‹ Les vacances des jeunes boërsChapitre 44 sur 62 · CHAPITRE XXXra · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXra

La montagne isolée.

Nous avons dit plus haut qu'il se trouve dans la contrée où voyageaient nos boërs, des montagnes dont la hauteur et la forme varient singulièrement ; on y rencontre des dômes, des masses carrées à sommet plat, des cônes , des roches à vive arête comme le toit d'une maison , des pics élancés qui percent les nues comme la flèche d'une église , et des rampes que l'on prendrait pour Tenceinte continue de quelque ville de guerre, d'autant plus que des masses carrées, pareilles aux tours du moyen âge, flanquent de loin en loin cette ligne de fortifications.

Cette diversité de formes intéressait vivement nos jeunes amis. Tantôt la direction qu'ils avaient prise les conduisait au pied d'une muraille de plus de trois cent? mètres de hauteur, qui se déployait sur un espace de plusieurs milles , sans offrir la moindre brèche. Tantôt c'était une gorge étroite où les chariots pouvaient à peine entrer; ailleurs c'était un éperon qui leur barrait le passage et les obligeait à décrire un circuit de plusieurs kilomètres.

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Un matin que nos voyageurs parcouraient une

plaine immense, l'une des plus vastes qu'ils eussent

encore franchies , leur attention fut attirée par une

montagne singulière entre toutes. Celait son as-

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Galilée accueillirent les paroles de cel homme illustre.

A ce propos, mon enfant, permettez que je vous donne un conseil : toutes les fois qu'on émellra devant vous une idée que vous ne partagez pas, ne vous prononcez jamais contre elle par cela seul qu'elle diffère des notions que vous pourrez avoir acquises. La moitié des choses que vous savez déjà est erronnée; je parle surtout des préceptes qui font agir les hommes. Quand on examine les proverbes, cette prétendue sagesse des nations, il en est une bonne partie que l'esprit et la conscience repoussent comme étant faux 'Du mauvais.

Il y a malheureusement un fait qui vient en aide aux méchants, dont l'intention est d'égarer les autres pour eu faire leurs victimes, et je désire que vous n'oubliiez pas cette particularité ; je ne prétends point l'avoir découverte, mais je ne crois pas que jusqu'à présent on ait formulé cette loi , qui s'applique aussi bien aux faits de l'ordre moral qu'à ceux du monde matériel , à savoir : que toute vérité est voilée par un sophisme plus vraisemblable que la vérité rmnie.

Je ne puis pas vous citer ici des faits qui vous confirment cette assertion , ni même vous l'expliquer; mais j'espère qu'un jour nous pourrons aborder cette matière et la traiter face à face.

Vous m'accorderez bien que je vous ai appris

beaucoup de choses; et pourtant, je vous l'affirme dans la sincérité de mon âme, si vous réfléchissez aux paroles que je viens de vous dire et si vous parvenez à en saisir toute la portée, vous aurez plus acquis par celte phrase que par tous les volumes que j'ai publiés jusqu'à présent ; car vous y trouverez le secret de la phipart des erreurs et des infortunes qui affligent le genre humain. '

Pour en revenir à notre histoire, cette phrase vous expliquera la difl'érence d'opinion qui existait entre le naturaliste et les cinq autres chasseurs. Aucun , parmi ces derniers , ne se donnait la peine de réfléchir; tous s'en rapportaient complètement au témoignage de leurs sens ; ils ne raisonnaient pas, et si par hasard ils n'avaient jamais vu plonger un bâton dans une eau transparente, ils auraient affirmé quç le bâton qu'on leur eût montré dans celte position , était ployé de manière à constituer un angle; ils l'auraient soutenu sans vouloir en démordre et se seraient moqués de celui qui aurait osé contredire ce fait évident qu'ils voyaient de leurs propres yeux y absolument comme ils tournaient en ridicule notre jeune naturaliste ; pauvre garçon ! qui prétendait qu'un objet se trouvait à huit kilomètres, quand il était clair comme le jour que la distance en question n'excédait pas un kilomètre et demi.

Certes la montagne ne paraissait pas plus loin

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des chasseurs que ne le prétendaient les cinq opposants du naturaliste qui avaient Thabitude de mesurer les distances à vue d*œil , dans un pays de basses terres. Mais notre jeune savant, qui ne jugeait pas sans avoir réfléchi, se rappelait qu'ils étaient maintenant dans une région située à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, et il savait par ses lectures et par sa propre expérience qu'à cette hauteur on est souvent le jouet d'une illusion d'optique, dont nos cinq amis ne voulaient pas même entendre parler. Hans admettait volontiers que la montagne paraissait tout au plus à un kilomètre et demi , et leur en expliquait la cause, mais chacun n'en persistait pa^ moins dans sa première opinion.

Quelle que fût la douceur du jeune naturaliste, il finit par s'impatienter des railleries de ses camarades , et s'arrètant tout à coup il proposa de mesurer la distance qui faisait l'objet de la dispute , proposition qui fut immédiatement acceptée. Nos voyageurs n'avaient pas de mètre , encore moins de chaîne d'arpentage ; mais il n'en était pas besoin pour mesurer l'éloignement qui les séparait de la montagne, et s'en rapportant au jeune naturaliste , nos amis revinrent à l'endroit où la discussion avait commencé.

Quel moyen notre savant pouvait-il employer?

Allait-il se servir de la trigonométrie ? Pas du tout;

il aurait pu faire usage de ce procédé scienlifiiiue ; inais le plan qu'il Voulait suivre était beaucoup plus simple ; n'était-îl pas porté par un excellent viamèlre ?

Cette bonne bête au pied ferme, au pas égal, sur lequel voyageait notre ami, possédait toutes les qualités voulues pour une pareille expérietice , et en là mettant à une certaine àllurfe , son maître pouvait savoir la distance qu'il avait franchie avec autant de rectitude que s'il en avait pris la mesure par un moyen mathématique. Toutes les fois que Hans abandonnait son cheval à lui-même, celui-ci prenait cette allure particulière, et faisait par minute une certaine quantité de pas dont le naturaliste savait le nombre ; ces pas étant égaux , il suffisait donc de les compter, ou de remarquer le temps qu'on avait mis d'un point à un autre , pour connaître la distance qui avait été parcourue.

C'était dans cette intention que le naturaliste avait habitué son cheval à cette allure régulière ; mais, cette fois, il tira sa montre pour régler la vitesse de sa bête avec plus de certitude, et se dirigea vers là montagne en prenant une ligne droite.

Tous les autres le suivirent en silence, afin de né pas le troubler dans ses calculs ; ils auraient sans cela continué leurs plaisanteries, mais seulement pendant quelques minutes; car ils marchaient toujours, et la montagne né paraissant pas plus

Congo ei Faccluinè.

jusqu'au sommet, et la faisaieat ressembler à un cairn * gigantesque, pareil à ceux que Ton peut voir sur quelques-unes des montagnes d'Angleterre, Toutefois, ces derniers ont été faits par les hommes, tandis que le monceau de roches que voyaient nos amis paraissait avoir eu des géants pour auteurs.

Il y avait néanmoins quelque trace de végétation parmi tous ces débris; des plantes de la famille des cactus et quelques euphorbes croissaient dans Fintervalle que ces pierres laissaient entre elles ; çà et là, un arbre à la cime étalée , au feuillage pareil à celui du myrte , répandait son ombre sur les flancs de la montagne, et Taloês arborescent dressait, audessus d'un quartier de roche , ses fleurs de corail dont la nuance contrastait vivement avec celle du granit.

Lorsque nos amis furent restés pendant quelques minutes à la base de cette montagne , l'un d'eux proposa de la gravir jusqu'au sommet; elle n'était pas bien haute , pas très-rapide , c'est à peine s'il faudrait un demi-quart d'heure pour arriver jusqu'à la cime; et quelle vue n'aurait-on pas de ce magnifique observatoire ! Il commandait un espace que nos amis ne franchiraient pas en moins de trois jours ; peut-être pourraient-ils découvre* un chemin différent de celui qu'ils avaient l'intention de prendre ,

1. Monceau de pierres que les peuples du nord déposaient sur la tombe de leurs chefs. {Note du traducteur.)

et, de cette façon, éviter les obstacles que leur opposeraient les éperons de la chatne qu'il leur fallait traverser.

« Décidément, gravissons-nous la montagne? reprit l'auteur de la proposition.

— Oui! oui ! » répliquèrent ses camarades, non moins désireux que lui d'escalader cet amas de pierres; les uns pour profiter de la vue, les autres pour le plaisir de grimper , Klaas et Jan , parce qu'ils venaient d'apercevoir un grand oiseau planer aux alentours : c'était probablement un aigle , et nos deux collégiens avaient grande envie de faire plus ample connaissance avec le roi des airs.

Le naturaliste éprouvait, de son côté, le plus vif désir d'étudier les végétaux qui croissaient au milieu de ces rochers, et qui difTéraient essentiellement de tous ceux qu'il avait trouvés dans la plaine ; il voulait surtout voir de plus près cet arbre à feuilles de myrte, qui attirait son attention;

Unanimes à cet égard, nos chasseurs mirent pied à terre, car il eût été impossible de faire cette escalade à cheval, et s'assurèrent de leurs montures en les attachant toutes ensemble par la' bride. C'était le moyen qu'ils employaient chaque fois qu'ils n'avaient pas d'arbre où ils pussent les fixer; ils se trouvaient bien de cette méthode , leurs bétes y étaient habituées ; elles vivaient en fort bonne intelligence et n'avaient à craindre de leurs camarades

ni coups de pied, ni morsure. Quant à s'enfuir, i\ aurait fallu le consentement de toute la ))ande , et nos chasseurs étaient complètement r^jssurés à cet égard; les six chevaux ne parviendraient pas à s'entendre; et lors même que cinq d'entre eux auraient consenti à vaguer à l'aventure, le cheval de Hans se serait opposé de toqtes ses forces au prcyet des cons-s pirateurs; son maître l'avait accoutumé à l'attendre sans bouger de la place où il l'avait laissé. Que de fois le naturaliste lui avait jeté la bride sur le cou pour aller chercher une plante rare sur le versant d'une montagne ou dans l'épaisseur d^s halliers !

Laissant donc leurs chevaux dans la plaine, nos voyageurs commencèrent leur ascension. Us passèrent d'abord entre d'énormes quartiers de granit, et franchirent le sommet des rochers ; il leur fallut pour cela beaucoup de force et d'adresse; la plu-r part d'entre eux supposaient au début qu'ils met-r traient cinq minutes pour arriver au faite ; les cinq minutes étaient écoulées depuis longtemps, et il restait plus de chemin k faire qu'on n'en avait

franchi.

Rien n'est plus trompeur que l'aspect d'iine montagne, et il est rare qu'on n'éprouve pas de déception quand on veut la gravir ; c'est en général plu^ difficile qu'on le ne le croyaitd abord, et il faut, dan^ ses calculs, faire une large part aux difficultés im^ prévues, Han?, qui le savait h merveille , avait dit ^

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ses compagnons qu'il faudrait au moins une demiheure pour gagner le sommet du cône ; plus d'un avait envie de se récrier, mais tout le monde garda le silence, dans la crainte de subir un nouveau démenti, et nos amis se contentèrent de penser qu'ils mettraient à peine cinq miputes pour terminer l'escalade.

Au bout des cinq minutes , ils commencèrent à changer d'opinion, et le quart-d'heure était écoulé qu'ils n'étaient pas à mi-côte.

Arrivés là, nos voyageurs s'arrêtèrent afin de reprendre haleine, ce qui fournit au botaniste l'occasion d'examiner l'arbre dont nous avons parlé, car c'était à l'ombre de cet arbre curieux que nos amis avaient été s'asseoir.

D'une grosseur médiocre et d'une taille peu élevée,, cet arbre, qui paraissait insignifiant, n'en avait pas moins beaucoup de valeur aux yeux du naturaliste ; il était chargé de branches couvertes de petites feuilles d'un vert pâle , dont l'effet général se rapprochait de celui des myrtes ; ses fleurs, de petite dimension , étaient fort peu apparentes, mais elles procurèrent au botaniste le moyen de reconnaître la famille de l'arbre auquel il avait affaire. C'était une espèce de santal, ayant beaucoup de rapport avec lesantalum album^ qu'on nous envoie des Indes.

1. Santal blanc ou santalin appelé encore santal à feuilles de myrte. (Note du traducteur,)

Tous nos chasseurs connaissaient une foule de petits objets fabriqués en bois de santal S mais ils ne savaient pas d'où l'on tirait ce bois précieux, ni quel était l'arbre qui le fournissait au commerce. Ils adressèrent au naturaliste plusieurs questions à cet égard, et celui-ci, profitant de la circonstance, leur donna les détails suivants :

L'arbre qui produit le bois de santal , et qui appartient à la famille des santalacées , crott dans les parties montagneuses du Malabar , ainsi que dans les tles de l'archipel Indien. Il ne s'élève jamais bien haut et l'on en trouve rarement qui ait un mètre de circonférence. Le bois de santal est fort estimé à cause de l'agréable odeur qu'il répand, et surtout parce que cette odeur qui l'empêche de pourrir , préserve les objets , qui sont placés dans son voisinage immédiat , des atteintes de la rouille ou de celles des insectes. C'est par ce motif qu'il est trèsrecherché pour faire des boites, des coffrets, des petits meubles de toute espèce ; et en raison de sa bonne odeur , on en fabrique des éventails et des colliers qui se vendent parfois très-cher. Enfin les brahmes l'emploient dans les sacrifices qu'ils offrent à Yishnou, pour parfumer l'huile dont ils font usage en pareille occasion.

« N'y a-t-il pas deux espèces de bois de santal?

1 . Ou de sandal , l'un et l'autre se disent (Note du traducteur,)

demanda Klaas; ma sœur en a une botte et un collier que mon oncle lui a rapportés des Indes et qui ne se ressemblent pas du tout : la botte est blanche, et les perles du collier sont d'un beau jaune ; peutêtre qu*on les a teintes.

— Non, répondit le botaniste, c'est la couleur qu'elles ont naturellement. Il y a deux sortes de bois de santal , le blanc et le jaune ; pendant long* temps on a cru que ces deux variétés étaient produites par des arbres différents , c'est une erreur. Il existe bien , il est vrai , plusieurs espèces de santalins dont le bois est employé; mais le blanc et le jaune sont fournis parle même arbre ; seulement la partie qui forme le cœur de l'arbre et qui est la plus vieille , surtout près de la racine , est d'un jaune foncé, tandis que le jeune bois, qui se rapproche de l'écorce , est blanchâtre ; le jaune est plus dur , plus parfumé que celui-ci , et par conséquent a plus de valeur.

Quand on abat ces arbres , on les dépouille de leur écorce et on les enterre pendant environ deux mois , opération qui augmente leur parfum et le rend plus agréable.

Tout en écoutant ces détails, nos chasseurs avaient pris leurs couteaux, et chacun ayant coupé une branche du santal sous lequel ils se reposaient, l'approcha de ses narines et en mâcha l'extrémité. ( Us reconnurent à cette branche un parfum pro-

nonce , mais pas la moindre saveur. Hans leur dit qu'il en était de même du santalin des Indes , qui sent très-fort et qui est complètement insapide.

Il ajouta que le nom de ce bois précieux , ne lui avait pas été donné parce qu'on en fait des sandales, mais que ce sont au contraire ces chaussures peu commodes qui ont tiré leur nom du santalin.

C'est du persan que vient le mot sandal; son éty-r mologie est sandul, qui signifie utile y qualification appliquée au santalin à cause de la valeur de son bois.

Hans ajouta que les lies Sandwich fournissent du bois de santal, provenant d'arbres qui n'appartenaient pas à la même famille que le santalum album.

Nos amis s'étant reposés d'une manière suffisante, reprirent leur ascension et arrivèrent, au bout d'un quart d'heure, au sommet de la montagne.

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