CHAPITRE XII
Les oiseaux qui n*ont pas d'ailes.
La première chose que fit le naturaliste en arrivant au bivouac fut de raconter ce qu'il avait vu. Chacun prit un vif intérêt à ses paroles, mais particulièrement Klaas et Jan qui regrettèrent beaucoup de n'avoir pas été témoins de l'aventure; ils prétendaient que Hans aurait dû ks appeler, la chose en valait bien la peine; on ne voit pas tous les jours des autruches, et surtout d'aussi près; ce sont des animaux si défiants qu'il est très-rare qu'on puisse les approcher. Hans avait été bien heureux, pourquoi n'était-il pas revenu informer ses compagnons de ce qu'il apercevait, ça lui était bien égal que les autres ne vissent rien.
Ainsi murmuraient Rlaas et Jan, parce que le naturaliste n'avait pas cru nécessaire de troubler leur sommeil pour leur faire voir des autruches qui sui-
valent tranquillement une ligne droite, et qui après tout n'avaient rien de particulier.
Mais les enfants sont partout les mêmes, ils n'écoutent que leurs désirs et ne comprennent pas les bontés qn'on peut avoir pour eux. Il est vrai que tous les garçons, tant qu'ils sont jeunes, sont extrêmement curieux de tout ce qui a rapport aux oiseaux, surtout quand ces derniers ont ainsi que lesautruches plus de trois mètres de hauteur, et qu'ils pèsent cent cinquante kilogrammes.
S'il se fût agi d'un buffle, d'une girafe, ou même d'un éléphant, nos deux bambins ne s'en seraient pas tant souciés ; des animaux de celte taille peuvent intéresser de grands chasseurs, tels que Hendrik et Willem ; mais pour des collégiens qiii n'ont qu'un petit fusil et du plomb n" 5, le yrai gibier ce sont les oiseaux. Leur petit plomb, à vrai dire, eût à peine cinglé une autruche; mais peu importe, ils auraient voulu voir les oiseaux-chameaux. Hans devait les leur montrer. « II n'en fait jamais d'autre! «s'écriait Jan, et Klaàs appuyait cette assertion.
Nul ne peut savoir combien de temps aurait duré leurs plaintes, si l'entretien, qui roulait naturellement sur les autruches, ne s'était emparé de leur esprit ; ils cessèrent de murmurer pour prêter l'oreille à ce que l'on disait autour d'eux, et ils oublièrent d'autant pluô volontiers leurs griefs
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que c'était le naturaliste dont la parole intéressante captivait leur attention.
Facetanné , le Hottentot , en savait à cet égard presque autant que notre ami Hans ; il avait passé les premières années de sa vie au désert, qui est le véritable séjour dubushman, aussi bien que de Fautruche, et il était trop heureux d'avoir cette occasion de reprendre un peu d'importance, pour ne pas s'empresser de dire tout ce qu'il savait sur l'oiseau en question; car les prouesses de Congo Tavaient rejeté dans l'ombre, et il souffrait énormément du triomphe de son rival.
Ainsi l'expérience du bushman venant s'ajouter à l'érudition du jeune savant^nos chasseurs devaient nécessairement apprendre les faits principaux de l'histoire du géant emplumé.
«c L'autruche (c'est l'ami Hans qui parle) est un oiseau d'Afrique, bien qu'il se trouve également dans certaines contrées de l'Asie.
« Les voyageurs ont aussi donné le nom d'autruche à des oiseaux de la même famille qui appartiennent à l'Amérique du Sud, à l'Austrahe et aux îles de l'archipel indien.
« Partout en Afrique, en Syrie, en Perse et en Arabie, où l'on trouve de vastes plaines sableuses, l'autruche a établi sa demeure ; c'est une habitante du désert, et jamais elle ne séjourne dans les ré-
gions boisées, dans les pays marécageux, ni même dans les contrées fertiles.
« Elle fut connue dès les premiers âges de l'histoire, et il faut que l'espèce en ait été bien nombreuse à l'époque de la domination romaîjie, puisqu'on servit dans 'un seul repas six cents cervelles d'autruche à l'empereur Héliogabale.
— L'affreux gourmand ! s'écria Klaas.
— Quel goulu ! répondit Jan , car les deux amis étaient l'écho l'un de Tautre.
-* Après un pareil festin, il devait avoir plus de cervelle dans l'estomac que dans la tête, lit observer Arend en souriant.
— Je n'en doute pas, ajouta le gros Willem.
— L'autruche^ poursuivit le naturaliste, portail chez les anciens le nom de struthio camelus, qui veut dire oiseau-chameau, et qui lui avait été donné à cause de la ressemblance qu'elle présente avec cet animaL En effet son pied à deux doigts, qui rappelle celui des ruminants, son grand cou dénudé, ses cuisses dépourvues de plumes, le coussin qu'elle porte sur la poitrine et qui correspond à la callosité pectorale du chameau, la rapprochent complètement de celui-ci; tous les deux ont été créés pour le désert; et Pline, aussi bien qu'Aristote, a décrit l'autruche comme étant mi-quadrupède et mi-oiseau. »
Lorsque Hans eut terminé la partie scientifique
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de l'histoire de raiitruche, Facetanné prit la parole et dit à son tour ce qui lui était personnellement connu des habitudes de cet animal.
Nous résumons dans les lignes suivantes les détails que donnèrent à cet égard le jeune savant et le vieux bushman.
L'autruche vit en société; on la voit, par bandes de cinquante individus , se mêler paisiblement aux troupeaux de zèbres , de couagg^^s , et de diverses espèces d'antilopes qui fréquentent les plaines arides.
Les mâles sont polygames, c'est-à-dire, qu'ils ont plusieurs femelles, en général depuis deux jusqu'à six; ces dernières pondent chacune de douze à seize œufs ; leur nid est simplement creusé dans le sable et peutavoir un mètre quatre-vingts de diamètre ; il n'y a guère que la moitié des œufs qui soient déposés dans le nid, les autres demeurent éparpillés aux alentours, et ne sont jamais couvés. D'après le bushman , ces œufs , dispersés au hasard , seraient destinés à la nourriture des jeunes pendant les premiers jours qui suivent l'éclosion de ces derniers ; mais le naturaliste ne partageait pas cette croyance; il prétendait que ces œufs n'étaient pas déposés dans le nid, parce qu'il serait impossible à l'oiseau de couver la totalité de la ponte de toutes les femelles d'une seule famille ; et qu'une fois que le nid contient la quantité d'œufs qu'une autruche peut
couvrir, les autres demeurent nécessairement en dehors de la couvée.
11 est certain que ce sont les derniers pondus qu'on trouve çà et là autour du nid, et que les femelles continuent leur ponte après que rincubation a comtnencé ; mais tout cela ne prouve pas que ce soit dans le but de pourvoir à la nourriture des jeunes qui vont éclore. Il est vrai que cela né prouve pas davantage que la naturaliste ait raison, et ce fait qui n'est pas contesté, n'en demeure pas moins inexplicable.
Les œufs de l'autruche sont placés debout à côté les uns des autres, et l'oiseau peut en couver de trente à quarante. Facetanné prétendait avoir souvent rencontré des nids qui renfermaient cette dernière quantité ; mais il est plus commun de n'y trouver qu'une trentaine d'œufs.
Nous avons dit plus haut que le mâle partage les soins de l'incubation, et qu'il s'en acquitte surtout pendant la nuit ; que l'une des femelles le remplace au point du jour, qu'elles couvent chacune alternativement, et que lorsqu'il fait Itèschaud, elles s'éloignent de leurs œufs qu'elles confient aux rayons du soleil; nous avons même ajouté que dans la région tropicale elles abandonnent complètement à la chaleur atmosphérique le soin de faire éclore leurs petits; il en résulte que la durée de l'incubation diffère suivant Jes
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circontances , et qu'elle varie de trente à quarante jours.
Les jeunes autruches viennent au monde parfaitement développées ; le lendemain ou le surlendemain de leur naissance , elles quittent le nid et vont chercher pâture sous la conduite de leurs parents, elles sont alors de la grosseur d'une pintade.
A cette époque, les pères et mères témoignent pour leur couvée une extrême sollicitude ; si un ennemi approche , la femelle , qui est chargée de conduire la bande, fait tous ses efforts pour attirer le péril sur sa tête ; çUe feint d'être blessée , tire la jambe ,, chancelle et tombe à chaque pas , tandis que le mâle entraîne les petits dans une direction opposée. Le canard sauvage , la perdrix et beaucoup ^'autres oiseaux emploient le même stratagème pour sauver leur couvée. , . ,
Les œufs d'autruche sont d'un blanc terne ; ils diffèrent entre eux sous le rapport de la dimension, et les oijSeaux qui en résultent ne sont pas tous de la même taille. Un œuf d'autruche d'un volume ordinaire , a quinze centimètres de longueur et pèse environ un kilogramme et demi; cuit dans les cendres chaudes , c'est un excellent mets qui peut rassasier un homme ; quelques-uns prétendent que c't st assez pour deux personnes , même pour trois, tandis qu'il en est d'autres qui ne trouvent pas que cela soit une ration suffisante pour une seule;
cela dépend de Tappétit du mangeur et de la capacité de son estomac. Vous vous ferez une idée beaucoup plus juste du volume d'un œuf d'autruche en apprenant qu'il équivaut à vingt-quatre œufs d'une poule commune.
La coquille en est extrêmement forte et sert de bouteille aux bushmen et aux différents indigènes du désert, dont la plupart n'ont pas d'autres vases.
Une autruche mâle , parvenue au terme de sa croissance, a trois mètres de hauteUr et pèse cent cinquante kilogrammes ; ses jambes sont épaisses et musculeuses, et sa cuisse est au moins de la grosseur d'un énorme gigot de mouton.
L'autruche est, à ce que l'on dit, le plus rapide ' de tous les animaux; il y a cependant quelques personnes qui ont élevé des doutes à cet égard. Toutefois , il est certain qu'un cavalier , en dépit de la bonté de sa monture , ne peut pas rejoindre cet oiseau en le suivant à la piste; il est obligé, pour l'atteindre , de couper en droite ligne tous les crochets que décrit le bipède , afin de l'approcher de manière à le tirer au passage. L'autruche n'a pas moins de fond que de vitesse, et l'Arabe lui-même, dont le cheval paraît avoir des ailes, reconnaît qu'il est très-difficile de la forcer.
Quand elle court, ses sabots font entendre un bruit sec , pareil à celui d'un cheval qui trotte , et de grosses pierres sont lancées violemment derrière
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elle; enfin lorsqu'elle fuit à toute vitesse, elle déploie ses plumes blanches qu'elle relève sur le dos, mais seulement pour s'en servir en guise de balancier , car il lui serait impossible de franchir un mètre au vol.
C'est avec la jambe que l'autruche se défend ; d'un coup de pied , qu'elle donne à la façon du mulet , elle peut briser la cuisse d'un homme ou tuer celuici, absolument comme pourrait le faire un cheval.
Mais sa principale sécurité repose dans la puissance de ses facultés visuelles; habitant des plaines complètement découvertes, sa vue perçante lui permet de voir un ennemi d'une taille bien moins grande que la sienne, à une distance, où malgré sa dimension, elle n'en est pas aperçue. .
Il est donc excessivement difficile d'approcher de cet oiseau, d'un naturel plein de défiance, et il est rare qu'on puisse lui envoyer une balle, à moins de trouver un abri où il soit possible de l'attendre à l'affût ; on parvient quelquefois à le tuer d'un coup de feu en allant se placer auprès des endroits où il vient se désaltérer.
Beaucoup de voyageurs ont pensé que l'autruche ne boit jamais, parce qu'on la rencontre généralement très-loin des rivières et des sources; mais la distance qui paraît considérable au voyageur fatigué n'est rien pour un animal aussi rapide. Certaines personnes ont, au contraire, observé que les
autruches vont boire chaque jour à un endroit déterminé; il est bien connu d'ailleurs que celles que Ton garde captives absorbent une grande quantité d'eau. Lorsqu'elles ont satisfait leur soif, elles ne peuvent plus courir avec la même rapidité, et les chasseurs en profitent pour les poursuivre au moment où elles s'éloignent après boire.
Il y a, dans les déserts qu'habite l'autruche, des hommes qui font leur profession de la chasse de cet oiseau, dont la dépouille est d'une valeur considérable; la peau de l'autruche est forte et se déchire difficilement ; on la transforme, au moyen du tannage, en un cuir de très-belle qualité, dont on fait diverses espèces de vêtements. La peau nue se vend à peu près une livre sterling, c'est-à-dire vingt-cinq francs ; et les plumes de la queue et des ailes (ces dernières sont les plus recherchées), qui sont au nombre de trente à quarante, s'achètent quelquefois un franc vingt-cinq centimes dans le pays même où on le^ recueille ^
^ Le gros Willem fit observer que l'autruche pourrait être facilement domestiquée; il ajouta même qu'il lui était arrivé plusieurs fois d'en voir d'appri-
1. Dans le sud de l'Algérie la chasse à l'autruche se fait par les Arabes de certaines tribus dont elle est le privilège; elle a lieu pendant la saison la plus chaude de l'année, et c'est la chaleur plus encore que la vitesse des chevaux qui permet de tuer l'autruche; la dépouille du m&le se vend sur les lieux, de 160 à 180 francs. (Note du traducteur.)
Yoisées autour des kraals de la frontière. C'est, du reste, un animal inutile ' et qui met le trouble dans la basse-cour, en foulant aux pieds les volailles et en gobant quelquefois les poussins et les cannetons; non pas qu'il soit Carnivore, mais parce qu'il avale tout ce qu'il rencontre : un vieux chiffon, un morceau de bois ou de métal, tout aussi bien qu'une graine.
La véritable nourriture de l'autruche se compose des sommités des arbrisseaux et des broussailles, de leurs semences et de leurs bourgeons; ce qui n'empêche pas cette créature vorace d'engouffrer les substances les moins faites pour être mangées. Elle a, comme la plupart des animaux sauvages, un goût très-marqué pour lé sel, d'où il résulte qu'on la voit souvent par troupes nombreuses dans le voisinage des salines, assez fréquentes dans les jplaînes stériles de l'Afrique.
La chair des jeunes autruches est bonne à manger, mais celle des adultes est coriace et d'un fumet
1 . Noas ne saurions être de l'avis de l'auteur quant à l'inutilité d'un animal dont la dépouille est aussi précieuse; et nous croyons qu'il serait d'autant plus utile de domestiquer l'autruche , que ses plumes y gagneraient certainement par la facilité qu'on aurait de les recueillir, et par les soins dont la bète serait entourée. D'ailleurs non-seulement les plumes se vendent, mais la chair se mange, le cuir se tanne, la peau des cuisses et du cou sert de vase pour conserver la graisse, on fait des semelles de brodequin avec la plante des sabots, et du fil pour coudre le cuir avec les nerfs de l'autruche. (Note du tradtkcteur.)
désagréable. Nous avons dit, au commencement de ce chapitre, que les œufs de ce bipède sont fort estimés, bien qu'i^ peu lourds pour certains estomacs.
Dans les circonstances ordinaires, l'autruche fait entendre un gloussement grave et sonore; mais il lui arrive parfois de rugir absolument comme un lion; et quand elle a reçu quelque blessure, ou bien qu'on l'a forcée, elle siffle comme un jars en fureur.
L'autruche est représentée dans l'Amérique du Sud par le genre rhea qu'on a divisé dernièrement en deux espèces : le nandou et le petise ou rhéa de Darwin. Ces deux rhéas se ressemblent complètement quant à la forme, à la couleur et aux habitudes , mais ils sont d'une taille différente et ne se trouvent pas dans la même région. Le nandou parcourt les vastes plaines de la Plata, et il est plus grand que le pelise, dont le séjour est borné à la partie méridionale de la Patagonie.
La forme du nandou est la môme que celle de l'oiseau d'Afrique ; sa couleur d'un brun grisâtre, se rapproche du plumage de la femelle de l'aulruche; mais il est beaucoup moins grand puisqu'il n'a pas plus de 1",60 de hauteur; les plumes de ses aUes sont aussi bien moins remarquables que celles de son congénère africain; elles servent à faire des chasse-mouches et différents ustensiles de ménage.
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Les mœurs du nandou onl la plus grande similitude avec celles de l'autruche, et c'est folie que d'en avoir fait un genre à part. 11 vit en société comme celle-ci, est polygame, se creuse un nid dans le sable, où il dépose de vingt à trente œufs, en éparpille un certain nombre autour de son nid, est d'une grande vitesse toutes les fois qu'on le pourchasse, témoigne une extrême défiance, rue violemment et siffle quand il est attaqué.
Ces habitudes, ainsi que nous l'avons vu, appartiennent à l'autruche.
Le nandou présente néanmoins quelques traits particuliers; il se nourrit d'herbe, de racines, et mange les petits poissons qui, après la saison des pluies, restent sur les bords vaseux des rivières ; il prend l'eau, sans que rien ne l'y oblige, et traverse à la nage des courants très-rapides.
Il est chassé par les Gauchos qui s'en emparent, soit au moyen du lazo^ soit avec les bolas *.
Le rhéa de Darwin, ainsi que nous l'avons dit plus haut, est moins grand que le nandou, mais il lui ressemble tout à fait quant à la forme, à la nuance et aux mœurs; il est également bon nageur et fréquente les plaines qui avoisinent le rivage ; la seule différence qu'il offre avec le nandou, c'est qu'il habite une région infiniment plus froide.