CHAPITRE III
Manière de traverser un gué.
Le lendemain matin nos chasseurs étaient levés au point du jour, et leur premier mouvement fut d'aller voir où en était la rivière ; à leur grande satisfaction l'eau avait baissé de plus d'un mètre, ainsi qu'il était facile do s'en convaincre par la trace qu'elle avait imprimée aux arbres de la rive.
Toutes les rivières du midi de l'Afrique, ainsi que tous les cours d'eau qui arrosent les régions tropicales, surlout lorsque le pays est montagneux, gran dissent beaucoup plus rapidement que celles de la zone tempérée. On explique ce fait par l'énorme quantité d'eau que répandent les pluies des tropiques, où elles ne tombent pas comme ici par gouttes éparses, mais où littéralement elles se versent en nappe abondante pendant plusieurs heures de suite, d'où il résulte que le sol est complètement saturé d'eau et que les fleuves sont torrentiels.
Nos orages nous en fournissent un exemple , lorsqu'en été leurs gouttes volumineuses transforment.
en quelques minutes, les ornières en ruisseaux et ceux-ci en rivières.
Chez nous ces averses ne sont pas de longue durée; c'est à peine si elles se prolongent pendant une demi-heure; mais figurez- vous qu'elles puissent durer sept ou huit jours, et vous comprendrez les inondations effrayantes qui se produisent sous les tropiques.
Il n'est pas moi'US facile de vous expliquer la cause du prompt abaissement des rivières africaines; ce sont les nuages qui la plupart du temps les alimentent, et non pas, comme chez nous, les sources, les glaciers et les neiges ; il est donc naturel que, dès Tinstant où la pluie a cessé, les rivières diminuent tout à coup; ajoutez-y l'évaporation produite par un soleil brûlant, la quantité d'eau qui est naturellement absorbée par un sol. desséché, et vous ne serez pas surpris de la rapidité avec laquelle diminuent les eaux gonflées de ces rivières.
Nos jeunes chasseurs trouvèrent donc à leur réveil que le Gariep (c'est ainsi que les indigènes nomment la rivière d'Orange) avait baissé pendant la nuit; mais ils ne savaient pas si elle était guéable; ils avaient bien la certitude que les Hotlentots, les Béchuanas, les trafiquants et les boërs nomades passaient ordinairement la rivière en cet endroit; il restait toujours à savoir quelle était la profondeur actuelle du fleuve, aujourd'hui qu'il se trouvait dé-
bordé. Aucun signe, aucun indice ne pouvait le leur apprendre; Teau épaisse et jaune, comme il arrive en général après une crue subite, ne permettait pas qu'on pût en voir le fond ; il était possible qu'elle n'eût pas plus d'un mètre, mais elle pouvait en avoir deux; le courant était rapide, et la prudence conseillait de ne pas s'engager à l'aventure.
Comment faire? ils étaient impatients de se trouver sur l'autre rive ; mais par quel moyen traverser le fleuve sans courir de dangers?
Hendrik proposait de franchir le gué à cheval; si sa monture perdait pied, elle n'en arriverait pas moins, disait-il, sur l'autre bord en se mettant à la nage ; le gros Willem, ne voulant pas en fait d'audace être battu par Hendrik, appuyait cette proposition; mais Hans qui était l'atné de tous, nos chasseurs et dont les conseils pleins de sagesse étaient généralement bien accueillis, s'opposait à ce que l'expérience fût tentée. Une fois les chevaux à la nage, la rapidité du courant pouvait les entraîner à la dérive, dans un endroit où il leur serait impossible de gravir les bords du fleuve, et cavaliers et montures seraient infailliblement perdus.
D'ailleurs, ajoutait le naturaliste, en supposant même que les chevaux pussent se rendre en nageant sur la rive opposée, la chose était impraticable aux bœufs et aux wagons, et il devenait inutile de traverser la rivière dès l'instant que ceux-ci ne pou-
valent pas la franchir. Il valait mieux attendre que le fleuve eût repris le niveau qu'il avait ordinairement; ce qui, après tout, ne les retiendrait p^s plus de vingt-quatre heures à l'endroit où ils étaient
campés.
Le conseil était bon ; Hendrik et le gros Willem le reconnurent ; mais celui-ci n'en désirait pas moins vivement se trouver au milieu des buffles et des girafes, et en dépit du danger, il éprouvait la tentation la plus grande de passer à l'autre bord; Hendrik partageait cette envie, moins par amour pour la chasse que par passion pour les aventures, car s'il avait un défaut, c'était la témérité.
Comme il était évident que la traversée, même à la nage, était impossible aux bœufs qui traînaient les chariots, le gros Willem et Taudacieux Hendrik se résignèrent, bien que d'assez mauvaise grâce, à passer un jour de plus sur la rive gauche du fleuve.
Mais ils n'attendirent pas même jusqu'au soir; une heure après, non-seulement les cavaliers et les montures, mais les wagons et les bœuf? avaient passé l'eau et parcouraient la plaine qui s'étendait sur l'autre rive.
Qui avait pu motiver ce changement de résolution de la part de nos chasseurs? Comment s'étaient-ils assurés que la rivière était assez basse pour être franchie par les bœufs? C'est à Congo qu'ils en étaient redevables.
Tandis qu'ils se demandaient quelle pouvait être la profondeur du fleuve, le Zoulou était sur le bord de Teau et jetait de gros cailloux dans la rivière; nos amis supposant qu'il s*amusait, ou qu'il se livrait à quelque pratique superstitieuse, ne firent pas attention à lui et continuèrent à discuter ; mais le Hottentot suivait des yeux l'opération du Cafre et témoignait par son visage attentif du profond intérêt qu'il prenait à la chose.
Bientôt un éclat de rire méprisant de Pacetanné, suivi de paroles quelque peu ironiques, attirèrent les regards des jeunes gens sur le bushman et sur le Zoulou.
Œ Congo ? s'écriait Pacetanné, pauvre fou ! toi chercher à connaître la profondeur en s'y prenant de la sorte! y penses-tu, vieux craqueur ! »
Le Zoulou n'accorda pas la moindre attention à cette apostrophe insultante et continua de lancer des pierres dans l'eau du fleuve. Les chasseurs, qui maintenant avaient les yeux sur lui, observèrent qu'il ne jetait pas ses cailloux avec indifférence, mais de façon à prouver qu'il agissait dans un but déterminé. Chaque fois qu'il avait jeté l'une de ces pierres, il se penchait en avant, l'oreille inclinée à la surface de l'eau, et paraissait écouter avec soin le bruit que faisait son projectile en plongeant dans la rivière. Il se relevait dès qu'il n'entendait plus rien, et lançait, mais au delà du précédent, un
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nouveau caillou dont il suivait la chute avec la même attention.
« Qu'est-ce que fait donc ton zoulou?»» demanda Hendrik à Willem, qui était Fun des maîtres de Congo.
— Je n'en sais rien, répondit le jeune Van Wyk; c'est probablement quelque ruse de son pays, il en a pour toutes les circonstances ; mais je ne devine pas, quant à présent, quel peut être le motif de son opération. Ohé! Congo, s'écria Willem, qu'est-ce que tu fais là, mon garçon?
— Moi trouver la profondeur de la rivière, répondit le zoulou d'un air grave.
— Crois-tu y parvenir en t'y prenant de la sorte ? >
Le nègre fit un signe affirmatif.
« Boush ! » s'écria Facetanné, dont la jalousie ne pouvait supporter l'attention qu'on accordait à son rival; « vraie sottise, vieux fou! lui rien connaître, et lui rien pouvoir dire. »
Le Gafre, cette fois encore, supporta en silence les paroles du bushman, qui néanmoins commençaient à l'irriter, et continua son opération jusqu'au moment où le dernier de ses cailloux tomba dans feau à peu près à un mètre de la rive opposée , c'est-à-dire à plus de cent mètres de l'endroit où il se trouvait lui-même. Se redressant alors et se tournant du côté des boërs, il
leur dit avec une assurance, toutefois mêlée de respect :
« Menhir, vous pouvoir passer le gué. »
Nos amis le regardèrent avec des yeux incrédules.
« Quelle profondeur penses-tu qu'il puisse avoir?» lui demanda l'aîné des Von Bloom.
Le Cafre posa la main sur sa hanche, voulant dire ainsi qu'il aurait de l'eau jusqu'à la ceinture.
« Boush! s'écria Facetanné; l'eau être deux fois plus profonde ; lui vieux fou et vouloir tout noyer.
— Toi..., ce serait possible, » répondit le zoulou avec calme, en toisant du regard le Hottentot, dont la taille peu élevée excitait son mépris.
Les chasseurs éclatèrent de rire, et Facetanné, piqué au vif, resta quelques instants sans pouvoir répondre à son rival; mais quand il retrouva la parole : « Vieux nègre, lui dit-il, baliverne que tout ça, et bon pour le discours; toi bien prudent, n'est-ce pas? faire emporter les chariots et noyer tous les bœufs ; mais toi essayer le passage, puisqu'il n'est pas profond ; traverse-le d'abord, grand faiseur d'embarras. »
Facetanné croyait avoir triomphé du zoulou; il ne supposait pas . que ce dernier osât franchir la rivière en dépit de son assurance, et il était loin de penser à l'humiliation qui l'attendait.
A peine avait-il défié son rival de traverser l'eau
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du fleuve, que le zoulou descendit la berge et se trouva immédiatement au bord du gué.
Les chasseurs, devinant son intention, lui crièrent de rester sur la rive et de ne pas commettre une imprudence qui pouvait lui être fatale.
Mais le bushman avait piqué l'amour-propre de Congo, et celui-ci n'écouta point les avertissements qui lui étaient adressés ; toutefois, il ne se précipita pas dans le fleuve d'une façon irréfléchie; mais agissant avec le calme dont il ne se départait jamais, il se baissa et prit au bord de l'eau une énorme pierre qui ne pesait pas moins de .cinquante kilogrammes ; puis, l'élevant au-dessus de sa tête, et la maintenant dans cette position, il s'engagea dans la rivière d'un pas ferme et hardi.
Les chasseurs, que cette manœuvre avait d'abord étonnés, comprirent bientôt dans quel but le zoulou s'était muni de cette grosse pierre ; il voulait augmenter son propre poids, afin d'opposer plus de résistance au courant du fleuve. Le succès ne tarda pas à couronner son audace ; car, au bout de cinq minutes, il abordait sur l'aut c rive, où il se trouvait sain et sauf.
Recevant les acclamations des chasseurs, aux- , quelles le bushman ne mêla pas sa voix, Congo revint sur le bord où l'attendait son attelage, et où il fut salué de nouveau par les applaudissements des boërs. Les bœufs furent mis immédiatement aux
wagons, les chevaux harnachés, les cavaliers se mirent en selle, et les chasseurs, les chiens, les chevaux et les bœufs, eurent bientôt franchi le fleuve et se dirigèrent vers le nord.
CHAPITEE IV.
De Tautre côté de la riyière d*Oraiige.
Jusqu'à présent, nos chasseurs n'avaient pas eu la moindre aventure qui valût d'être relatée ; mais ils n'eurent pas plutôt laissé derrière eux la rivière d'Orange , qu'ils furent témoins d'un fait assez intéressant pour mériter qu'on le rapporte, et qui se passa précisément en face du premier endroit où ils s'arrêtèrent après avoir traversé le Gariep.
Ils avaient choisi, pour y établir leur bivouac, le bord d'une mare située au milieu d'une vaste plaine où se .trouvaient réunies de l'herbe et de l'eau, condition excellente pour des voyageurs, bien que toutes les deux fussent d'une qualité médiocre. Çà et là, des buissons, des massifs d'arbustes peu élevés couvraient la plaine, et dans l'intervalle qui séparait ces massifs et ces broussailles, apparaissaient les forteresses des termes mordax^ ou fourmis
blanches, dont les dômes s'élevaient à plusieurs mètres au-dessus du sol.
Les jeunes boérs venaient de terminer leurs préparatifs d'installation et de détacher leurs bœufs, afin que ceux-ci pussent brouter l'herbe qui croissait autour de la mare, lorsqu'ils entendirent crier par le bushman :
c Des lions , des lions ! »
Tous les regards se dirigèrent du côté que désignait le Hottentot; la chose était réelle, et nos chasseurs aperçurent un gros Uon à crinière noire qui traversait la plaine de l'autre côté de l'endroit où pâturaient les bœufs. Il avait découvert ces derniers en débuchant des broussailles, et après avoir fait quelques pas , il s'accroupit dans Therbe et guetta ces animaux, comme un chat fait d'une souris, ou comme une araignée guette une mouche insouciante.
Les chasseurs avaient à peine eu le temps de faire l'observation que je viens de vous transmettre, lorsqu'un autre hon sortit du même fourré et trottant d'un pied furtif , se dirigea du côté de celui que nous avons déjà vu; c'était une Honne ainsi que le prouvait l'absence de crinière, et la forme de son corps qui se rapprochait de celle du tigre ; elle était peu inférieure à son compagnon pour la taille, et n'avait ni moins de puissance, ni moins de férocité.
Lorsqu'elle fui arrivée à Tendroit où le lion était assis dans l'herbe , elle se plaça auprès de lui , et tous deux, la face tournée vers le camp des chasseurs, jetèrent sur les bêles à cornes des regards de convoitise.
Les chevaux , les hommes et les chiens étaient en vue des lions , mais qu'importait à ces derniers. Une proie plus appétissante se trouvait en face d'eux , et ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour la saisir; évidemment ils comptaient bien souper d'un morceau de bœuf ou tout au moins d'un quartier de cheval.
C'était la première fois, depuis qu'ils étaient partis de Graaf-Reinet, que nos chasseurs apercevaient des lions ; ils avaient à diverses reprises découvert la piste ou entendu le rugissement du roi des animaux qui rôdait près de leur bivouac; mais c'était la première fois, nous le répétons, que Sa Majesté Léonine apparaissait à leurs regards et la présence du monarque chevelu et de sa compagne éveilla dans le camp des jeunes boërs une émotion assez vive, qui, tranchons le mot, pouvait passer pour de la peur.
Ils tremblèrent tout d'abord pour eux-mêmes ; et Pacetanné et le Zoulou ne furent pas exempts d'une certaine inquiétude à l'égard de leur peau noire; toutefois cette crainte personnelle , ne tarda pas à se dissiper; on pouvait affirmer que les lions n'at-
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laqueraient pas les chasseurs ; il est tellement rare que pareille chose arrive ! C'était des animaux qu'ils méditaient la perte; et les hommes n'avaient rien à craindre, tant que les lions trouveraient à leur portée un bœuf ou même un cheval; aussi nos jeunes chasseurs, après un instant de réflexion, recouvrèrent-ils leur sang-froid.
Mais ce n'était pas un motit pour que nos boêrs permissent aux félins de dévorer l'une ou l'autre de leurs bêtes ; ils se seraient trouvés dans un grand embarras si leurs attelages avaient été décimés ; il fallait au plus vite aviser au moyen de protéger les bœufs et les chevaux, et construire un kraal où ces derniers pourraient être à l'abri.
Les lions étaient toujours à la même place où ils conservaient leur attitude menaçante; il n'était pas probable néanmoins, qu'ils vinssent attaquer les bœufs , tant que ceux-ci resteraient dans le voisinage du camp. Jamais les Dons n'avaient aperçu de chariots, et cet énorme objet, dont ils ignoraient l'usage , était assez redoutable à leurs yeux pour les tenir à distance; ils attendaient l'un et l'autre que les bœufs s'éloignassent de cette ma- . chine, ^ui leur causait une certaine inquiétude, ou que l'obscurité leur permît de se glisser auprès d'eux sans que personne ne pût les voir.
Dès qu'il fut bien avéré qu'ils n'avaient pas le projet de s'emparer immédiatement de leur proie.
Hendrik et Willem, montant à cheval, se dirigèrent avec précaution vers l'endroit ou paissaient les botes à cornes, et les ramenèrent tout doucement du côté opposé de la mare. La garde du troupeau fut confiée à Klaas et à Jan, tandis que tous les autres, y compris les deux nègres, s'armant de haches et de cognées , s'en allèrent dans un hallier voisin, formé S acacia detineiis, arbuste couvert d'énormes épines qui l'ont fait surnommer : attends un peu. Une demi-heure après nos amis avaient assez de broussailles pour constituer, avec le secours des wagons, un kraal fortifié où les chevaux et les bœufs furent conduits sans délai.
Nos chasseurs étaient complètement rassurés; ils firent un grand feu de chaque côté de l'enceinte qui renfermait les bestiaux ; la flamme, il est vrai, ne suffit pas toujours à éloigner les lions, mais c'était une bonne mesure , et en cas d'attaque , ils se fiaient à leurs armes.
Quant à eux personnellement, ils couchaient dans leurs chariots où ils n'avaient rien à craindre; il aurait fallu qu'un lion fût terriblement affamé pour chercher à s'introduire dans le kraal où étaient maintenant les bœufs , et quelle que soit la faim dont il puisse être dévoré, jamais. ce terrible animal n'attaquera un v^agon, il n'y pensera môme pas.
Cette besogne terminée, les chasseurs vinrent
s'asseoir auprès du feu et s'occupèrent de préparer leur souper.
Il ne leur restait pas autre chose à faire cuire que de la viande boucanée*. Le dernier morceau de la venaison qu'ils s'étaient procurée en deçà du Gariep avait été mangé la veille, et il fallait avoir recours à la viande séchée qu'ils emportaient comme réserve. Ils avaient bien, il est vrai, du reitbok ', ainsi appelé à cause de l'habitude où est cet animal de fréquenter les roseaux qui bordent les rivières.
Cette antilope, que les naturalistes appellent eUotraguSj n'a pas plus de 80 centimètres de hauteur ; ses formes se rapprochent beaucoup de celles du springbok *, mais son poil est plus rude, sa robe est d'un gris cendré sur le cou, les épaules, le dos, la croupe, sur toute la partie supérieure du corps, et d'un blanc d'argent sous la poitrine et le ventre. Ses cornes, au lieu de former une lyre, comme chez le springbok, s'élèvent d'abord sur la même ligne que le front, puis elles s'incurvent à la pointe et se dirigent en avant ; elles ont à peu près 30 centimètres de longueur, sont ridées à la base, fortement annelées au milieu et lisses à leur extrémité.