CHAPITRE H
Bushman et Zoulou.
J'ai dit, en commençant, que nos jeunes amis étaient campés sur le bord de la rivière d'Orange ; mais dans quel but sont -ils venus s'y établir?
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L*enclroit où ils se trouvent esta une bien grande distance de la maison paternelle , à bien des jour* nées de marche de la colonie du Gap. Il n'y a pas une seule ferme dans le voisinage, pas un blanc n*a pénétré jusque-là, si ce n'est parfois un de ces trafiquants aventureux qui vont troquer leurs marchandises jusqu'au centre de l'Afrique; ou bien un pasteur nomade qui a conduit son troupeau dans, ces lieux à peine connus; mais le pays n'en est pas moins complètement inhabité; c'est toujours le désert.
Et dans quelle intention les Van Wyk et les Von Bloom ont-ils pénétré dans cette région déserte ?
C'est tout simplement pourchasser.
Il y a longtemps que cette expédition est résolue; depuis leur grande chasse à l'éléphant, les bushboys n'ont poursuivi aucun gibier; Hendrik et Arend sont retournés sous les drapeaux , Hans et Jan sont allés au collège, ainsi que, notre ami RIaas; il n'y a que le gros Willem qui, de temps à autre, ait chassé l'antilope et différents animaux que l'on trouve encore aux environs des fermes. Mais, cette fois, l'intention de nos chasseurs est de s'éloigner des frontières de la province du Gap. Ils ne se sont pas fixé de limites , et doivent aller jusqu'où bon leur semblera, sans s'inquiéter delà distance; ils en ont la permission ; et fturs familles leur ont donné tout l'équipement nécessaire pour réaliser
leur projet ; ils possèdent chacun un bon cheval ; de plus , chacune des deux triades est suivie d'un grand chariot ou wagon , destiné au transport des objets de campement et qui doit, en outre, servir de tente à nos amis. Les chariots , à leur tour , ont chacun leur conducteur, et leur attelage composé de dix bœufs à grandes cornes ; vous pouvez les voir non loin des jeunes gens , en compagnie d'une petite meute de chiens à Tair rogue, au poil rude et qui doivent servir à chasser l'antilope ; les bœufs et les chevaux sont attachés aux wagons ou à des arbres, et les chiens sont groupés autour du feu dans des attitudes variées.
Le bivouac renferme encore deux singuliers individus qui méritent bien quelques lignes; ce sont en effet deux personnages importants , car sans eux, les wagons seraient une chose embarrassante. Je parle des conducteurs de ces deux véhicules, et jamais Automédon sur son siège armorié, ne fut plus fier de son poste qu'ils ne le sont eux mêmes de l'emploi qu'ils occupent.
Vous connaissez l'un de ces deux personnages : cette grosse tête , ces pommettes saillantes , ce nez épaté , ces narines élargies , ces petits yeux fendus obliquement, ainsi qu'on l'observe dans la race mongole, ces mèches courtes de laine frisée, plantées çà et là sur cet tnorme crâne , ce teint d'un jaune fuligineux , ce corps informe et trapu , d'un
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mètre vingt de hauteur, à peine couvert d'une chemise de flanelle rouge et d'une culotte de peau brune, tout cela vous rappelle certainement Pacetauné , votre ancien favori.
C'est lui-même en effet; et bien que trois hivers aient passé sur sa tête nue depuis que nous l'avons quitté , Pacetanné , le bushman , n'offre pas le moindre changement ; les touffes minuscules de sa toison parsèment toujours son crâne et son occiput; elles ne sont ni plus claires, ni moins brunes; son visage a conseiTé cette grimace joyeuse et bienveiljùnle qui chez lui remplace le sourire; c'est toujours le fidèle serviteur, l'adroit charretier , l'homme de ressources qu'il était autrefois ; et comme à l'époque où vous l'avez connu, c'est lui qui dirige le chariot des Von Bloom.
Quant à l'individu qui mène le wagon des Van Wyk, il diffère autant de Pacetanné qu'un cerf d'un ourson .
Il a d'abord ufi mètre quatre-vingts, c'est-à-dire qu'il est d'un tiers plus grand que le Hottentot, et cela sans souhers, car il n'en a jamais eu, mais non pas sans chaussures , puisqu'il porte des sandales.
Beaucoup plus foncé que le bushman, il est cependant plutôt couleur de bronze que véritablement noir; ses cheveux, bien que légèrement crépus, sont plus grands que la laine de son camarade , et n'ont
pas cette tendance marquée de la toison du Holtentot à prendre racine par les deux bouts. Le nez du bushman est concave , celui de l'autre est convexe , oh peut dire aquilin ; un œil perçant "et bien ouvert , des dents blanches et régulièrement rangées, des lèvres d'une épaisseur moyenne , un corps et des membres bien proportionnés, une attitude pleine de noblesse et de fierté , donnent à cet individu un air de grandeur qui contraste de la manière la plus frappante avec le tronc massif et l'aspect grotesque du bushman.
Son costume n'est pas sans grâce ; il est composé d'une petite jupe serrée à la taille et tombant à micuisse ; rétotîe de cette jupe est singulière ; ce n'est pas même un tissu , mais une frange, une draperie formée de longs poils blancs qui flottent en liberté; véritable costume de sauvage , cette draperie est constituée par là réunion d'un certain nombre de queues d'une espèce d'antilopes appelées gnous et qui sont suspendues tout simplement à la ceinture; une sorte de palatine du môme genre couvre les épaules de cet homme , qui porte des anneaux de cuivre aux chevilles et aux poignets ; un bouquet de plumes d'autruches se balance sur sa tête et un collier de grains de verre forme le complément de sa parure; il s'appelle Congo , appartient à la nation des Cafres , et c'est lui qui est chargé de conduire le wagon des Van Wyk.
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« Un Cafre, conducteur de chariot! c'est impossible , dites- vous ; un guerrier dont l'âme est si haute ne peut pas descendre à un pareil office. » La chose est vraie pourtant; des Cafres, et par milliers , servent maintenant dans la province du Gap , et y remplissent des fonctions beaucoup moins relevées que celles de conducteur de chariot , qui ne sont nullement considérées comme infimes par les habitants de la colonie; on rencontre souvent les fils des plus riches boérs , montés sur le siège d'un v^agon et maniant le fouet de bambou avec l'adresse d'un bouvier consommé.'
Il ne faut donc pas être surpris de ce que le chariot des Van Wyk est dirigé par un Cafre. C'est d'ailleurs pour fuir le joug despotique de Chaaka , monstre sanguinaire, dont la tyrannie lui était odieuse, que Congo s'est réfugié sur le territoire anglais où il fut accueilli et protégé par les colons. Il est devenu, depuis cette époque, un membre utile d'une société civilisée, bien que le souvenir de la patrie soit toujours assez puissant dans son cœur pour lui faire garder son costume national.
Qui pourrait l'en blâmer ? Drapé dans son ample kaross* de peau de léopard, qui retombe de ses épaules comme une toge , avec sa jupe flottante de poils argentés, ses anneaux de métal, brillant à la
y Manteau des indigènes de l'Afrique australe.
clarlé de la flamme , il présente un aspect sauvage , il est vrai, mais d'une grandeur étrange. Assurément, personne ne blâmera Congo le Zoulou de tenir à montrer sa belle taille dans un costume qui la fait si bien valoir.
Et tout le monde l'approuve en effet; du moins parmi nos jeunes boérs, tous l'admirent sans lui porter envie.
Je me trompe ; il est quelqu'un, parmi ceux qu'il accompagne, dont les sentiments à son égard ne sont rie» moins qu'affectueux , quelqu'un qui ne saurait écouter de sang-froid les louanges du magnifique Zoulou : c'est Facetanné le Hottentot. Nous avons dit la rivalité qui existe entre le gros Willem et Hendrik à propos de chasse, entre Klaas et le petit Jan au sujet de la pipée; mais réunissez les sentiments des quatre jeunes chasseurs, multipliezles plusieurs fois les uns par les autres, et vous n'arriverez pas à la somme d'émulation jalouse qui se manifeste sans cesse entre les fouets rivaux du bushman et du Zoulou.
Congo et Facetanné sont les seuls serviteurs qui aient suivi les jeunes boërs. Non pas que le riche Von Bloom, qui est maintenant landdrost, c'est-àdire premier magistrat du canton , et son ami Van Wyk , dont la fortune est plus grande encore , ne fussent en position de fournir à leurs fils une vingtaine de domestiques. Ils n'en ont rien fait cepen-
dant , non par économie, je vous l'assure ; mais les deux vieux soldats ne sont pas hommes à dorloter des garçons et à leur prodiguer tous les raffinements du luxe.
c Ces jeunes gens veulent aller à la chasse , dirent un jour les deux amis ; fort bien, mais qu'ils en aient la peine en même temps que le plaisir. » Et là-dessus ils leur souhaitent bon voyage en leur donnant ce qui est nécessaire à l'accomplissement de leur projet , c'est-à-dire un bon cheval qui les porte, et un chariot et des bœufs qui traînent leurs provisions et les dépouilles des animaux qu'ils auront la chance de tuer.
Nos jeunes boërs, au surplus, n'ont pas besoin de domestiques ; ils savent fort bien se servir eux-mêmes. Le plus jeune d'entre eux pourrait, au besoin, dépouiller une antilope et en faire griller les côtelettes sur le feu qu'il aurait allumé. C'est à cela, d'ailleurs, que se borneront tous leurs procédés culinaires ; leur estomac vigoureux n'en demande pas davantage, et leur bon appétit, aiguisé parla chasse, leur tiendra lieu des saudes les plus savoureuses que le génie des Carême ait jamais inventées.
D y a déjà plusieurs semaines que nos jeunes gens sont partis de Graaf-Reinet ; mais bien qu'ils aient déjà beaucoup chassé , ils n'ont pas encore aperçu de gros gibier ; c'est à peine s'il leur est arrivé quelque aventure qui mérite d'être citée.
Depuis deux jours ils sont en grande discussion ; traverseront-ils la rivière, et, se dirigeant vers le nord , se mettront-ils en quête de girafes et d'éléphants, ou bien resteront-ils sur la rive méridionale, où ils se contenteront de poursuivre différentes espèces d'antilopes? Bref, après un long débat, il fut décidé qu'on franchirait la rivière d'Orange et qu'on passerait au nord du fleuve tout le reste du temps dont on pouvait disposer, c'est-à-dire la fin des vacances.
Le gros Willem avait été Tardent promoteur de cette proposition, qui avait été chaudement soutenue par le naturaliste. Willem éprouvait un vif désir de chasser le buffle et l'éléphant, car il n'avait jamais eu l'occasion d'affronter d'une manière sérieuse ces géants de la forêt; et le jeune savant n'était pas moins désireux que le chasseur de pénétrer dans une région où il se trouverait en face d'une flore nouvelle..
Quelque bizarre que cela paraisse, il n'en est pas moins vrai qu'Arend opinait pour qu'on revînt à Graaf-Reinet, et chose plus étrange encore, Hendrik, malgré sa passion pour la chasse, était du même avis.
Mais il n'est pas de phénomène que l'on n'arrive à comprendre lorsqu'on l'examine savammept et avec attention, et la conduite des deux cornettes finit par s'expliquer.
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Hans Von Bloom insinua qu'une petite brune qu'on appelait Wilhelmine pouvait bien être pour quelque chose dans l'opinion de son frère ; et le gros Willem, qui avait l'habitude de parler sans ambagc, affirma carrément que c'était sa sœur Gertrude qui attirait le bel Arend du côté de la maison.
Toujours est-il que l'affirmation de l'un et la supposition de l'autre suffirent pour empêcher Hendrik et Arend de s'opposer plus longtemps au projet du gros Willem ; et que, rougissant jusqu'aux oreilles, ils s'estimèrent bien heureux de terminer la discussion en approuvant l'itinéraire qui leur était présenté.
•« En avant donc et au nord ! s'écrièrent les chasseurs; au nord, oti l'on rencontre l'éléphant et la girafe ! »
C'est au moment où les jeunes boërs viennent de se raUier à ce mot d'ordre que nous les trouvons sur la rive gauche de la rivière d'Orange, en face d'un gué bien connu qu'il s'agit pour eux de franchir. Malheureusement le fleuve a grossi tout à coup, et il a fallu camper au bord de l'eau en attendant que la crue ait baissé, de manière à permettre le passage.