‹ Les vacances des jeunes boërsChapitre 40 sur 62 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Chassé par un kéitloa.

On s'imagine aisément quelle était la nature des impressions d'Hendrik ; il se sentait humilié, horriblement vexé ; il aurait voulu n'avoir jamais rencontré de blesboks : maudites bêtes 1 Quelle figure allait-il faire en arrivant au camp ? Il avait si bien raillé les autres ! Hans et Arend le lui rendraient avec usure. Et Willem, dont M avait ridiculisé les

conseils ! Le Gros, comme il rappelait, se vengerait de tous ses mépris.

Ajoutez à cela qu'il avait peut-êlre fourbu son cheval; et celui-ci, les naseaux fumants, la poitrine haletante, serait-il capable de ramener son maître au bivouac? C'est tout au plus s'il pourrait y revenir.

Au moment où Hendrik s^abandonnait à ces tristes réflexions, il en fut arraché par un bruit particulier qui le fit boiidir de la roche où il était assis; et, chose étrange, cebmit singulier avait produit le même effet sur son cheval. Ce dernier, en l'entendant , avait relevé la tète , dressé les oreilles , henni avec force , et, après avoir caracolé pendant quelques secondes, il franchit à toute vitesse l'étroit passage qui séparait les deux plaines.

Hendrik ne le suivit pas des yeux ; il ne songea pas même à lui : son regard et sa pensée étaient complètement absorbés par un animal qui venait du côté opposé, et dont la voix était la cause de cette frayeur subite. Ce grognement profond et ce bruit de souffle, puissant comme celui d'un soufflet de forge, étaient bien connus du chasseur, et notre ami savait qu'en tournant les yeux, il verrait apparaître un rhinocéros noir.

L'énorme quadrupède débouchait effectivement par l'étroit passage qui s'ouvrait dans la montagne. Au premier abord, Hendrik ne fut pas très-effrayé.

Il avait chassé plusieurs fois le rhinocéros et ne croyait pas que cette chasse fût aussi dangereuse qu'elle Test en réalité ; il était toujours parvenu à fuir l'approche de la brute malapprise, et il n'en demandait pas davantage.

Notre chasseur oubliait qu'en pareille circonstance, au lieu d'être assis sur un rocher, il se trouvait sui le dos d'un bon cheval, et que c'était à celui-ci, qu'en face du rhinocéros, il avait dû son salut.

Mais à présent qu'il était à pied, seul dans la plaine, sans rien qui le séparât du farouche quadrupède, tout au plus à vingt mètres de distance, il comprit bientôt que sa vie était sérieusement menacée.

La première idée qui lui vint fut de gravir la montagne et d'éviter ainsi le rhinocéros ; mais un chat n'aurait pas pu escalader ces rochers abrupts, dont les flancs étaient unis comme ceux d'un mur.

Impossible de se cacher dans le col étroit dont nous avons parlé. On n'y voyait aucun accident de terrain, et les rochers n'y étaient pas moins inaccessibles. Quelques arbres s'élevaient bien çà et là dans la plaine; mais c'étaient plutôt de simples arbustes qui auraient été renversés au premier choc.

Il était inutile de chercher à s'enfuir; Hendrik savait à merveille qu'un rhinocéros est plus rapide que le coureur le plus agile. Pour comble de mal-

heur, Hendrik avait laissé son fusil attaché à la selle de son cheval ; et celui-ci était maintenant de l'autre côté de la montagne. La seule arme que possédât notre ami était un couteau de chasse ; mais que peut faire un couteau sur le cuir du rhinocéros î Autant vaudrait une aiguille.

Un seul espoir restait au malheureux Hendrik, c'était de ne pas être aperçu de Tanimal qui causait sa terreur. Le sens de la vue est peu développé chez les rhinocéros ; leurs yeux sont petits, et bien qu'assez perçants lorsqu'il s'agit d'un objet qui se trouve directement en face d'eux , ils sont placés de telle façon, que l'énorme quadrupède, grâce à la roideur de son cou et à la masse de son corps, ne peut rien voir de ce qui est à côté de lui.

Hendrik espérait donc que la brute farouche ne le remarquerait pas; à en juger d'après ses mouvements, elle ne l'avait point encore découvert, car elle n'aurait pas attendu jusque-là pour se précipiter vers lui. Nous savons que le rhinocéros noir n'a pas besoin d'être provoqué pour se jeter sur l'objet qu'il aperçoit ; son caractère farouche est un mobile suffisant pour le pousser à l'attaque, ^et sa fureur se dirige habituellement contre les plus innocentes, les plus inoffensives de toutes les créatures.

Afin de s'éloigner le plus possible de la voie que l'ennemi avait prise, Hendrik se rapprocha de la montagne et se plaça tout près du rocher.

Mais si le rhinocéros est un animal peu clairvoyant, c'est l'un de ceux qui possèdent le flair le plus délicat; il peut éventer même une souris à une distance incroyable, et l'oreille est chez lui d'une finesse excessive ; le moindre frôlement des feuilles, le bruit de pas le plus léger, suffisent pour le guider vers l'ennemi qu'il veut frapper. Si le rhinocéros avait la vision aussi parfaite que l'ouïe et l'odorat, ce serait l'animal le plus dangereux qu'il y eût au monde. Tel qu'il est, c'est un voisin fort peu tranquillisant ; et il arrive souvent à de pauvres indigènes du jpays qu'il habile d'être victimes de son caractère farouche et de sa force brutale. Il est bien heureux qu'il n'ait pas la vue meilleure*.

Toujours est-il que les yeux de xelui dont nous nous occupons étaient assez grands pour découvrir Hendrik, et assez clairvoyants pour le distinguer de la montagne. Il est vrai que le vent qui soufflait

1. Le rhinocéros est plus brutal et plus stupide que méchant; comme tous les herbivores il n'est pas féroce par nature, puisqu'il n'a pas besoin de tuer pour vivre ; ce sont précisément ses mauvais yeux qui , le plongeant dans une inquiétude continuelle , le font se ruer sur tout ce qu'il rencontre en lui faisant soupçonner im ennemi dans tout ce qu'il entrevoit. Ce n'est pas par férocité, mais par sottise ou plutôt par erreur, qu'il se jette sur des broussailles. Une mauvaise vue et très-peu d'intelligence, telle est la véritable cause de la méchanceté du rhinocéros. S'il voyait aussi bien qu'il entend ce serait une créature généreuse comme tous les êtres forts dont les yeux, largement ouverts, ont un vaste horizon, et dont le regard voit juste. {Note du traducteur.)

dans les narines dilatées du rhinocéros l'avait averti de la présence du chasseur, et qu*il n*en fallait pas davantage pour que le regard de la brute se dirigeât de ce côté.

Lorsque le monstre eut aperçu le jeune homme, il s'arrêta court, proféra un grognement significatif, remua les oreilles et agita sa petite queue, dont il frappa son énorme culotte ; il prit bientôt une altitude menaçante, souffla violemment, et se précipita sur Hendrik avec autant de rage que s'il avait eu afTaire à un ancien ennemi.

Notre chasseur avait besoin du plus grand sangfroid et fit appel à tout celui qu'il possédait ; au moment où la brute fondait sur lui à grande vitesse, il fit un bond et s'éloigna du rocher. Cinq secondes plus tard, la corne du rhinocéros lui eût traversé la poitrine.

Il n'essaya pas de fuir ; il savait par bonheur que c'était inutile ; et s'engageant dans l'étroit défilé qui allait d'une plaine à l'autre, il s'arrêla en face de son terrible adversaire. Le rhinocéros prit à son tour le chemin qu'avait suivi le chasseur; Hendrik l'attendit de pied ferme jusqu'au moment où la corne menaçante fut sur le point de le toucher ; puis, faisant un nouvel écart, il glissa près du rhinocéros et courut dans la direction opposée.

La brute se retourna vivement pour charger dq

nouveau son antagoniste, qui s*étalt arrêté et qui répéta la même manœuvre. Hendrik avait entendu dire que sur un terrain découvert il n'y avait pas' d'autre moyen d'échapper au rhinocéros, et il se .rappelait, fort heureusement pour lui, qu'il est indispensable d'attendre au dernier instant pour bondir, afin de se mettre en dehors du champ de vision de l'animal, sans quoi il est certain qu'on serait immédiatement empalé ; car, en dépit de sa structure massive, le rhinocéros est beaucoup plus agile qu'on ne le croirait, et c'est tout au plus si le cheval parvient à l'éviter.

Hendrik avait fait environ deux cents mètres dans la passe qui s'ouvrait entre les deux montagnes ; mais la distance qui le séparait de son terrible, assaillant n'était pas encore assez grande, et il fut obligé une troisième fois d'esquiver l'attaque de son odieux persécuteur.

Il réussit encore à passer derrière le rhinocéros ; mais celui-ci parut enfin comprendre la tactique du jeune homme, et au lieu de poursuivre sa course pendant quelques instants, comme il avait fait jusqu'alors, il tourna sur lui-même chaque fois qu'il vit disparaître l'objet de sa colère, et diminua d'autant les chances de salut qu'avait notre pauvre ami. Plus un moment d'arrêt : toujours courir, sauter à droite, à gauche, en face d'un danger qui devenait plus pressant ; une chute, un faux pas, un

inslant d'oubli, et c'était la morl du chasseur, ou

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joyeuse. Il paraissait y avoir une caverne à l'extrémité de cette plate-forme, ou tout au moins une crevasse dans le rocher ; mais Hendrik ne s*arréta pas à ce détail ; et sans prendre le temps de regarde/ une seconde fois la saillie qu'il venait d'apercevoir, il en saisit le rebord et se hissa vivement jusqu'à cette assise protectrice qui lui offrait un refuge.

En un clin d'œil il y fut installé, et put sans crainte jeter les yeux sur la béte furieuse dont là rage s'exhalait à ses pieds.

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