains desséchés. C'est une noble créature , pleine d'audace , qui fait souvent fuir le lion par son attitude menaçante , ou qui le transperce de ses cornes , ainsi que nos chasseurs en avaient eu la preuve quelques instants avant. Lorsqu'on poursuit Toryx , il ne cherche point un fourré ou ne s'enfuit pas du côté de l'eau, comme il arrive à beaucoup d'antilopes; il se dirige en droite ligne vers le désert, se fiant à la rapidité de sa course pour échapper à ses ennemis ; et il est rare qu'il soit trompé dans son attente. Un cheval très-vite et qui a du fond , peut seul parvenir à le forcer, à moins que la pauvre bête ne soit trèsgrasse, ce qui lui fait perdre haleine et permet de l'atteindre beaucoup plus facilement.

L'entretien roulant toujours sur le même sujet, fit nattre à propos de l'oryx un point de discussion assez intéressant.

Quelques-uns de nos amis avaient lu dans plusieurs livres de voyages que cette antilope était la licorne fabuleuse dont on avait supposé l'existence d'après les sculptures égyptiennes; et ils demandaient, non pas à Facetanné, comme vous pouvez bien le croire, mais au naturaliste ce qu'on devait en penser.

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Aux yeux de Hans cette supposition n'avait pas le moindre fondement; c'était, disait-il, une illusion de quelque ancien voyageur qui avait exploré le midi de l'Afrique et dont les paroles avaient été répétées dans les écrits de plusieurs savants de cabinet. On a pensé que l'oryx avait donné lieu à cette croyance , parce que effectivement lorsqu'on le regarde de* côté, il paraît n'avoir qu'une seule corne et c'est de profil que la licorne est représentée sur les monuments égyptiens ; mais cette remarque peut s'appliquer à d'autres antilopes et n'a rien de particulier à l'égard de l'oryx , dont tous les traits diffèrent de ceux de l'animal en question. Sa forme, et particulièrement la coupe de sa tête , ne ressemblent en rien aux sculptures qui nous représentent ce quadrupède fabuleux ; ses cornes, alors même qu'on les regarde de profil , n'ont aucun rapport avec celle de la licorne , elles se dirigent en arrière, de façon à toucher parfois les côtes de l'animal, tandis que celle de la bête fabuleuse se projette en avant.

« Si jamais la licorne égyptienne a représenté un animal qui existe , ajouta notre ami Hans , et que ce soit un quadrupède africain , cela ne peut être que le gnou ; je ne parle pas du rayé , mais de l'espèce ordinaire, et je suis étonné que les naturalistes n'aient pas signalé depuis longtemps la ressemblance qu'elle présente avec le type consacré

de la licorne ; même conformalion de la tête et du corps, même rondeur élégante des membres, même fierté dans la courbe de Tencolure , même crinière flottante et même queue terminée par une touffe de poils. Le gnou il est vrai , a deux cornes , mais elles sont posées de telle sorte qu'il parait souvent n'en avoir qu'une ; leur pointe ne s'élève pas au-dessus du niveau du crâne, et il résulte de la manière dont l'animal porte la tête , que la seconde corne disparaît en se confondant avec la teinte foncée de la figure et de la crinière ; enfin celle qu'on aperçoit , et dont fréquemment la moitié seule est apparente , se dirige en avant' comme celle de la licorne.

« Les graveurs modernes nous montrent cette dernière comme étant droite ; mais dans les sculptures de l'ancienne Egypte elle est incurvée précisément ainsi que nous le voyons chez le gnou; et lors même qu'elle serait telle qu'on nous la représente, cela n'infirmerait pas ma théorie, car dans son jeune âge le gnou a les cornes droites ; et nous pourrions supposer que les anciens l'ont choisi à cette époque.

« Néanmoins je n'envisage pas la question sous ce point de vue, poursuivit le naturaliste; les Égyptiens connaissaient parfaitement les animaux dont ils représentaient la figure, et il n'est pas probable qu'ils aient pris pour en graver les traits, une bêle qui n'était pas encore développée. Le singulier

caractère du gnou, ses habitudes étranges aussi bien que son aspect bizarre, ont dû attirer Tattention de l'homme dès les temps les plus reculés, et il n'est pas étonnant que les Égyptiens l'aient représenté dans leurs bas-reliefs. S'ils ne lui ont donné qu'une seule corne, il faut l'attribuer à une observation peu attentive de l'animal, ou mieux encore au peu d'habileté de l'artiste. La sculpture égyptienne est un art dans l'enfance et la courbe particuUère des cornes du gnou est difficile à saisir ; bref je crois vous avoir prouvé que si cet animal mystérieux, dont la célébrité est venue jusqu'à nos jours, est la représentation d'un type réel, c'est le gnou qui doit être Toriginal de la licorne.

— Mais celle dont on parle dans la Bible, demandèrent les jeunes boërs, est-ce également une antilope ?

— Pas du tout, répondit Hans; l'unicorne de l'Écriture sainte n'a pas le moindre rapport avec l'animal des monuments égyptiens. Lorsque Job s'écrie : « Peux- tu mettre l'unicorne sous le joug? Hersera-t-il la vallée derrière toi? Te reposeras-tu sur lui parce que sa force est grande ? L'emploierastu pour labourer ton champ? v II n'y a pas à s'y tromper, c'est le rhinocéros que désigne le poëte hébreu. »»

Pour en revenir à l'oryx, notre savant ami informa ses compagnons que cet animal forme le type

d'un genre d'antilopes qui renferme trois autres espèces, Yaddax, Yabu-harb et YalgazeL

L'addax est originaire du centre de l'Afrique, qu'il habite généralement ; sa taille est celle de l'oryx du Cap, mais ses cornes, au lieu de former une ligne droite, décrivent une spirale ; elles sont plus petites chez la femelle que chez le mâle, ce qui arrive presque toujours, et ce qui est néanmoins contraire à ce que l'on remarque parmi les gemsboks, ainsi que nous l'avons fait observer dans l'un des précédents chapitres. L'addax est blanc grisâtre sur le corps, d'un brun lavé de rouge sur la tête et sur le cou, et porte une marque blanche eh travers de la face. Il vit par couples isolés, ne forme jamais de bardes et habite les déserts sablonneux, que ses larges pieds fourchus lui permettent de parcourir sans enfoncer dans le sable. L'addax était connu des anciens, et Pline, qui a parlé de cet animal, le désigne sous le nom de Strepsiceros,

L'abu-harb (Oryx leucoryx) est également une antilope de grande taille dont les cornes longues et pointues s'incurvent légèrement en arrière; son pelage est d'un blanc de crème, marqué d'une tache brune sur le front et sur les joues, avec le cou et la gorge d'un brun rouillé. Sa forme générale est celle du gemsbok, c'est même lui qui portait le nom d'oryx chez les Grecs et les Romains , norti qui aujourd'hui est spécialement appliqué à l'oryx du Cap.

L'abù-harb est indigène du Sennaar et dû Kordofan, aussi est-il au nombre des animaux qui sont représentés dans les sculptures de Nubie et d'Egypte. Bien loin da se montrer par couples solitaires, comme Taddax, il vit en société et formô des troupeaux considérables.

Quant à Talgazel (oryx algàzella)^ qui est originaire du centre de 1* Afrique, ses habitudes sont bien noioins connues que celles des espèces précédentes ; quelques naturalistes Font considérée comme une simple variété de Fabu-harb.

Lorsque Hans eut terminé cette explication, l'heure du repos était venue ; chacun se glissa dans l'intérieur des wagons et tous nos boërs furent bientôt endormis.

CIHAPITRE X.

L'oiseau-chameau.

Après avoir traversé la rivière d'Orange, nos chasseurs s'étaient dirigés vers le nord-est ; s'ils avaient été directement vers le nord, ils seraient bientôt arrivés à la lisière du Kalahari, qui est le Sahara de i' Afrique australe. Il est vrai que ne pouvant pé-

nétrer dans cette région déserte, ils auraient été contraints de se détourner et de prendre à l'est ou à l'ouest ; mais leur plan de campagne était fait depuis longtemps, et c'est vers la contrée qui forme la limite orientale du désert que nos chasseurs avaient résolu de se diriger ; car on y trouve en abondance des buffles, des éléphants, des girafes, et les rivières y sont pleines d'hippopolames et de crocodiles gigantesques.

N'allez pas croire que nos amis erraient à l'aventure ; Congo était leur guide ; il leur avait promis de les conduire dans un endroit peuplé de grands animaux, et pas un de nos chasseurs ne doutait qu'il ne remplît sa promesse.

Le lendemain du jour où Congo avait si bravement tué la lionne, toute la caravane se mit en route de bonne heure; après une longue journée de marche elle s'arrêta auprès d'un bouquet de ^ bois composé de mokhalas, et situé au bord d'une plaine aride qui s'étendait bien au delà des limites que l'œil pouvait atteindre. La seule végétation qui apparût à la surface de cette terre desséchée par le soleil, se composait d'aloès arborescents dont le bel épi de fleurs rouges se montrait de loin en loin, de zamias ressemblant à des palmiers, d'euphorbes ayant l'aspect des cactus, et de buissons à*acacia horriday vulgairement appelé attends-un-peuy à cause de ses épines crochues qui vous saisissent par l'ha-

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bit et qui vous arrêtent, si par malheur vous passez auprès d'elles.

Toutes ces plantes, disséminées dans la plaine, laissaient à découvert de larges espaces où la terre nue montrait à Tœil fatigué une teinte brune dont aucun pli de terrain ne variait la monotonie. C'était une espèce de cap, un éperon du désert qui pénétrait dans la région fertile, et que nos chasseurs devaient franchir avant d'atteindre la contrée giboyeuse qui leur était promise ; c'est-à-dire qu'il leur fallait traverser un espace de plus de quatrevingts kilomètres sans rencontrer une rivière, une fontaine, une citerne; quatre-vingts kilomètres sans trouver une goutte d'eau !

Ils avaient établi leur camp auprès d'une source limpide, la dernière qu'ils dussent rencontrer avant d'avoir franchi cette langue de terre désolée ; leur intention était de passer au moins quarante-huit heures sur les bords de cette fontaine, afin d'avoir le temps de faire sécher la venaison des deux oryx, et de donner à leurs bêtes celui de reprendre des forces pour la pénible traversée qu'il leur fallait accomphr.

Le soleil allait se coucher lorsque nos voyageurs furent complètement installés au milieu du bouquet de mokhalas, dont le feuillage protégeait la fontaine.

Hans, qui par nature était porté à la contemplalion, s'était éloigné de ses camarades, et avait été

s'asseoir à la lisière du bois, au pied d'un arbre dont la cime étalée répandait son ombre autour de lui. Ses regards se portaient vaguement sur la plaine aride, lorsque son attention fut éveillée par trois bipèdes qui apparurent à quelques centaines de mètres de l'endroit où il était assis. Les derniers rayons du soleil inondaient la plaine de lumière, et iji était facile de distinguer les bipèdes en question ; notre ami les voyait de la tète aux pieds ; toutefois ce n'étaient pas des hommes, mais des oiseaux, des autruches. Un enfant n'aurait pu s'y méprendre; qui du premier coup d'oeil ne reconnaît pas l'autruche ? Elle est d'une taille et d'un aspect trop caractéristiques pour que l'on puisse se tromper à son égatrd ; le nandou et l'émeu pourraient être pris pour un jeune de cette espèce ; mais il est impossible, quand la croissance de l'autruche est terminée, de la confondre avec ses parents d'Australie ou d'Amérique ; c'est le plus grand et le plus gros de tous les membres de la gent emplumée.

Il suffit donc à notre ami Hans d'apercevoir ces trois bipèdes pour en connaître le nom et pour être certain que leur groupe se composait d'un mâle et de deux femelles ; car chez les autruches il existe entre les deux sexes tout autant de différence qu'entre un paon et son humble compagne. La taille plus élevée de l'autruche mâle, le noir foncé du manteau qui le recouvre et qui contraste

d'une manière frappante avec les plumes d'un blanc dé neige qu'il porte à la queue et aux ailes, le font distinguer tout d'abord de ses épouses dont la couleur est d'un brun grisâtre, et qui n'ont pas ces belles plumes que les sauvages et les peuples civilisés recherchent également.

C'étaient donc un mâle et deux femelles que venait d'aper<;evoir le jeune naturaliste. Les trois oiseaux marchaient avec lenteur sans témoigner la moindre inquiétude ; il était évident qu'ils ne se doutaient pas delà présence de nos boërs ; comment auraientils pu les voir, puisque ceux-ci étaient au milieu du bouquet d'arbres ? Tout en marchant les autruches allongeaient le cou tantôt à droite, tantôt à gauche, cueillaient une feuille ou ramassaient une graine et continuaient leur chemin ; elles suivaient une ligne droite, ce' qui fit penser au naturaliste qu'elles se dirigeaient vers un point déterminé, peut-être vers l'endroit où elles avaient l'habitude de se retirer chaque soir.

Elles passèrent devant notre jeune ami, et s'éloignant, toujours dans la même direction, il y eut bientôt une distance considérable entre elles et notre savant observateur.

Hans avait eu d'abord la pensée d'appeler ses camarades qui, tout occupés à l'intérieur du camp, n'avaient pas vu les autruches ; il s'était même demandé s'il n'y aurait pas moyen de tuer ou de

prendre ces trois oiseaux qui semblaient venir tout exprès pour qu'on pût les chasser.

Mais un instant de réflexion lui fit abandonner ce projet ; la vue des autruches n'avait rien de curieux pour aucun de ses compagnons, si ce n'est pour Klaas et Jan ; et tous les deux étaient fatigués ; à peine descendus de cheval, les pauvres petits s'étaient couchés sur l'herbe où ils avaient dormi tout de suite ; il valait mieux ne pas troubler leur sommeil.

Quant à chasser les autruches, il ne fallait pas y songer ; la plaine était trop découverte pour qu'on pût les surprendre, et le naturaliste connaissait trop bien la rapidité de ces oiseaux pour espérer de les atteindre avec des chevaux fatigués.

Hans demeura donc immobile et se contenta de suivre des yeux la silhouette décroissante des (mormes bipèdes.

Les grandes jambes des autruches les eurent bientôt emportées loin du naturaliste ; mais elles n'avaient pas fait un kilomètre que les regards de Hans furent attirés par un nouvel objet.

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