CHAPITRE XXXII
Un immense troupeau d'antilopes.
Le lendemain, nos chasseurs furent témoins d*un spectacle des plus extraordinaires ; figurez-vous un nombre si prodigieux de blesboks, que la plaine se trouvait littéralement couverte de leurs masses pourprées.
Cette multitude, ainsi que le troupeau que nos amis avaient chassé la veille , fuyait contre le vent, poursuivie sans aucun doute par un ennemi redoutable. Elle occupait un espace d'environ huit cents mètres de large, mais il aurait été bien difficile d'estimer l'étendue qu'elle aurait pu couvrir : elle passa pendant, plus d'une heure sous les yeux des boërs, coulant à flots pressés , parfois unie comme un fleuve que rien n'arrête dans son cours, parfois agitée comme un torrent impétueux. Tous les membres de cette foule innombrable fuyaient, le cou tendu, les narines près de terre, comme des limiers sur une piste , et, de temps à autre, franchissaient les rangs qui se trouvaient placés devant eux.
Çà et là, entre ces masses compactes, se trouvait
un intervalle maigrement rempli par un petit nombre de mâles, et un espace complètement libre séparait, de loin en loin, ces légions distinctes, semblables aux colonnes d'une armée qui est en marche.
La cause de ces intervalles provenait de ce que rimménse légion dont il s'agit était composée d'une foule de bandes particulières , obéissant à la même impulsion. Toutes les fois qu'un troupeau de blesboks ou de bonteboks se sauve par un motif quelconque, tous ceux de la même espèce qui l'aperçoivent prennent également la fuite, et, comme ils ont tous l'habitude de piquer dans le vent, ils prennent nécessairement la même direction, d'où il résulte que le troupeau se grossit de tous ceux qu'il rencontre sur son passage. Ce spectacle merveilleux rappelait à nos chasseurs ce qu'ils avaient lu au sujet des troupeaux de bisons qui traversent les prairies américaines , et de ces myriades de pigeons voyageurs qui voilent la lumière du soleil et qui écrasent les arbres où ils viennent percher le soir. Du reste, les springboks leur avaient donné plus d'une fois l'exemple de ces flots vivants qui parcourent, à différents intervalles, les plaines immenses des pays inhabiles.
Il était impossible à nos amis de voir passer toutes ces antilopes sans chercher à se dédommager de leur échec de la veille ; l'expérience leur avait appris comment on doit chasser le blesbok, et ils
furent plus heureux cette fois qu'ils ne l'avaient été le jour précédent. Au lieu de poursuivre le troupeau ou de chercfier à lui faire tête, ils comprirent qu'il fallait galoper à côté de lui ; les antilopes, courant au vent, permettraient au chasseur de se tenir à deux ou trois cents mètres, et il serait facile de s'en rapprocher de temps à autre, de manière à les frapper d'une balle.
Nos amis ayant adopté cette méthode, côtoyèrent le troupeau dont ils se rapprochaient tour à tour ; néanmoins, en dépit de leur fusillade incessante, le carnage se réduisit à peu de chose : une demi-douzaine de blesboks, seulement, resta sur le terrain ; mais, comme il y avait dans le nombre autant de mâles que de femelles, nos chasseurs furent complètement satisfaits. C'était simplement pour en avoir les cornes et la peau qu'ils avaient tué ces antilopes, et trois dépouilles étaient plus que suffisantes pour contenter leur ambition.
La chasse n'avait pas duré longtemps ; mais les chevaux, après cette course rapide , se trouvaient essoufflés, et nos chasseurs retournèrent au bivouac, n'emportant de leur butin que la tête, les cornes, la robe des antilopes, et la quantité de venaison nécessaire pour avoir quelques tranches de viande fraîche pendant un jour ou deux.
Ajoutons qu'en dépouillant les blesboks, nos amis avaient été frappés de l'odeur agréable que répan-
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dait la peau de ces charmantes créatures ; fait singulier , produit sans aucun doute pa*r les plantes odoriférantes qui composent les pâturages où vivent ces animaux.
L'après-midi fut employée à nettoyer ces belles robes pourprées de la graisse qui s'y trouvait attachée, à les étendre au soleil; puis enfin, quand elles furent sèches, à les empaqueter et aies serrer dans les wagons*
Ce fut, comme toujours, Hendrick et Willem qui remplirent cet office. Quant à la préparation des têtes, qui était beaucoup plus difficile et qui exigeait non-seulement de l'adresse, mais de la science, elle revenait de droit au naturaliste qui, assisté d'Arend, s'en acquitta fort bien. Hans avait emporté dans celle intention une boîte de produits chimiques, tels que du savon -arsenical et d'autres matières dont se servent les empailleurs ; et le soir du même jour, quatre belles têtes de blesboks, ayant conservé leur peau et leurs cornes, étaient montées et n'attendaient plus que le moment où elles seraient clouées à la muraille.
Dans ces quatre têtes, il y en avait deux de mâles et deux de femelles , formant deux couples , dont l'un était destiné aux Von Bloom et l'autre à la salle desVanWyk.
La seule différence qui existe chez le blesbok entre la tête de la femelle et celle du mâle , c'est que
les cornes de la première sont plus courtes et plus minces. La femelle est également plus petite et les couleurs de sa robe sont moins vives. La même remarque s'applique aux bonteboks, dont nos amis, le lendemain même, furent assez heureux pour se procurer la dépouille et les cornes.
Dans cette occasion les chasseurs employèrent la méthode que Willem avait recommandée au sujet des blesboks , et cette fois ils s'en trouvèrent fort bien. Vous vous rappelez que cette méthode consistait à choisir un poste vers lequel devaient être ramenés les bonteboks par nos deux collégiens.
Hans, Hendrik , Arend et Willem, se placèrent donc à l'affût, et tous les quatre, de l'endroit où ils étaient placés , eurent la chance de tuer un beau mâle. Chose assez rare, ce fut notre jeune savant qui remporta la palme en faisant coup double sur les deux chèvres peintes, ainsi qu'on appelle quelquefois les bonteboks.
Le succès qu'ils venaient d'obtenir avec la méthode qui avait échoué à l'égard des blesboks, ne prouve pas que ces deux espèces d'antilopes soient d'une nature différente; leurs habitudes, au contraire, sont à peu près pareilles.
Mais cette fois il n'y avait pas la moindre brise , l'air était complètement immobile, ce qui non-seulement empêchait les bonteboks de se rallier contre le vent puisqu'il n'y en avait pas, mais encore de
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découvrir quelles étaient les fourmilières qui abritaient leurs ennemis.
Il en résulta que Klaas et Jan purent les conduire vers l'endroit où les attendaient nos chasseurs et d'où ceux-ci les tirèrent sans aucune difficullé.
On ne serait pas parvenu à surprendre le troupeau en se traînant jusqu'à lui. Les bonteboks se fient beaucoup plus à leur odorat qu'à leurs yeux , et de sang-froid ils n'auraient pas permis aux chasseurs d'approcher. De plus , il est très-difficile de bien tirer dans les plaines du Zuwr- 7e^d«, où le mirage existe presque toujours et empêche de viser juste; il y est tellement prononcé que tous les objets qu'on y aperçoit à une certaine distance sont tout à fait méconnaissables. Un secrétaire y paraît avoir la taille d'un homme, et une autruche atteint les proportions d'un clocher. Les couleurs elles-mêmes sont complètement dénaturées; c'est au point que des voyageurs ont pris une fois deux lions fauves pour les toiles blanches qui couvraient leurs chariots, et se sont dirigés vers les deux félins , dans la persuasion qu'ils revenaient à leur camp. Fâcheuse méprise, si jamais il en fût !
Après avoir préparé la dépouille de leurs bonteboks, ainsi que nous l'avons décrit à propos des blesboks, nos chasseurs levèrent le camp et poursuivirent leur expédition à travers le Zuur-Yeldt»