CHAPITRE XV
Attaque des blauwboks.
Les égocères bleus qui paissaient dans la prairie étaient au nombre de sept ; l'un d'eux, un vieux mâle, plus grand que les six autres, et dont les cornes avaient à peu près un mètre de longueur, marchait le premier, en sa qualité de chef de la famille ; il se dirigeait du côté des mokhalas, peut-être avec l'intention de gagner la source qui était dans le petit bois ; du moins nos chasseurs l'ayant supposé, se consultèrent à la hâte afin de s'entendre sur ce qu'ils avaient à faire; mais, malgré l'empressement qu'ils mettaient à combiner leur attaque, ils furent obUgés de s'interrompre avant d'avoir rien décidé, car un de leurs chiens, un jeune étourdi, dont l'éducation n'était pas terminée, sortant du massif avant la fin de la conférence, venait de s'élancer dans la prairie en aboyant à la face des antilopes.
Les égocères obéissant à la voix du vieux mâle, se détournèrent immédiatement et s'enfuirent à toute vitesse.
11 fallait dès lors renoncer à l'emploi d'un strata-
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gème quelconque , et poursuivre les blauvvboks à travers la prairie sans s'inquiéter d'autre chose que de chercher à les rejoindre.
Ce fut pendant quelques minutes un lancé magnifique : les antilopes fuyant les premières, suivies des chiens appuyés par les chasseurs, courant tous avec une rapidité vertigineuse , formaient un admirable coup d*œil.
Mais bientôt les cavaliers se débandèrent; les poneys de Klaas et de Jan ne pouvaient pas suivre les autres et furent distancés tout d'abord. Le naturaliste, dont la monture paisible, excellente pour le voyage, n'était nullement taillée pour la course, fut à son tour laissé à l'arrière-garde. Venait ensuite le bel Arend, qui aurait pu conserver une meilleure position, car il avait un bon cheval; mais il n'éprouvait pour la chasse qu'un goût très-modéré, surtout quand il fallait courir à fond de train par une chaleur dévorante; et, permettant à sa bête de ralentir son allure, il avait fini par s'arrêter à l'ombre d'un acacia de la girafe, où il s'éventa nonchalamment avec l'un de ses gants d'ordonnance.
Mais Hendrik et Willem suivaient les chiens avec une ardeur qu'aiguillonnait le sentiment de rivalité dont nous avons parlé au début de cette histoire, et leur intention élait de ne se reposer qu'après avoir termîtié l'hallali.
Tous les deux avaient d'excellents chevaux, bien
que d'espèces diflêrentes. La bête montée par Hendrik était un beau cheval noir, de taille moyenne, légèrement croisé d'arabe, juste assez pour en faire ce qu'on appelle un chasseur, c'est-à-dire un cheval appartenant à la plus excellente de toutes les races, parfait dans toutes les occasions, excepté pour les jeux de course ; supérieur, en un mot , au cheval arabe lui-même.
La monture du gros Willem diffère complètement de celle que nous venons de décrire, et le portrait que nous avons donné du cavalier s'applique à son palefroi. C'est une bête de grande taille, dont les membres n'ont pas l'air d'avoir été faits pour elle. Son grand corps est plat et décharné, ses jambes sont longues et osseuses ; son encolure démesurée n'offre pas la courbe la plus légère, et sa tête anguleuse est bossue comme celle de la girafe ; il a d'ailleurs d'autres points de similitude avec ce quadrupède : son allure est à la fois gauche et bizarre, et la queue dont le pauvre animal est pourvu, assez longue, très-mince et fort râpée, ajoute tellement à la ressemblance, que nos jeunes amis l'ont surnommée la grande girafe. Il serait impossible de trouver un cheval plus affreux dans tout le pays des boërs, et cependant le gros Willem ne l'échangerait pas contre le plus élégant de tous leç chevaux de la colonie.
Malgré son extrême laideur, c'est une excellento
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bête ; mauvaise à Toeil, bonne à la course, comme le disent les jockeys. Le gros Wlilem, de son côté, n*est pas beau dans son espèce ; il tient plus qu*il ne promet ; et la grande girafe, qui ne promet rien du tout, mais absolument rien, fait des cboses merveilleuses. Elle a forcé des antilopes et des couaggas, mis hors d'haleine plus d'un limier fameux, et passé mainte fojs comme l'éclair au milieu des chasseurs, emportant son gros maître comme elle eût fait d'une plume. Il n'est donc pas étonnant que Willem eût pour l'excellente bête une affection qu'elle méritait si bien.
Hendrik n'avait pas moins d'amitié pour son beau cheval ; et c'était depuis longtemps entre les deux cousins un sujet continuel de discussion, que la valeur respective de leurs montures. Je parle du fond et de la vitesse; car il n'était pas question de beauté : la bêle d'Hendrik avait ici tout l'avantage. ' Le gros Willem se plaisait à le reconnaître ; mais il se moquait des gens qui considéraient cela comme une qualité chez un cheval.
Jusqu'à présent l'occasion avait manqué aux deux rivaux de mettre à l'épreuve le jarret et l'haleine de leurs bètes ; mais cette fois la cause allait être jugée; les blauwboks fuyaient à travers la prairie et ne devaient s'arrêter qu'à plusieurs milles *
1, Le mille est une mesure anglaise qui équivaut à 1609 mètres.
du point de départ. Jamais circonstance ne pouvait être plus favorable pour établir la supériorité de la girafe sur son compétiteur, et le gros Willem espérait bien que la pauvre bête remporterait la victoire. Hendrik n'était pas moins ambitieux et manœuvrait de son côté avec l'intention bien formelle de rejoindre les antilopes avant cette béte informe qui ne ressemblait à rien. Du reste, tous les deux fort habiles, loin d'aller en casse-cou, ménageaient leurs montures, afin de se réserver pour le dernier moment. S'il n'y avait eu qu'un mille ou deux à faire, Hendrik savait bien que son cheval serait arrivé le premier ; mais lés blauwboks avaient une grande avance, et il n'était pas probable qu'on pût s'en rapprocher avant d'avoir franchi un espace considérable; aussi modérait-ill'impatience de sa béte, dans la crainte que s'épuisant tout à coup la girafe, dont il connaissait la vigueur, ne vînt à l'emporter.
Pendant quelque temps les deux rivaux galopèrent côte à côte, suivant de loin les limiers, qui eux-mêmes étaient loin des blauwboks. Ceux-ci passèrent auprès de bouquets de bois d'une certaine étendue, mais sans essayer d'y trouver un asile. Comme le cerf, ils couraient directement vers l'endroit où ils pourraient prendre l'eau ainsi que le fond en pareil cas tous les egocerus.
Les limiers finissaient par gagner du terrain;
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quelques-uns étaient jeunes, leur ardeui* était folle, et, se rapprochant toujours de l'objet de leur poursuite, ils en vinrent à serrer les blauwboks de si près, que ces derniers se débandèrent et coururent au hasard dans toutes les directions.
La chasse prit aussitôt un caractère différent ; les chiens se divisèrent, chacun d'eux poursuivit l'antilope qui se trouvait le plus près de lui, et en moins d'une minute limiers et blauwboks furent éparpillés dans la plaine.
Il restait aux deux chasseurs à choisir leur gibier ; mais ni l'un ni l'autre ne songeait à s'éloigner de son camarade, si ce n'est toutefois pour le laisser en arrière. Bien que silencieux à cet égard, l'esprit de .rivalité les animait d'une trop vive ardeur pour leur permettre de renoncer à la lutte; les chevaux semblaient eux-mêmes partager cette ardente émulation et se défier du regard tout en galopant côte à côte.
Les deux cousins n'hésitèrent pas dans le choix de leur antilope; le vieux mâle, qui jusqu'à présent avait conduit le troupeau, fuyait toujours en ligne droite, suivi par deux limiers robustes ; ses cornes devinrent le point de mire de nos chasseurs, et sans avoir eu besoin d'échanger une parole, ils s'élancèrent tous les deux à la suite du vieux bok ^