CHAPITRE XXII
Le déjeuner interrompu.
Le lendemain les jeunes boérs dormirent la grasse matinée; ils devaient partir le jour suivant, et loin d'avoir des projets de chasse, ils voulaient au contraire laisser reposer leur monture.
Ils se levèrent donc plus tard que d'habitude, et préparèrent pour leur déjeuner la langue du gnou, à laquelle devaient se joindre du café et du pain qu'ils avaient emportés de Graaf-Reinet.
Leur pain, il faut en convenir, était plus que rassis ; mais quand même ils en auraient manqué cette privation leur eût été peu sensible.
Il y a dans le midi de l'Afrique une foule de gens pour qui le pain est un luxe à peu près inconnu-; la plupart des naturels n'y ont jamais goûté, et des milliers de colons, qui demeurent sur les frontières de la province du Gap, vivent très-bien sans en manger.
L'es habitants de l'Afrique du Sud, bo(3rs et naturels, se livrent principalement à la vie pastorale et ne s'occupent guère de la culture du sol; tout leur
DES JEUNES BOÉRS. 181
temps est consacré à leurs troupeaux de bétes à cornes, de chevaux, de chèvres et de moulons à grosses queues. Cependant les riches colons ensemencent quelques acres de terre en blé cafre^ qui est une variété de maïs, et font pour leur usage particulier une petite récolte de sarrasin; ils cultivent également plusieurs espèces de légumes : des melons, des concombres, des citrouilles; ils ont de la vigne , et possèdent de grands vergers qui leur donnent beaucoup de fruits : des poires, des pommes/ des pèches, des coings et des grenades.
Mais parmi les classes pauvres, principalement sur la frontière, c'est à peine si Ton connaît tous ces produits ; et les kraals pour le bétail sont les seules enclôtures dont soit entourée la demeure du propriétaire de troupeaux. Il est très-rare de rencontrer du pain chez les habitants de cette région, qui font leur nourriture quotidienne de biltong, ou de bœuf et de mouton frais, accommodés de différentes manières, qui ne sont pas du tout à dédaigner.
En maint endroit, le fond de la nourriture de ces pasteurs se compose de venaison (je parle des districts où le gibier n'a pas été détruit ), et Ton voit dans les parties de la province du Gap, où les gnous et les springboks sont nombreux, des piles de cornes de ces animaux autour des kraals de chaque habitation. La chaûr du gnou, ainsi que nous Tavons fait
remarquer dans Tune des pages précédentes, se rapproche beaucoup plus de celle du bœuf que de Tantilope, et quand elle est cuite dans son jus, ou dans Texcellente graisse des énormes queues de mouton dont nous ayons parlé, elle est vraiment délicieuse.
Les boêrs chassent aussi, pour en atoir la Tiande, le couagga, qui est très-commun dans cette région; mais la chair de cet animal est forte et huileuse, et n'est mangée que par les Hottentots qui font Toffice de serviteurs.
Nos jeunes amis, appartenant à de riches familles, avaient Fhabitude de manger du pain ; toutefois ils n'auraient' pas souffert d'être obligés de s'en passer ; mais ils avaient emporté plusieurs sacs de biscuits, et nous les retrouvons, le lendemain matin de leur combat avec le rhinocéros, mangeant de bon appétit leur pain dur et un morceau de langue, en attendant qu'ils prissent leur tasse de café*
Tous les six étaient de joyeuse humeur et eau* saient de l'aventure de la veille, qui, maintenant que le péril était passé, leur paraissait divertissante.
Ils déjeûnaient à loisir, comme des gens que rien ne presse, car ils avaient l'intention de demeurer jusqu'au soir dans un doux farniente ; c'est tout au plus s'ils pensaient à flâner autour du camp ; peutêtre feraient-ils un point à leurs brides ou à leurs selles, pour consolider les endroits faibles, afin d'être
prêts à franchir ]a partie du désert qu'il leur fallait traverser; mais ils n'avaient certainement pas le projet de faire autre chose.
Cependant, comme ils étaient à moilié de leur déjeûner, Congo, qui, depuis quelques instants, rôdait à la lisière des mokhalas, accourut tout essoufflé en disant qu'un certain nombre d'autruches se voyait dans la plaine.
Nos chasseurs, et surtout Klaas et Jan» accueillirent cette nouvelle en poussant des cris de joie ; un changement subit s'opéra dans leurs manières ; les mâchoires agirent avec rapidité, les morceaux de langue disparurent en un clin d'œil, le café s'avala en toute hftte, et la dernière moitié du repas fut expédiée en dix fois moins de temps que n'avait duré la première.
Huit minutes après l'arrivée de Congo , le déjeûner était fini, les chevaux bridés et les cavaliers en selle. Qui songeait maintenant à laisser reposer sa monture ! Le départ du lendemain était oublié ; une seule chose absorbait tous les esprits : chasser l'au*^ truche et prendre sa revanche de la déception qu'on avait eue quelques jours auparavant.
Mais Facetanné, où était-i), pour prendre part h raflaire et donner son avis ? Tous nos chasseurs re« connaissaient que le bushman en savait plus à l'égard des autruches que pas un d'eux, sans excepter Congo ; il en était de même de la plupart
des animaux du désert ainsi que des oiseaux et des quadrupèdes de petite taille ; ce qui n'avait rien de surprenant. Les Gafres sont un peuple pasteur qui possèdent une énorme quantité de bestiaux, et, bien que le Zoulou connût la manière de tuer les lions, les léopards , les hyènes et tous les grands carnivores de cette partie de l'Afrique, il était moins habile dans l'art de s'emparer du gibier, qui est d'une importance secondaire pour ceux qui ont de vastes troupeaux.
Mais les bushmen n'ont pas de bétail, si ce n'est parfois celui qu'ils dérobent aux griquas ^ et aux boërs nomades, bétail qu'ils ne conservent pas et qu'ils tuent pour s*en nourrir, aussitôt qu'ils l'ont amené chez eux. L'absence d'animaux domestiques, jointe à la nécessité de manger de la viande, pousse donc les bushmen à faire usage de toutes les ressources de leur esprit pour se procurer du gibier^ qui, chez cette peuplade errante, comprend tous les animaux de la création, depuis la chenille et la sauterelle jusqu'à la girafe et à l'éléphant.
Il en résulte que ceux qui mènent un pareil genre de vie finissent par acquérir une connaissance parfaite des animaux sauvages qui peuplent la contrée, de leurs habitudes, de leur demeure et de la manière dont on peut les tuer ou les prendre. Or il se
1. On appelle griquas tous les mulâtres d'origine hollandaise qui habitent les environs du Cap. {Note du traducteur,)
Irouvail précisément que Facetanné, même parmi ses compatriotes, passait pour fort habile à cet égard, et qu'il ayait toujours été considéré dans son propre pays comme un très-grand chasseur.
Mais où était-il donc au moment où il s'agissait de faire preuve de sa supériorité? Il y avait plus d'une heure qu'on ne l'avait aperçu ; d'après Congo, il avait mené paître les bœufs dans la prairie et probablement il s'y trouvait encore.
Quelqu'un proposa de l'envoyer chercher, mais les autres s'y opposèrent en disant que ce serait trop long ; suivant le rapport de Congo, les bœufs étaient assez loin du camp ; il faudrait au moins une demi-heure pour que Facetanné pût revenir, et quand il arriverait, les autruches pourraient avoir disparu.
Impossible d'attendre Facetanné, il fallait se passer de lui ; et donnant le signal du départ, Hendrik lança son cheval du côté de la plaine déserte, où il fut suivi de tous les chasseurs.
Hans et lei auiruchea.
Mais ce n'était pas par ce motif que les jeunes chasseurs doutaient du sexe des autruches ; c'est parce que celles-ci, placées à l'est du point d'obser* vation, étaient en pleine lumière, et que nos amis en les regardant, avaient le soleil dans les yeux.
Malgré cela, les jeunes gens avaient pu les compter et croyaient d'une manière à peu près certaine que sur les huit bipèdes, il y avait cinq femelles et trois mâles.
Les sept autruches qui étaient réunies, ne parais* saient pas disposées à partir. Quelques-unes allaient et venaient d'un pas tranquille, baissant la tète de temps à autre pour ramasser une becquée de sable ou un caillou, du moins à ce que pensaient nos chasseurs ; il fallait bien qu'il en fût ainsi, car il n'y avait pas l'ombre de végétation à l'endroit où elles se trouvaient. Les autres étaient accroupies sur les cuisses, leurs grandes jambes repliées sous le ventre, ou bien étaient couchées sur le sable et poudroyaient absolument comme le font les poules et les dindes pendant la belle saison ; il est facile de comprendre que le nuage de poussière qui flottait autour d'elles, ajoutait encore à la difficulté de reconnaître leur sexe.
Elles n'étaient pas fort éloignées de la lisière du bois, et le mâle qui se tenait à l'écart en était encore plus rapproché ; il se dirigeait vers ses pareils, et mangeait tout en marchant ; ce détail confirmait les
paroles du Zoulou qui, en apportant la nouvelle de la présence des autruches, avait dit qu'un vieux mâle était à peine à deux cents mètres du bivouac, dont il s'éloignait alors comme il le faisait maintenant.
Peut-être en avait-il été si près qu'on aurait pu le tirer avant de sortir du bois. Quel dommage, pensaient Klaas et Jan d'avoir été prévenus si tard !
L'intention de nos chasseurs était de cerner les autruches, et c'était pour aviser au moyen d'y parvenir qu'ils examinaient les mouvements de ces bipèdes. Ces derniers se trouvaient fort oin du nid qui avait été pillé; il n'était pas prbbable qu'ils eussent la moindre parenté avec les malheureux auquel ce nid appartenait, car ils auraient entendu parler de la catastrophe et, contraints de revenir sur les lieux, ils n'auraient pas eu ces manières pleines de calme et d'assurance qu'ils avaient actuellement. Il était certain que les femelles, dont la flèche empoisonnée du bushman avait tué le mâle, n'étaient point au nombre de celles que voyaient nos chasseurs, car elles ne seraient pas revenues sur le théâtre de cette tragédie récente.
Toujours est-il que nos boërs se félicitaient de voir ces autruches à un endroit différent de celui où ils avaient aperçu les précédentes ; non pas qu'ils s'inquiétassent des liens de famille que celles-ci pouvaient avoir, mais parce que la place qu'elles
occupaient était beaucoup plus favorable à Texécution du plan qui avait été formé. C'était une espèce de large baie, entourée d'arbrisseaux et de buissons d'acacias, et où s'enfonçait un éperon du désert, qui par conséquent ne se rattachait que d'un côté à l'immense plaine dont il s'agissait de fermer le passage aux autruches.
Cette disposition du terrain permettait aux chasseurs de parcourir sous bois une partie du circuit qu'ils avaient à faire pour cerner les oiseaux, et les mesures qu'ils devaient prendre furent immédiatement arrêtées.
Hendrik et Willem, dont les chevaux étaient les plus rapides, devaient gagner les deux extrémités de la baie , sortir du fourré, marcher à la rencontre l'un de l'autre, et s'arrêter de manière à couper la retraite aux autruches.
Hans et Arend , parcourant la même voie , resteraient à couvert jusqu'au moment où les preniiers gagneraient la plaine, se montreraient ensuite et détourneraient les oiseaux s'ils venaient de leur côté.
Klaas et Jan devaient à leur tour suivre la trace de leurs aînés, afin de compléter le cercle, et attendre à l'endroit où on leur avait dit de s'arrêter, qu'on leur indiquât ce qui leur restait à faire.
Les six cavaliers partirent donc en même temps, les uns prenant à gauche, tandis que les autres
allaient à droite. Congo avait reçu Tordre de ne sortir du fourré , que lorsque Hendrik et Willem déboucheraient dans la plaine ; il devait imiter complètement les chasseurs , avec cette différence qu'il n'avait pas d'autre monture que ses jarrets de sauvage.
Si les autruches laissaient le temps à Hendrik et à Willem de gagner le poste qui leur était assigné , il était probable que la chasse serait intéressante et qu'il y aurait mort ou capture de l'un des oiseaux géants. Lorsque l'autruche est assaillie de tous les côtés, elle perd la tète, devient stupide, et rien n'est plus aisé que de la rabattre sur les chasseurs qui sont placés à l'affût.
C'était, comme on le voit, une question de temps; mais il en faudrait beaucoup , et cela devenait une affaire de patience; la partie du désert où étaient les oiseaux n'avait pas moins de trois milles de large, c'est-à-dire, près de cinq kilomètres; il fallait qu'Hendrik et Willem parcourussent deux fois cette étendue avant de gagner la plaine , et cela à travers des broussailles qui les forceraient d'aller au pas.
Pendant longtemps , Congo fut le seul des chasseurs qui pût suivre les mouvements des autruches; les boërs étalent au milieu du fourré et n'apercevaient les oiseaux que de loin en loin , quand par hasard une éclaircie leur permettait de les décou-
vrir; d'ailleurs ils avaient trop grande hâte d'arriver à leurs postes respectifs pour s'arrêter dans l'intervalle qui les en séparait. Les instants étaient prédeux, car si les coureurs qu'ils cherchaient à surprendre venaient à s'effrayer et à gagner le désert, il serait inutile de tenter de les y poursuivre, et toute la peine qu'ils auraient prise serait totalement perdue'. Aucun d'eux ne pensait donc à regarder les autruches, si ce n'est parfois pour s'assurer qu'elles ne s'étaient pas enfuies, et tous se pressaient d'atteindre la place qui leur était désignée.