CHAPITRE XIX
Bfanosutre da bushman pour attirer l'autruche inàle.
Klaas et Jan s'intéressaient bien moins à la composition du mélange vénéneux qu'à l'usage auquel cette drogue meurtrière devait être employée ; ils savaient que le bushman avait Kntentîon d'essayer le jour môme la puissance de ses flèches, et ne se sentaient pas d'aise. Mieux que cela, Pacetanné leur avait promis de les faire assister à la chasse du vieux mâle, et c'était cette perspective attrayante qui les rempUssait de joie.
Il fallait attendre que le soleil fût au moment de se coucher, afin de laisser aux autruches le temps de revenir au gîte, car c'était aux environs du nid que la scène devait avoir heu.
Nos deux amis trompaient leur impatience en causant de l'aventure qui leur était promise ; ils ne doutaient du succès ni l'un ni l'autre ; la flèche empoisonnée du bushman tuerait l'oiseau, la chose était certaine; mais comment Pacetanné parviendrait-il à rejoindre l'autruche d'assez près pour lui envoyer une flèche si petite et si mince ? c'était pour
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eux une énigme. Il serait encore grand jour quand les trois bipèdes reviendraient à leur nid, et les pauvres bêtes, en voyant les ravages qu'on y avait faits le matin même, prendraient la fuite et s*en iraient, Dieu savait où.
Le bushman devait profiter du moment où elles teviendraîent avec confiance ; car elles ignoraient la disparition de leurs œufs ; mais comment échapperait-il au regard perçant des autruches? Comment approcher d'elles à portée d'un arc aussi frêle que celui du Hottentot dont la flèche n'arrivait pas à quarante mètres de l'endroit où elle était lancée?
Pacetanné avait-il l'intention d'aller se mettre à l'affût et d*y attendre le retour des oiseaux ? Il fallait alors qu'il se plaçât auprès du nid, autrement il n'aurait pas eu de chance de rencontrer les autruches, puisqu'il ne connaissait pas la direction qu'elles devaient prendre. Il semblait pourtant impossible.de se cacher dans cette plaine découverte, où l'on n'apercevait ni un buisson, ni une pierre qui pût abriter, je ne dirai pas un homme, mais un chat, dans un rayon d'un kilomètre autour du nid dévasté. Quant à se placer dans un creux du terrain pour y attendre la venue des oiseaux, il ne fallait pas y songer ; c'est un moyen qui peut réussu* à l'égard d'un lion, d'un éléphant ou d'un rhinocéros, mais qui ne parviendra jamais à tromper une autruche ; car, en dépit des apparences qui ont fait
croire que celte dernière était stupide, l'autruche est à la fois prudente et rusée ; elle remarque les moindres accidents du terrain qu'elle parcourt, et se garde bien d'approcher de son nid, sans avoir fait une reconnaissance des lieux qui aurait mis à néant tous les projets du bushman.
Mais celui-ci ne pensait nullement à se coucher dans la plaine.
Quel moyen, dès lors, voulait-il employer? Klaas et Jan avaient beau faire, ils ne le devinaient pas ; et Pacetanné, comme tous les gens habiles, ne se souciait point de divulguer ses projets ; il aimait bien mieux les révéler par ses actes que par ses paroles ; et comme les deux amis étaient eux-mêmes des chasseurs, et de plus des garçons bien élevés, ils n'adressèrent pas de questions indiscrètes au bushman et se contentèrent de regarder en silence tous les préparatifs que faisait celui-ci.
Parmi ces préparatifs, il en était un surtout qui excitait la curiosité des collégiens ; Pacetanné avait pris le petit fennec, cette espèce de renard à grandes oreilles que les boërs avaient tué le matin même, et l'avait dressé au moyen d'un certain nombre de brochettes, de façon qu'il pût se tenir debout et qu'on le prît à une faible distance pour un animal vivant.
Cette opération terminée, le bushman trouvant que le soleil était assez bas à l'horizon, mit le fennec
SOUS son bras, et, son arc à la main, se dirigea vers la plaine où les autruches allaient revenir.
Nous avons dit que les deux collégiens devaient assister à cette chasse intéressante ; mais c'était de loin qu'ils devaient en suivre les divers incidents ; il y avait deux lunettes d'approche dans les wagons, et lorsque Facetanné leur avait promis qu'ils seraient spectateurs de ses prouesses, il avait pensé aux deux longues-vues qui permettraient à Klaas et à Jan de voir tout ce qui se passerait dans la plaine sans qu'ils eussent besoin de l'accompagner.
Le bushman ne pouvait pas les emmener ; c'eût été le moyen de faire fuir les autruches dont la vue est tellement perçante, ainsi que nous l'avons dit plus haut, qu'elles découvrent le chasseur bien avant que celui-ci ait pu les apercevoir.
Sur ces entrefaites les aînés de la bande étaient rentrés au bivouac ; ils s'intéressaient à l'entreprise de Facetanné tout autant que les collégiens et n'é- . talent pas moins curieux d'en savoir les détails ; mais Klaas et Jan ne voulurent pas se dessaisir des petits télescopes dont ils s'étaient emparés, et Ton décida qu'ils grimperaient sur un arbre, d'où ils décriraient à mesure tout ce qu'ils verraient dans la plaine. De cette manière ceux qui resteraient en bas, jouiraient du spectacle par une sorte de seconde vue, suivant l'expression d'Arend.
Klaas et Jan furent donc hissés tout en haut d'un
acacia, et, se plaçant au milieu des branches, ils préparèrent les deux longues-vues dont ils allaient se servir.
De ce point élevé non-seulement ils découvraient le nid des autruches, mais leurs regards embrassaient la plaine sur une étend île considérable, et il leur était facile de voir tout ce que le bushman et les oiseaux pourraient faire.
Nous avons dit, on se le rappelle, qu'autour du nid des autruches dans un rayon de plus de cinq cents mètres, il ne se trouvait pas une broussaille derrière laquelle un chat pût dissimuler sa présence, et qu'à l'exception de quelques pierres de la grosseur d'un pavé, la plaine sablonneuse était unie comme une glace.
Nos chasseurs l'avaient déjà remarqué ; Hendrik et le gros Willem surtout, qui avaient eu d'abord l'intention de se mettre à l'affût pour attendre les autruches et qui n'avaient abandonné ce projet que parce qu'il était impossible, dans cette plaine découverte, d'échapper aux yeux de ces oiseaux vigilants.
Toutefois un peu plus loin, juste à la circonférence du cercle dont nous avons donné le diamètre, il se trouvait un buisson qui pouvait, à la rigueur, servir de cachette à un homme. Hendrik et Willem avaient bien vu cette broussaille, mais elle était si loin du nid en question, qu'ils n'avaient pas eu l'idée d'en faire usage ; cinq cents mètres de distance ! autant
valait dire cinq kilomètres. Encore si cet abrî avait été sur la piste des autruches, dans la direction qu'elles avaient prise le matin et qu'il était probable qu'elles prendraient pour revenir, on aurait pu s'y cacher dans l'espoir qu'une balle les atteindrait au passage; mais il se trouvait précisément du côté opposé, c'est-à-dire entre le bivouac et la station des autruches ; et le gros Willem, aussi bien qu'Hendrik, n'aurait jamais songé à s'en faire une embuscade.
C'était au contraire sur ce buisson que le Hotten- ' tôt fondait tout son espoir, et c'était de ce côté qu'il se dirigeait aussi vite que possible.
A quel propos? Voulait-il se cacher derrière ce massif pour y attendre les autruches ? C'était bien son intention.
Mais à quoi ses flèches pourraient-elles lui servir, tout empoisonnées qu'elles fussent, à une distance de cinq cents mètres? Que vous dirai-je, si ce n'est que le bushman savait bien ce qu'il faisait.
Prouvons-le en rapportant les paroles des collégiens qui, de leur observatoire, ne perdaient pas un seul des mouvements du vieux nègre.
« Facetanné vient d'arriver au buisson, cria Jan du haut de son acacia ; il pose son arc et ses flèches à côlé des broussailles. Le voilà qui s'en éloigne ; il se dirige vers le nid des autruches et il a toujours le fennec sous son bras ; il s'arrête ; il est à moitié
chemin.... non, il est plus près du massif que du
ils n'avaient point tôuciré aux autres» à l'exception de deux ou trois qu'ils avaient cassés pour voir s'ils étaient encore mangeables*
« Voilà Pacetanné qui revient, s'écria Jan ; il a toujours à la main l'œuf qu'il a ramassé. Mais vois* donc! je ne me trompe pas, Klaas, il le pose par terre, juste au-dessous du museau du fennec.
— Ah! s'écrièrent tous nos amis, qu'il est roué notre vieux bushman!
— Il est maintenant de retour au buisson, continua le petit Jan, et le voilà qui s'accroupit. »
Après avoir attendu quelques instants, Hendrik interrogea la vigie pour savoir si elle n'apercevait plus rien; Klaas et Jan répondirent que Pacetanné, toujours accroupi, restait complètement immobile.
Tout le secret des manœuvres du bushman reposait sur un fait d'histoire naturelle qu'il avait observé depuis longtemps; il connaissait l'antipathie que le fennec ovivore * inspire à l'autruche ovipare ', et il savait par expérience que la haine est si forte chez cet oiseau à Tégard du petit maraudeur, que jamais l'autruche n'aperçoit un fennec sans se diriger immédiatement vers lui, avec l'intention de lui casser les reins. En pareil cas, il ne sert à rien au petit quadrupède de s'enfuir; quelle que soit la rapidité de sa course, il n'a d'autre