‹ Les vacances des jeunes boërsChapitre 23 sur 62 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

Lutte opiniâtre.

Appartenaient à Hendrik ! c'est-à-dire qu'en voyant le blauwbok rouler jusqu'au bas de la rive et tomber précisément dans la gueule du limier, notre jeune homme avait cru déjà tenir les belles cornes de l'antilope.

Mais il vit bientôt qu'il était dans l'erreur; le vieux bok ne tarda pas à se relever, éloigna le chien d'un coup de lôte et plongea de nouveau dans la rivière; le chien s'élança derrière l'antilope et l'ayant rejointe au milieu du courant , la saisit à la croupe ; la bête vigoureuse secoua l'assaillant qu'elle rejeta à dix pas d'elle, et faisant volte-face, attaqua son persécuteur avec une énergie désespérée ; deux ou trois fois ses cornes l'atteignirent, mais glissant dans l'eau qui cédait derrière lui sous les coups de Tégocerus, le favori d'Hendrik échappa heureusement à la mort , bien qu'à diverses reprises il fût contraint de plonger profondément pour se dérober à la fureur de son antagoniste.

L'endroit de la rivière où la lutte avait lieu , com-

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mençait à rougir , car les dents du limier avaient lacéré les flancs et la croupe de son ennemi, et le sang coulait de tous les membres de la bête; le limier, lui-même était déchiré en maint endroit par les cornes de l'antilope , et un flot de pourpre jaillissait des ouvertures béantes de sa robe noire marquée de feu.

Après avoir envoyé son coup de fusil au vieux bok, Hendrik était descendu de cheval, non pas avec Tintention de recharger sa carabine, mais pour s'emparer de l'égocerus, qu'il croyait avoir tué roide; il attachait sa monture à une branche et ne se pressait même pas, lorsqu'avant d'être parvenu à terminer son nœud, le bruit de la lutte que nous venons de décrire. lui fit lâcher tout à coup la bride qu'il tenait à la main; et reprenant sa carabine, il la rechargea en toute hâte et courut au bord de l'eau.

La rive était couverte de saules qu'il avait dominés tant qu'il était à cheval ; mais cette bordure, à présent qu'il se trouvait à pied, lui dérobait la rivière, dont la surface ne lui apparaissait plus qu'au milieu des branches, et tout ce qu'il put découvrir, c'est qu'elle était sillonnée de rides et chargée de bulles écumeuses. Il entendait bien que la lutte se prolongeait entre le blauwbok et le limier, mais les combattants ayant gagné les saules, où ils étaient cachés par le feuillage, Hendrik n'apercevait ni l'un ni l'autre.

Cependant la saulée se brisait un p^u plus loin et la berge s'inclinait jusqu'au bord de l'eau par une pente adoucie; c'était simplement un sentier que les animaux sauvages avaient ouvert pour aller boire ; des arbrisseaux garnissaient les deux bords de cette étroite passée, rejoignaient leurs branches à une certaine élévation, et formaient comme un tunnel de verdure.

Le jeune chasseur vint à découvrir cette allée où i] s'engagea immédiatement.

L'antilope elle-même, ayant remarqué cette brèche au rideau épais des saules, se dirigea vers ce point incliné dont l'abord lui semblait plus facile; et juste au moment où le chasseur pénétrait dans le sentier, le blauwbok s'y embûchait en sortant de la rivière.

Chasseur et gibier couraient à toute vitesse, et en moins de quelques secondes se trouvèrent face à face. La passée trop étroite ne permettait pas à l'animal de continuer sa route, et l'épaisseur du hallier empochait que l'un des deux ne pût, en s'écartanl, céder la place à l'autre. Il n'y avait aucun moyen de retraite ; de plus, l'impétuosité de la course rendait impossible tout mouvement de recul ; il fallait se rencontrer nécessairement, et cette collision inévitable, tout en faveur de l'antilope, devait être morteUe pour le chasseur.

Hendrik n'avait pas même le temps de chercher

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l'endroit où il fallait frapper l'animal, il en était trop près pour avoir le moyen de le viser à loisir.

Le coup partit au hasard ; la balle égratigna l'antilope et ne fit qu'augmenter la fureur de celle-ci qui, la tête basse et les cornes en avant, se précipita sur le jeune homme.

Un instant de plus et le pauvre Hendrik était traversé par les cimeterres du blauwbok; mais guidé par Tinstinct de conservation, le chasseur, lâchant sa carabine, s'élança lui-même au-devant de la bête furieuse, et quand il ne se trouva plus qu'à un mètre de ces cornes menaçantes, il bondit avec autant d'élasticité qu'un springbok, et retomba lourdement sur la croupe de l'égocerus.

L'animal fléchit sous le poids du jeune chasseur, qui roula dans l'allée; agile comme une gazelle, Hendrik se retrouva debout en un clin d'œil ; toutefois plus rapide encore, la bête revint sur lui avant qu'il eût recouvré son équilibre-

C'en était fait de notre ami s'il avait été seul; mais au moment où le vieux bok se précipitait vers le jeune homme , le limier saisissait la bête à la gorge et s'y cramponnait avec force.

Le poids du chien, en paralysant la vigueur de l'antilope, amortit le coup dont Hendrik fut néanmoins frappé. Toute la colère du vieux bok se tourna vers le chien qu'il rejeta devant lui avec ses pieds et qu'il aHait achever à coups de cornes ; mais

le chasseur, non moins furieux que l'antilope, n'était pas d'humeur à voir tuer son favori sous ses yeux sans chercher à le sauver, et bien loin de penser à fuir, il tira son couteau de chasse, s'élança vers l'égocerus qui lui présentait le flanc, saisit de la main gauche la base de Tune des cornes de l'animal, s'en fit un point d'appui, et plongea sa lame acérée entre les côtes du vieux bok.

Le coutelas du jeune homme avait pénétré jusqu'au cœur de l'antilope, et avant qu'Hendrik eût abandonné la corne qu'il avait saisie, la bête tombait morte à ses pieds.

Aussitôt qu'il fut un peu plus calme, Hendrik songea au gros Willem qui n'était pas venu le retrouver; il commençait à craindre que le pauvre garçon ne fût blessé grièvement et résolut de retourner sur ses pas, laissant le vieux bok au milieu du sentier ; il reviendrait plus tard le chercher avec les autres ; la première chose à faire était de courir à l'endroit où il avait quitté Willem.

Vous vous rappelez que Hendrik, surpris par la lutte qui s'était engagée entre le chien et l'antilope, avait lâché la bride de son cheval avant de l'avoir attaché à un arbre ; toutefois la noble bête po s'était pas enfuie, et le cavalier fut bientôt sur la voie qu'il avait prise en poursuivant le blauwbok. • Une chose surtout inquiétait vivement Hendrik ; tandis qu'il se battait avec l'antilope, il avait en-

tendu la détonation bruyante du fusil de son cousin, et il se demandait qu'est-ce que le gros Willem pouvait avoir tiré? Était-ce Tun des égocerus qu'il avait aperçu, ou n'était-ce pas plutôt un signal de détresse? L'appréhension de notre ami augmentait à cette pensée .

Mais comme il sortait du bois, le premier objet qui s'offrit à ses regards fut le gros Willem, monté sur la girafe et qui accourait au-devant de lui. C'était la meilleure preuve que ni l'un ni l'autre n'avaient gravement souffert de la chute qu'ils avaient faite.

Hendrik s'en assura tout à fait en rejoignant son camarade ; celui-ci n'avait pas même une égratignure, tandis que le premier avait le bras fortement endommagé par les cornes du vieux bok ; néanmoins le gros Willem était cl'une humeur massacrante, et Hendrik, malgré l'envie de rire que lui donnait la mine piteuse du malheureux chasseur, garda un sérieux convenable par égard pour l'amour-propre de son ami.

Et cette arme à feu dont la détonation lui avait causé tant d'inquiétude, était-ce bien l'énorme fusil du gros Willem ? Ce dernier répondit tout simplement par un signe affirmatif et montra du doigt à Hendrik un animal bizarre, couché dans la prairie , et qui selon toute apparence n'était mort que depuis quelques minutes.

Hendrik avança jusqu'à l'endroit où gisait le quadrupède , se pencha sur sa selle et regarda la bète avec une grande attention.

C'était en elTet une singulière créature, à peu près de la taille d'un grand basset, mais d'une forme toute dilTérente ; elle avait cet abaissement du train de derrière qui caractérise l'hyène et quelque chose de l'aspect de cet animal; toutefois son museau était plus effilé , plus pointu , son dos plus arrondi, et ses membres étaient moins forts que ceux des hyènes. Sa robe d'un gris lavé de rouge, marquée de bandes noires et transversales, augmentait encore sa ressemblance avec celles-ci, du moins avec Yhyène rayée.

Ce n'était cependant pas une hyène, mais une de ces créatures qui, n'appartenant h aucune famille de l'histoire naturelle , forment un chaînon qui semble fait pour réunir plusieurs classes d'animaux. Ces moules bizarres abondent surtout dans le midi de l'Afrique, où ils sjB trouvent à la fois parmi les oiseaux et parmi les quadrupèdes; citons comme exemples l'hyénoïde, l'hyrax, le zerda, le fennec, le gnou, le prolèle, le secrétaire , l'aigle bateleur, etc. La plupart de ces animaux étranges ne sont représentés que par une seule espèce et ne se rencontrent que dans l'Afrique australe.

La bête qui gisait aux pieds de notre chasseur, était précisément l'une de ces énigmes zoologiques.

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dont les naturalistes ne sont pas encore parvenus à déterminer la place d'une manière satisfaisante; les uns ont classé le protèle parmi les chiens, les autres parmi les hyènes, il s'en est trouvé, qui en ont fait une civette, ou, qui l'ont pris pour un renard. Il a effectivement dans sa structure anatomique et dans ses habitudes, des points de ressemblance avec tous ces animaux, dont il ne se rapproche pas d'une manière assez complète pour qu'on puisse le ranger dans l'une ou Tautre^de leurs familles ; aussi a-t-on créé à son intention le genre protèle; c'était un animal de cette espèce que notre chasseur avait sous les yeux , un protèle Delalandû , ainsi nommé du voyageur de Lalande, qui le premier en a fait la description.

Pour Hendrik et pour Willem , c'était tout simplement un aard'wolf, c'est-à-dire, un loup de terre, nom sous lequel cet animal est connu des habitants de la colonie du Gap , et qui lui a été donné parce qu'il vit au fond d'un terrier, qu'il creuse de ses propres pattes. Il est commun dans tout le midi de l'Afrique , même dans les parties habitées de cette région, où cependant il est rare de le rencontrer , car c'est un animal nocturne , et il passe toutes ses journées dans sa demeure souterraine. Mais bien qu'il ne se montre presque jamais en plein jour, il n'en révèle pas moins sa présence aux boérs par ses déprédations, et le cultivateur est

souvent appelé à constater les ravages que ce voleur de nuit commet au milieu de ses troupeaux.

Les moutons de la partie méridionale de l'Afrique sont d'une race particulière, dont le caractère distinctif est une grosse queue , formée d'une masse de graisse qui pèse fréquemment plusieurs livres, et que les ménagères de la colonie emploient pour faire la cuisine; c'est justement cette masse de graisse, retombant jusqu'à terre, qui est le morceau favori du protèle dont les ^mâchoires, beaucoup moins fortes que celles de l'hyène, lui font préférer les substances molles ; il en résulte que le matin il arrive souvent au boër de trouver ses plus beaux moutons dépossédés de leur queue précieuse par la voracité de l'aard-wolf .

Ce n'était pas la première fois qu'Hendrik avait l'occasion de voir un protèle ; il en avait môme tué plusieurs, et, s'il regardait cet animal avec une aussi grande attention , c'était pour voir à quel endroit il avait été frappé. .

« D'où venait-il donc? » demanda le jeune homme à son cousin.

« De chez lui » répondit le gros Willem ; celui-ci ajouta que c'était précisément le terrier de cet animal qui avait occasionné la chute de la girafe , et que la bête effrayée , était sortie de sa retraite au moment où il venait de se relever; que furieux contre le protèle, qui était la cause de sa mésaventure, il lui

avait traversé le corps d'une balle , ce qu'il n'aurait pas fait dans toute autre circonstance , car d'après lui cette ignoble bête ne valait pas une charge de poudre.

Ces paroles expliquaient la détonation du gros fusil de Willem.

Les deux jeunes gens se dirigèrent alors vers l'endroit où Hendrik avait laissé le blauwrbok ; leur intention était de découper la bête pour en emporter la viande ; et comme ils se mettaient à la besogne, ils furent rejoints par Hans et Arend, qui avaient suivi leurs traces.

Chacun prit en croupe un quartier de venaison,, et tous les quatre regagnèrent le bivouac.

Ils n'avaient jamais été plus joyeux, ni d'une gaieté plus franche, à l'exception du gros Willem, qui n'était pas de bonne humeur, et qui avait pour cela deux motifs : la perte de son chien favori et l'échec que venait de recevoir sa réputation de sportman ; d'autant plus que si Hendrik eut la délicatesse de s'abstenir de toute allusion à Tégard de la chute que le pauvre garçon avait faite, Hans et Arend ne furent pas aussi charitables, et plaisantèrent leur malheureux cousin de la sotte aventure qui l'avait arrêté dans sa course.

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