‹ Les vacances des jeunes boërsChapitre 13 sur 62 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le plus petit des renards.

C'était un quadrupède qui venait de fixer l'attention de notre jeune ami ; un tout petit animal, pas plus gros qu'un chat de moyenne taille, mais d'une forme tout à fait différente : au lieu d'avoir la tête ronde comme celle des chats, la sienne était allongée et se terminait par un museau pointu; sa queue était longue et fournie, et notre petit animal était plus haut sur jambes que ne le sont les félins. Mais ce qu'il avait de plus remarquable était sans contredit ses oreilles, dont la dimension n'avait aucun rapport avec le reste de sa personne ; à peine s'il mesurait trente centimètres depuis le bout du museau jusqu'à la naissance de la queue, et ses oreilles en avaient au moins quinze de longueur; ajoutez à cela qu'elles étaient complètement droites, fort larges, très-roides, et qu'elles formaient à leur extrémité un angle excessivement aigu.

D'un beau jaune isabelle sur toute la partie supérieure du corps, ce petit animal avait la poitrine et l'abdomen d'un blanc mat ; mais ce n'était pas un

chat ; il n'en avait ni la forme, ni les allures. Ce n'était pas non plus un chien ; toutefois il s'éloignait moins de celui-ci que des chats; disons tout de suite qu'il faisait partie de la race canine ; c'était en effet le plus petit des renards que l'on connaisse, le caama de l'Afrique australe ; et si nous voulons parler correctement ce n'était pas même un renard , mais bel et bien un fennec.

Qu'est-fce que c'est qij'un fennec ? me demar^dezvous. La question est assez embarrassante; plus d'un naturaliste y a fatigué son cerveau sans parvenir à la résoudre. Le fennec est un animal dont on rencontre plusieurs espèces en Afrique, et dont il a été fait mention pour: la première fois parle voyageur Bruce. Tout le monde crut alors que cet .homme célèbre avait . donné carrière à sa fantaisie au sujet de ce quadrupède : «A beau mentir qui vient de loin,» répétaient les incrédules ; mais il a fallu modifier cette opinion et l'on a rendu justice à la véracité du voyageur. .

Le fennec est placé parmi les renards, dont il diffère néanmoins sous plusieurs rapports, et surr tout par la forme des yeux. Chez ces derniers, la pupille est elliptique ou linéaire, tandis que chez le fennec elle est ronde, ce qui indique une différence d'habitude entre les deux espèces. Les renards sont en effet des animaux nocturnes^ et les fennecs sont des animaux diurnes. Toutefois, il y a

des renards et des fennecs crépusculaires, et il devient très-difficile d'établir entre eux une démarcation bien précise.

On n'en a pas moins fait un genre séparé tout exprès pour y classer ies fennecs, genre qui porte le nom de Megalotis^ en raison de leurs grandes oreilles. Il faut espérer que ce parti décisif a tranché cette question, qui a tant tourmenté les savants de cabinet. Chacun de ces messieurs, s'appuyant de Tanatomiedu susdit animal, l'avait placé d'abord, suivant son bon plaisir : l'un en avait fait un chien, tel autre un chat; celui-ci un renard, le quatrième une civette, le cinquième une hyène, et le sixième l'avait classé parmi les galagos '.

Quant à nous, appelons-le tout bonnement un fennec, et disons qu'il en existe plusieurs espèces en Afrique, où l'on trouve également des chacals et de véritables renards. Trois espèces de fennecs sont surtout bien connues : le fennec de Bruce {megalotis zerda), le premier qui ait été décrit par ce voyageur qui l'avait trouvé en Abyssinie, et qui est également indigène du midi de l'Afrique ; le zahora {megalotis famelicus), qui est originaire de Nubie et du Kordofan. On suppose que c'est lui que les Égyptiens ont représenté sur les murs de leurs temples, et

1. Mammifères quadrumanes qui vivent sur les arbres et dont ies habitudes sont nocturnes. (Note du traducteur.)

dont jusqu'à présent on avait pris la figure pour celle du chacal ; enfin le caama, dont nous parlions tout à rheure.

Une quatrième espèce, le zerda de Lalande, et qui d*abord faisait partie du genre Megalotis, en a été enlevé pour former à lui seul le genre agriodus ; non pas que ses habitudes diffèrent en rien de celles des mégalotis ; mais parce qu'on a remarqué une légère dissemblance dans la forme et l'arrangement de ses dents.

C'était donc le caama, le plus petit animal de toute la tribu des fennecs et des renards, que les yeux de Hans venaient d'apercevoir.

Tour à tour se couchant et rampant comme un renard, trottant d'un pied léger, s'arrêtant pour s'accroupir sur la terre fauve, comme s'il avait eu peur d'être remarqué, le petit animal suivait une direction évidemment tracée.

Mais où allait-il? Quelle était la proie qu'il cherchait à saisir?

En continuant de le guetter avec soin, le naturaliste découvrit, à sa grande surprise, que le fennec réglait tous ses mouvements d'après ceux des autruches. Il avait pris la même route que ces dernières, son fin museau était tourné de leur côté, et ses yeux étaient fixés sur elles. Dès que les autruches s'arrêtaient, il s'accroupissait bien vite, afin d'échapper à leur regard, et se remettait à courir lors-

que les oiseaux recommençaient à marclier. Venait-il à rencontrer un buisson, il se tapissait derrière les broussailles, toutefois sans quitter des yeux les trois bipèdes qui étaient toujours devant lui. Évidemment, il suivait la piste des autruches ; mais quel besoin avait-il de rejoindre ces coureurs? Ce n'était pas pour les attaquer, bien qu'il parût chercher à les surprendre, comme le fait un renard d'une compagnie de perdreaux. Il savait trop bien qu'il suffirait d'un coup de pied de l'autruche pour le lancer à cinquante pas, ainsi qu'une balle au moyen d'une raquette. Ce ne pouvait pas être avec des intentions hostiles que le fennec voulût rejoindre les oiseaux, pauvre pygmée qu'il était en comparaison de ces énormes bipèdes".

Mais alors pourquoi les suivait-il? Disons, par parenthèse, qu'il les chassait à vue, et non pas au moyen de l'odorat; toujours est-il que le fennec poursuivait les autruches, et que notre ami le naturaUste ignorait complètement dans quel but ce renard microscopique cherchait à se rapprocher d'un animal dont il avait tout à craindre.

Hanstirade sa poche une longue-vue qu'il portait habituellement, et dont le secours lui devenait indispensable pour apprendre la suite de l'aventure ; car les autruches avaient déjà franchi une distance considérable, et le fennec était maintenant invisible à l'œil nu ; mais au moyen de sa lorgnette le jeune

homme, qui distinguait parfaitement le petit quadrupède, vit qu'il continuait la même manœuvre. Tout à coup les autruches s'arrêtèrent ; après qu'elles se furent consultées pendant quelques instants , le mâle s'accroupit, ses longues jambes disparurent, et l'on eût dit que son corps affaissé était plus gros et plus large qu'auparavant ; il paraissait en train de couver. Y avait-il donc un nid à l'endroit où il s'était arrêté? L'aspect du terrain permettait cette supposition. Une légère proéminence du sol entourait l'oiseau et ressemblait au bord d'un nid ; mais l'autruche se contente de creuser un trou dans le sable pour y déposer ses œufs, et il est presque impossible de distinguer de loin cette cavité, qui n'offre rien dé remarquable. Cependant plusieurs objets de couleur blanche gisaient çà et là autour de l'oiseau que regardait le naturaliste, et donnait à penser qu'il y avait un nid à l'endroit en question. Ces objets ne paraissaient pas plus gros que des billes; néanmoins en. tenant compte de la distance qui les séparait de lui, notre jeune homme en conclut qu'ils étaient de la grosseur d'un pavé, et que ce devait être des œufs d'autruche. . Or, il savait qu'on trouve ordinairement des œufs éparpillés autour du nid de cet oiseau, qui, dit-on, les dépose auprès de sa. couvée pour servir de nourriture à ses petits pendant les premiers jours de leur existence. Les deux femelles, après avoir rôdé çà et là du-

rant quelques minutes, s'accroupirent à leur tour, ou plutôt elles s'agenouillèrent, tandis que le mâle avait la poitrine appuyée sur le sol. Cette circonstance finit par convaincre le jeune homme , que celui-ci était bien réellement en train de couver, tandis que les deux femelles se disposaient à dormir.

Il n'y avait rien dans ce fait étrange qui surprît le naturaliste ; car il est d'usage parmi les autruches que le mâle prenne part aux soins de l'incubation; et c'est presque toujours pendant la nuit qu'il s'acquitte de cette charge; l'air plus froid alors exige une couveuse dont la poitrine et l'abdopen soient plus larges afin de conserver aux œufs la chaleur dont ils ont besoin pour éclore, et il est nécessaire que le défenseur du nid ait plus de force pour le protéger contre les attaques des maraudeurs nocturnes. Au point du jour, l'une ou l'autre des deux femelles devait prendre la place du couveur, et toutes les deux étaient les mères de la nichée future; car le mâle de l'autruche est un mormon * , qui a parfois jusqu'à une douzaine d'épouses. Le nôtre était fort modéré à cet égard, puisqu'il se contentait d'en avoir deux, bien qu'à vrai dire la bigamie soit tout aussi coupable que la polygamie.

1. Secte américaine dont les partisans admettent la polygamie.

Hans conclut, de tous les détails qu'il venait d'observer, que les autruches avaient leur nid à l'endroit où il les apercevait, et il supposa que l'incubation des œufs était commencée depuis quelque temps. Les oiseaux, il est vrai, s'étaient éloignés pendant le jour, mais cela ne prouvait rien contre cette dernière opinion ; les autruches ont l'habitude, surtout quand il fait très-chaud, de quitter leur nid vers le milieu de la journée; plus la contrée qu'elle habite est brûlante, moins l'autruche est obligée de couver ses œufs ; dans la zone torride il est rare qu'elle ait besoin de recourir à ce procédé général d'incubation, elle se contente presque toujours de déposer ses œufs dans le sable, et c'est au soleil qu'elle abandonne le soin de les faire éclore.

Mais le fennec, pauvre petit animal, qu'est-il devenu? se demanda le naturaliste qui, en examinant les autruches , avait complètement oublié le quadrupède.

Hans promena sa longue vue sur la plaine, et après avoir cherché pendant quelques minutes, il . finit par découvrir le petit corps Isabelle du fennec étendu par terre à l'abri d'un buisson, où la fine créature semblait s'être installée pour y passer la nuit. S'il y avait eu quelque trou dans le voisinage, elle aurait préféré ce dernier asile et n'aurait pas manqué de s'y introduire, car le fennec est un animal qui d'habitude se loge dans un terrier.

DES JEUNES BOÊRS. 87

L'ombre s'était répandue subitement dans la plaine, et Hans ne pouvant plus continuer ses observations au milieu des ténèbres, remit sa lunette dans sa poche et vint retrouver ses compagnons.

Page 1