‹ Les vacances des jeunes boërsChapitre 42 sur 62 · CHAPITRE XKXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XKXI

Surprise du rhinocéros.

 mesure que le temps passait, la soif d'Hendrik devenait plus ardente et son exaspération plus vive. Il avait examiné la montagne qui se dressait audessus de lui, dans l'espoir qu'il pourrait l'escalader; c'était une chose complètement impossible. Il apercevait bien, il est vrai, d'autres" saillies du rocher formant divers étages au-dessus de sa tête; mais comment y arriver? L'assise qui lui servait de refuge avait une certaine longueur ; toutefois elle se rétrécissait bientôt de manière à ne plus être assez large pour qu'on pût y marcher. Hendrik n'avait pas bougé de l'endroit où il avait mis le pied tout d'abord. C'était la partie la moins étroite de la plate-forme, et celle par conséquent où il était le plus à l'abri des atteintes de la lèvre extensible du rhinocéros.

Tout à coup il se souvint d'avoir remarqué d'en

bas une ombre qui se dessinait au bout de la corniche, et qu'il avait prise pour l'entrée d'une caverne ou pour une crevasse du rocher. Il ne lui servirait à rien de pénétrer dans cette grotte, sa position n'en serait pas moins critique, et cependant il y trouverait un abri contre les rayons du soleil, ce qui n'était pas à dédaigner.

Mais une considération plus importante poussait Hendrik à voir s'il ne pourrait pas entrer dans cette caverne. Il était possible que le rhinocéros l'oubliât dès qu'il ne le verrait plus; le borélé, le lion et beaucoup d'autres animaux dangereux pour l'homme, confirment le proverbe: loin des yeux, loin de la pensée ; il est vrai que tout ce qu'Hendrik avait entendu dire au sujet du kéitloa lui laissait peu d'espoir. Dans tous les cas, il fallait essayer; la chose était facile, et en supposant qu'elle n'eût pas le résultat désiré, ce serait toujours un soulagement réel que de se reposer dans une caverne ombreuse, où l'on devait trouver de la fraîcheur.

Fixant donc les yeux sur le rhinocéros, notre ami se glissa le long du rocher vers l'endroit où il se rappelait avoir remarqué l'ouverture en question.

L'animal le suivit pas à pas, et redoubla de vigilance ; on aurait dit qu'il craignait que sa victime ne parvînt à lui échapper; la banquette où marchait Hendrik se rétrécissait de plus en plus, et notre

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chasseur avait mille précautions à prendre, non pas qu'il pût tomber, mais cette fois le rhinocéros eu se dressant, comme il Tavait fait d*abord, pouvait allonger sa lèvre jusqu'à 12 ou 15 cenlimètrcs de la muraille contre laquelle s'appuyait Hendrik, et il fallait toute l'adresse et la légèreté de celui-ci pour échapper à cette lèvre menaçante. Toutefois, malgré les efforts de son adversaire, le jeune homme réussit à gagner l'ouverture de la grotte.

C'était une caverne profonde, et par conséquent ténébreuse, dont l'orifice était assez large pour permettre à un homme de passer en se courbant.

Déjà notre ami s'engageait sous la voûte de cette caverne lorsqu'un bruit particulier vint frapper ses oreilles et le fit se redresser aussi vite que si on lui eût appliqué un fer rouge entre les deux épaules. Un rugissement formidable succéda au bruit qu'il venait d'entendre , et dans son efiroi notre malheureux Hendrik eut la pensée de fuir en sautant par terre, malgré les cornes du rhinocéros qui brillaient au-dessus de la corniche à un demi-mètre de ses pieds.

La voix qu'il avait entendue n'avait rien de mystérieux; il était impossible de la confondre avec aucun autre des bruits de la terre ; cette caverne était habitée par un lion!

Les rugissements continuaient et se rapprochaient de plus en plus; les énormes pattes du félin re-

muaient avec bruit les cailloux qui joncliaiéiit la caverne; le lion se pressait d'arriver.

Hendrik bondit avec la légèreté d'un chamois et courut à l'autre bout de la terrasse en jetant derrière lui un regard rempli de terreur.

Son adversaire ne l'avait pas accompagné dans sa fuite. Soit qu'il eût été effrayé par lé rugissement du lion, soit que ce nouvel acteur eût absorbé son attention , le rhinocéros demeura immobile, et donserva l'attitude qu'il avait prise en cherchant à saisir le chasseur; c'est-à-dire qu'il avait le menton posé sur la corniche et les yeux dirigés vers la grotte.

L'instant d'après la tète chevelue du roi des aninaaux apparaissait à l'entrée de la caverne, et le lion et le rhinocéros se trouvèrent face à face.

Ils restèrent pendant quelques secondes les yeux fixés l'un sur l'autre] puis le kéitloa, probablement intimidé par le regard du lion, se recula et descendit de la rampe où ses pieds de devant étaient posés ; il n'avait sans doute^ aucun désir de lutter avec ce nouvel antagoniste; mais le lion, troublé dans son repos, n'était pas d'humeur à laisser une pareille offense impunie ; tout en regardant le rhinocéros, il se frappait les flancs de sa queue puissante, et se rasant à plat sur la saillie du rocher, il se lança dans l'air et vint retomber sur l'énorme échine du kéitloa.

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Mais il avait fait une singulière méprise s*il avait cru pouvoir déchirer la bête qu'il venait d'attaquer. Ses griffes tranchantes, malgré la force prodigieuse de son bras, égratignaient à peine le cuir de Ténorme pachyderme *. S'il se fût agi d'une antilope, ou d'une girafe, il les auraient tuées sans effort ; mais un rhinocéros ne s'écorche pas comme une gazelle, et bien loin de réussir à lacérer les chairs du monstrueux quadrupède, le lion ne parvint même pas à conserver la position qu'il avait prise.

Dès que le pachyderme avait senti le poids de son féroce cavalier, il s'était éloigné de la montagne, et imprimant à son corps une secousse, qui avait été pour le lion comme un tremblement de terre, il s'était délivré de celui-ci et l'avait rejeté dans la plaine.

Le lion s'était raséi de nouveau, comme s'il avait voulu reprendre la position qu'il venait de perdre; mais le rhinocéros avait fait volte-face avant qu'il ait pu réaliser ce projet, et l'avait chargé avec fureur. L'impétuosité de la course et le poids de cette masse gigantesque auraient certainement fait pénétrer les deux cornes de la brute dans la peau de ranimai le plus dur qui ait jamais existé.

1. Le nom de pachyderme qui signifie peau épaisse , a été donné aux mammifères à cuir épais qui ne ruminent pas, tels que l*éléphant, le sanglier, le cheval, l'hippopotame, le rhinocéros, le tapir, etc. (Note du traducteur.)

Le félin parut apprécier la force de cet argument, car, au lieu d'attendre de pied ferme l'attaque de son ennemi, le lâche tourna la queue et traversa la gorge qui séparait la montagne, poursuivi par le rhinocéros, qui le chassait comme s'il n'eût été qu'un chat.

De l'endroit où il était placé, Hendrik avait pu voir tous les détails de cette lutte intéressante ; mais il ignora toujours si le rhinocéros était resté vainqueur , oii si le lion avait échappé à la colère du pachyderme. Aussitôt qu'il avait vu les deux antagonistes passer devant lui en remontant le défilé à toute vitesse, il avait sauté de la plate-forme et s'était mis à courir de toutes ses forces dans la direction opposée.

En arrivant dans la plaine , il se demanda quel chemin il devait prendre. FaUait-il doubler la voie qu'il avait suivie en chassant les blesboks, ou s'engager sur la trace de son cheval, afin de retrouver celui-ci? Après un instant de réflexion, il préféra retourner sur ses pas, et se mit à courir sur la vieille piste des antilopes, en regardant par-dessus son épaule de temps en temps, pour voir si le rhinocéros n'était pas derrière lui. A sa grande satisfaction, il n'aperçut pas même l'ombre du kéitloa, et découvrit bientôt que son cheval était également revenu sur la première voie qu'il avait prise. En effet, après avoir suivi les nouvelles empreintes de

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sa monture, notre chasseur trouva son cheval qui paissait tranquillement à l'abri d'un buisson.

L'excellente bête se laissa reprendre sans la moindre difficulté; Hendrik fut bientôt remis en selle et se dirigea vers le bivouac. U n'avait besoin, pour y arriver directement, que de se guider sur la trace des blesboks. Vous vous rappelez que ceux-ci vont toujours contre le vent, d'où il résulte qu'ils ne s'écartent pas de la ligne droite. Notre ami n'eut aucune peine à suivre la piste du troupeau, qui était des plus visibles ; et, après deux heures de marche, il arriva au camp, où il ramenait les chiens qu'il avait ralliés sur sa route.

Hans et Arend n'épargnèrent pas les railleries au pauvre Hendrik ; mais Willem s'abstint de le plaisanter : il se rappelait la délicatesse dont celuici avait fait preuve à son égardj lors de la chute malencontreuse que lui avait fait faire le terrier du protèle, et, dans cette occasion, il ne voulait pas se montrer moins généreux que son rival. Il était à présumer qu'Hendrik et Willem allaient devenir de grands amis.

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