CHAPITRE XXX
Hendrik en état de siège.
Une fois sur son perchoir, Hendrik , bien qu'il fût très-essoufflé , respira librement; il n'avait plus la moindre inquiétude, car le rhinocéros ne parviendrait pas à l'atteindre. C'était tout ce que pouvait faire l'horrible bête que de poser son affreux museau sur le bord de la terrasse où était le jeune homme ; encore fallait-il pour cela qu'il se levât sur ses jambes de derrière ; mais il le faisait en soufflant avec rage et en cherchant à saisir son ennemi au
moyen de sa lèvre supérieure qui est extensible et prenante.
Toutefois Hendrik ne lui permit pas de continuer ces efforts menaçants ; il n'était pas moins irrité que son agresseur, à plus juste titre il faut en convehir; et profitant de la sécurité que lui donnait sa position, il frappa du talon de sa lourde botte la lèvre épaisse du monstre.
Le rhinocéros se recula aussitôt en poussant des cris de fureur ; mais en dépit de la rage qui l'animait , il n'essaya plus d'escalader la plate-forme, et se contenta d'aller et de venir à la base du rocher , évidemment avec l'intention d'assiéger son ennemi.
Hendrik pouvait maintenant contempler à loisir ce terrible animal, et s'aperçut que le rhinocéros qui montait la garde à ses pieds était d'une espèce nouvelle , c'est-à-dire qu'il n'avait jamais vue , car il la connaissait pour en avoir entendu parler. Hans lui avait appris qu'il se trouve en Afrique, dans toute la partie qui s'étend du tropique du capricorne au cap de Bonne-Espérance , quatre espèces de rhinocéros , et qu'il en existe probablement une cinquième au nord de cette régïon.
Dans ces quatre espèces , il y en a deux blanches et deux noires ; les rhinocéros blancs s'appellent le Kobaoba et le Mouchocho , les noirs sont désignés sous le nom de Borélé et de Kéitloa,
Les rhinocéros blancs sont d'une taille supérieure
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à celle des noirs et d'un caractère plus doux ; ils se ifourrissent principalement d'herbe , tandis que les autres font leur pâture des jeunes pousses et des feuilles des buissons et des arbustes. Les blancs sont v/nicornes, ou pour mieux dire leur corne antérieure est largement développée ; chez le mouchocho , elle atteint parfois quatre-vingt-dix centimètres , et chez le kobaoba elle est encore plus longue , tandis que la corne postérieure se réduit aux proportions d'une simple protubérance. Enfin les blancs et les noirs diffèrent non-seulement par la forme et la couleur , mais par leurs habitudes.
Or, puisque le rhinocéros qui assiégeait Hendrik avait la peau noire et n'était pas un borélé , il fallait bien que ce fût un kéitloa. Chez le borélé , ainsi que nous l'avons vu dans l'un des chapitres précédents, la corne antérieure seule est, trèsgrande, bien qu'elle n'atteigne pas une dimension égale à celle des rhinocéros blancs, et la corne postérieure , plus ou moins développée , suivant les individus, n'est jamais qu'une pointe insignifiante.
Chez le rhinocéros qu'Hendrik avait sous les yeux, les deux cornes étaient à peu près de la même grandeur et n'avaient pas plus de trente à quarante centimètres. Le cou était plus allongé , la lèvre plus pointue et plus extensible que chez le borélé , ce que notre ami savait parfaitement , car cette der-
23a LES VACANCES
nière espèce est très-commune sur les frontières de la colonie.
Le kéitloa , dont le séjour est beaucoup plus au nord , est infiniment moins connu ; mais Hendrik avait entendu dire à de vieux chasseurs qu'il est encore plus féroce que le borélé , et que dans les endroits où l'espèce est nombreuse , c'est de tous les animaux celui que les indigènes redoutent davantage , sans en excepter le lion et le buffle.
Hendrik n'était donc pas étonné de la fureur avec laquelle son ennemi l'avait attaqué, et se félicitait vivement d'avoir découvert cette banquette d'où il pouvait regarder sans crainte les terribles cornes de son adversaire.
« Quel bon observatoire pour Hans , se disait-il en lui-même ; comme il serait bien ici pour étudier la forme et les mouvements de cet affreux animal ! »
Au même instant, comme s'il avait voulu répondre à la pensée du jeune homme, le kéitloa , par une lubie soudaine, le rendit témoin de l'une des habitudes qui caractérisent son espèce.
Il y avait précisément en face de l'endroit où était le chasseur, un épais buisson d'assez belle taille, et c'est contre ce nouvel adversaire que le rhinocéros dirigea sa fureur. Il se précipita, tête baissée, vers l'objet qui venait d'attirer son attention, frappa d'estoc et de taille , à droite , à gauche , brisa les branches avec ses cornes, foula aux pieds tout ce
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que ses sabots pouvaient atteindre , et témoigna d'une colère aussi grande que s'il se fût agi de combattre un ennemi acharné. Il continua celte attaque furieuse jusqu'à ce qu'il ne restât plus d'écorce sur les branches, ou de branches au buisson; en un mot jusqu'à ce qu'il eût tout brisé , tout écrasé , tout anéanti.
La scène était si curieuse qu'Hendrik ne put s'empêcher d'éclater de rire. Cette frénésie stupide lui rappelait le combat de Don Quichotte avec les moulins à vent. Mais sa joyeuse humeur ne fut pas de longue durée ; les regards que lui jetait le rhinocéros , prouvaient qu'il avait affaire à un ennemi implacable.
Effectivement dès qu'il ne resta plus le moindre vestige du buisson , le kéitloa revint au pied de la corniche et fixa de nouveau sur le jeune homme ses petits yeux où brillait un feu livide. Notre ami commençait à s'inquiéter d'une pareille surveillance ; il était évident que le rhinocéros n'avait pas le projet de s'éloigner et la situation devenait assez critique.
Une heure s'écoula sans amener aucun changement dans leur position respective ; le rhinocéros ne bougeait pas , et l'anxiété du chasseur augmentait de plus en plus. Hendrik avait souffert de la soif dès les premiers instants de la chasse au blesbok, et le malheureux aurait donné tout au monde pour avoir un verre d'eau. Il était en plein midi , sans
rien qui rabrilât contre les rayons du soleil, adossé à une muraille brûlante , torluré par la soif et ne pouvant pas prévoir quand finirait son supplice.
Tant que le rhinocéros continuerait de faire sentinelle et d'épier ses mouvements, il était impossible au chasseur de quitter son perchoir ; retourner dans la plaine , c'était se vouer à la riiort ; il fallait donc rester dans cette fournaise jusqu'au nioment où il plairait à la bête de déguerpir.
Hans et les autres chasseurs ne çense raient-ils pas que leur camarade était perdu, et ne suivraient-ils point sa trace pour aller à sa rencontre? C'était probable; mais cette idée ne leur viendrait pas avant la nuit; il arrivait souvent que l'un d'eux s'éloignait du bivouac depuis le matin jusqu'au soir, et jamais un fait aussi, naturel n'excitait la moindre inquiétude. Comment le pauvre Hendrik supporterait-il jusqu'au lendemain l'horrible soif qui brûlait ses entrailles ?
D'ailleurs il poiivait pleuvoir pendant la nuit; les pas de son cheval seraient effacés ; rien n'indiquerait à ses amis l'endroit où il était captif; que deviendrait-il en pareil cas?
Telles étaient les réflexions qui traversaient l'esprit d'Hendrik, tandis qu'il regardait avec colère son effroyable geôlier.
Mais le kéitloa se souciait fort peu du courroux de sa victime; il continuait de garder la place «
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allant et venant au pied de la montagne, ou s'arrêtant pour darder sur le chasseur ses petits yeux pleins de haine. *