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CHAPITRE XXXV

L'Hyrax.

Ce n'était pas précisément à la cime de la montagne que se trouvaient nos chasseurs; ils étaient

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bien au sommet du cône principal , mais au-dessus d'eux, s'élevait toujours cette aiguille dont la singularité avait frappé leurs regards et les avait attirés jusque-là.

Cette flèche singulière n'avait pas moins de neuf ou dix mètres d'élévation ; les flancs en étaient déchirés , fendus , comme s'ils avaient été raviné^ par la pluie ; elle diminuait gr£|,dueUjement et unissait par une pointe qui n'avait pas plus de trente centimètres de tour; ipais sur ses côtés, depuis la base jusqu'au faîte, se dressaient une quantité d'air guilles semblables , de manière que cet édifice, sj toutefois nous pouvons employer cette expression , offrait beaucoup de ressemblance avep une tour gothique environnée de tourelles.

Quant à gravir ce dernier étage de la montagne , pas un de nps chasseurs n'en avait la pensée ; Ten- Ireprise eût été périlleuse, et peut-être n'y avait-il ' qu'un chat ou un oiseau pour qui cette aiguille, ne fût pas inaccessible.

Lorsqu'ils eurent examiné pendant quelque tempi^ ce phénomène géologique , nos amis commencèrent à en explorer la base. Ce n'était pas une chose facile que de faire le tour de cette flèche, à cause des rochers qui encombraient la plate-forme d'où elle s'élevait dans l'air, rochers qu'il fallait gravir, ou entre lesquels nos chasseurs étaient obligés de ramper avec efforts.

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et les rires de la bande joyeuse, qui avait fait grand bruit en franchissant les rochers» car il ne paraissait pas se douter de son voisinage. Le fait aurait pu sembler étrange de la part d*un être aussi farouche qu'un aigle, si l'attention de celui-ci n'avait été complètement absorbée par un objet quelconque.

Les serres fixées comme un étau à la crête du rocher, le cou tendu, le regard tourné vers le sol, il était évident qu'il épiait quelque chose du plus vif intérêt.

Quelle cible engageante pour nos chasseurs que la tache blanche du manteau noir de l'aigle! Malheureusement, celui-ci était trop loin pour qu'une balle pût l'atteindre ; le fusil de Willem, beaucoup plus gros que celui des autres, pourrait peut-être arriver jusque-là. Ce serait un coup de hasard , si l'oiseau était tué ; Willem ne se dissimulait pas qu'il avait très-peu de chances, et pourtant il voulait essayer. Mais le naturaliste le pria d'attendre un moment ; il était certain que l'oiseau de proie méditait quelque rapine, et Hans avait le plus vif désir «l'être témoin de ce curieux épisode.

Presque aussitôt, la victime apparut sur une plateforme étroite , située à quelque vingt-cinq mètres au-dessous de la roche où l'aigle était perché. C'était un petit quadrupède d'un brun grisâtre, plus clair sur l'abdomen que sur le dos ; il ressemblait à un

ri

lapin, quoiqii'il fût plus grand, plus corsé, plij^ bas si^r jambes , et qu'il n'eût pas dp longue^ oreilles; sa robe, douce et laineuse comme le pe^ lage de ce rongeur, était parsemée de longs poil^ soyeux c^iii dépassaient la surface de sa fourrure. Il n'avait pas de queue du tout ; les quatre doigts de ses pieds de devant étaient chaussés de petits sa« bots ; il n'en avait que trois aux m^uibres postérieurs, également enfermés dans de la corne , à l'exception de Tinterne, qui se terminait par un ongle ordinaire.

Vous pensez bien que nos amis ne remarquèrent p^s tous ces détails au pnoment qù }a petit quadrupède apparut ^ leurs yeux ; ils étaient beaucoup trop loin pour les voir ; et c'est plus lard que Hans, qui connaissait parfaitement ce petit animal, leur communiqua toutes ces particularités. Toujouj-s estil que si la bête dont il s'agit n'avait rien de frappant dans son aspect, elle n'en était pas moins, par sa conformation intérieure , l'un des animaux les plus intéressants du globe.

Dans pette petite créature , au poil fin et soyeux, aux formes rondes , au caractère doux et timide, qui passait en courant sous les yeux de nos voyageurs , et s'arrêtait tout à coup pour mordiller une feuille, dans ce petit quadrupède inoffensif, «no^ amis voyaient un proche parent du rhinocéros. Mon Dieu , oui ! Malgré l'absence de corne sur le

nez, malgré sa fourrure , son caraetère, sa taille et ses habitudes, ce n'en était pas moins, d'après f rédéric Cuvier, un véritable pachyderipe, Ses dents, son crâne, ses doigts munis de sabots, en sont une . preuve irrécusable.

« Quel triomphe pour r^natomie , s'écrie M, Cuvier, quel triomphe de démontrer que cet animal, que Ton croyait être un rongeur , est un rhinocéros, » N'est-ce pas , continua Hans qui venait de faire cette citation, n'est-ce pas plutôt la preuve de la faiblesse des théories anatomiques de M. Cuvier ? Car enfin, cette petite créature, en dépit de ses dents de rhinocéros, n-pn a pas moins toutes les manières d'un lapin.

Au lieu de cet animal stupide et monstrueux, qui se précipite sans y être provoqué sur tous }es objets qu'il rencontre, nous avons ici une bête craintive et dpuce, qui prend )a fuite à la moindrp alarme et ' qui a peur de son ombre. J'y vois, au contraire, ainsi que je le disais tout à l'heure , une preuve de l'insuffisance de l'ostéologie pour indiquer la manière de vivre d'un animal; je ne crois pas qu'il y ait dans toute la création d'exemple qui démontre d'une fa^n plus victorieuse l'erreur des arguments de Cuvier, que ce petit quadrupède, qui porte le nom A'hyrax; et, malgré l'illustre savant, je persiste à dire que l'hyrax est beaucoup plutôt de la famille du lapin que de celle du rhinocéros.

Telles furent les paroles du jeune Von Bloom , paroles audacieuses pour un naturaliste de son âge. Il est vrai qu'on a de bonnes raisons pour soutenir •que rhyrax n'est pas un pachyderme * ; il ressemble si peu à ces animaux cuirassés d'une peau impénétrable ; sa manière de vivre est si différente de^ celle d'un éléphant ou d'un rhinocéros !

Elle est bien simple et peut se raconter en quelques mots. L'hyrax vit en société ; il habile les montagnes, les réglons les plus rocailleuses; se retire dans les cavernes et dans les fentes des rochers,

t. Il nous paraît démontré que Phyrax n*est point un rhinocéros ; mais nous ne somme» pas étonnés qu'on l'ait mis avec les paciiydermes ; cette famille nous semble avoir été créée tout exprès pour y fourrer les animaux dont on était embarrassé; rhyrax n'a peut-être pas la peau assez dure pour mériter le nom de cuir épais; à cela près nous ne voyons pas qu'il soit plus injurieux pour lui que pour le cheval, qui est aussi un pachyderme, d'être mis auprès du cochon et du rhinocéros; les habitudes, le caractère, la forme et la robe d'un zèbre n'ont rien de commun avec l'hippopotame et l'éléphant; la seule chose qui les rapproche est d'avoir le pied botté ; que le sabot enferme les cinq dogits ou qu'il y en ait un pour chaque orteil, ceux-ci n'en sont pas moins inflexibles ; et il est assez curieux que les sabots aient entraîné des caractères anatomiques semblables chez des êtres aussi différents que le rhinocéros et l'hyrax. Par malheur cette chaussure n'est pas un caractère particulier aux paciiydermes ; elle appartient aussi aux ruminants dont quelques -uns , tels que les bœufs, pourraient être classés parmi ces derniers, car ils n'ont pas la peau moins épaisse et moins dure que le cheval. Nous ne voyons donc pas pourquoi l'hyrax ne serait point un pachyderme puisqu'il suffit pour cela, de ne pas ruminer^ d'être muni de sabots et difficile à classer. (Note du traducteur.)

d'où il sort pour aller chercher pâture ou se chauffer au soleil ; il court timidement , d'un air craintif et soupçonneux; il mange de Fherbe et les feuilles de certaines plantes, et recherche avidement celles qui ont des qualités aromatiques. Grâce aux lieux escarpés qu'il habite , il échappe à la plupart des quadrupèdes carnassiers , mais il sert de nourriture aux oiseaux de proie, surtout aux aigles-vautours , que nous avons décrits plus haut. Telle est l'histoire de l'hyrax, que l'on appelle encore daman, dassie^ blaireau de rocher ^ lapin de montagne, etc.

C'est l'une de ces créatures anormales qu'il est impossible de faire entrer dans une classification régulière, et dont on a fait un genre particulier. On connaît deux espèces de damans, qui diffèrent peu l'une de l'autre, et qui sont l'hyrax de Syrie et celui du Cap.

Je vous ai dit plus haut que tous ces détails avaient été donnés par Hans à nos chasseurs , mais non pas au moment où ceux-ci venaient d'apercevoir l'hyrax.

Le naturaliste n'en aurait pas eu le temps, car le petit quadrupède, suivi de deux ou trois de ses compagnons , avait à peine quitté son gite , que l'aigle fondit sur la plate-formè où étaient les hyrax.

Un cri aigu partit du groupe que l'oiseau de proie couvrait de son ombre, et nos amis s'attendirent à voir remonter l'aigle en tenant un daman dans ses serres.

Us furent déçus dans leur attente, et le rapace fut encore plus désappointé ; les damans s'étaient dispersés avant que leur ennemi pût saisir l'un

ie Sjuluur du l'acUêrs.

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quelques instants dans Tair, et parut examiner quelque chose qui attirait de nouveau son attention \ers la base de. la montagne.

Les damans s'étaient-ils aventurés à sortir de leur retraite? Cela n'était pas probable; l'aigle d'ailleurs attachait son regard du côté opposé ; peutêtre la montagne renfermait-elle d'autres hyrax; c'était à peu près sûr , et cependant l'aigle n'aurait pas plané au-dessus d'eux comme il le faisait alors. Il n'est pas dans les habitudes de cette espèce de tomber de haut sur le daman ; elle se perche dans son voisinage, reste à l'affût, et se précipite sur l'hyrax dès que celui-ci vient à quitter son fort, précisément comme nos chasseurs le lui avaient vu faire.

L'hyrax, en pareille occasion, rentre dans sa caverne avec tant de rapidité qu'il échapperait souvent à l'aigle, si ce dernier fondait sur lui d'une hauteur considérable ; et puis s'il y avait eu quelque daman sur l'un ou l'autre des rochers, il n'aurait pas manqué d'apercevoir l'oiseau ^ de proie et de s'enfuir aussitôt. Il était donc impossible que ce fût un hyrax qui attirât les regards de l'aigle.

Hans, qui, dans l'espoir de tuer le rapace ou tout au moins de lui envoyer une balle, avait rampé devant ses compagnons, et se trouvait maintenant de l'autre côté, voyait fort bien que ce n'était pas un daman qui arrêtait l'aigle dans son vol, mais

plusieurs animaux d'une espèce toute différente.

Un santalin croissait à mi-côte, c'était l'un des plus touffus et des plus grands qu'il y eût sur la montagne ; précisément au-dessous du santalin qui la couvrait de son ombre, gisait une roche plate, dont la surface unie avait plusieurs mètres carrés ; cette terrasse ombreuse, tandis que le soleil frappait de ses rayons toutes les parties voisines, formait un lieu de repos charmant d'où le regard dominait la plaine et découvrait un magnifique horizon; c'était l'une de ces retraites délicieuses que désire un esprit contemplatif pour s'y abandonner à ses méditations et à ses rêves.

On ne peut pas s'empêcher de croire que la plupart des animaux sauvages ont égard à la beauté du site dans le choix qu'ils font de leur séjour habituel. Il me suffit d'un coup d'œil pour découvrir le rocher où un aigle a établi son aire, le vallon qui est fréquenté par le cerf ou le daim, l'arbre sous lequel ils aiment à se reposer ; et souvent la préférence accordée à ces gîtes favoris m'a paru dépendre bien plutôt de la beauté des lieux mêmes que de la sécurité qu'ils offrent à ceux qui les habitent.

Il est difficile de se représenter la masse de rochers granitiques dont nous nous occupons , cette terrasse protégée contre les rayons du soleil par un santal embaumé, sans penser en même temps qu'il

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s'y trouve un être vivant pour jouir de cette ombre odorante, du charme répandu autour de cette solitude, et pour animer la scène, qui sans lui serait incomplète.

Mais Fombre du santal ne se versait pas inutilement sur la terrasse qu'elle abritait ; Hans venait d'apercevoir un groupe deb créatures qui semblaient faites tout exprès pour donner de la vie à ce tableau, à la fois gracieux et sauvage, et pour le compléter.

Ce groupe charmant se composait de trois individus, stppartenant à une espèce que nos amis n'avaient pas encore rencontrée depuis qu'ils étaient en chasse.

Tous les trois, c'étaient des quadrupèdes, avaient une robe olive, teintée de jaune, mais différaient quant à la taille. Le plus grand était à peine de la grosseur d'un chien d'arrêt, et le plus petit n'était pas môme de la dimension d'un chevreau ; quant à celui qui se trouvait entre les deux, il était à peu près de la taille du premier, seulement il n'avait pas de cornes, tandis que l'autre en portait; malgré cette différence, il était clair que ces trois animaux faisaient partie de la même espèce. C'était effectivement une famille de klipspringers ou sauteurs de rochers {oreotragm scUtatriœ).

Hans les reconnut aussitôt, ses compagnons également, car on trouve cette antilope sur le terri-

toire dé la colonie da Cap , dans tous les endroits où des rochers inaccessibles et des montagnes ro^

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plus robustes que ceux des petites antilopes de la plaine^ Ses cornes, dont là longueur n*est que de dix centimètres , se dressent verticalement au-dessus de la t6te et s'inclinent un peu en avant dans leur partie supérieure, elles sont ridées à la base et anne^ lées au milieu. Le pelage du sauteur de rocher est long , fourni , rude et se tient tout droit , ce qui donne à cet animal quelque ressemblance avec le porc-épic. Chacun de ses poils est gris de cendre à la base, brun au milieu, jaune à la pointe d'où il résulte que la teinte générale de sa robe est d'un olive jaunâtre.

Mais l'un des traits les plus caractéristiques de cette antilope est d'avoii* les pieds conformés d'une façon particulière : ses sabots , au lieu d*ètre allongés et pointus comme chez la plupart des animaux de sa famille , sont cylindriques , posés verticalement sur leur base, et dentelés sur les bords, ce qui permet au klipspringer de se cramponner à la surface des roches les plus unies, et d'y adhérer fortement; ainsi qu'il arrive toujours dans les œuvres de la nature, le pied de cet animal est parfaitement adapté au miUeu qu'il doit parcourir.

Cette antilope ne vit pas en troupeau ; on la voit seulement par couples isolés ou par familles, comme celle qui avait attiré les regards de nos chasseurs.

Au moment où le naturaliste avait découvert le groupe dont nous parlons , le mâle était debout sur

le rocher et regardait la plaine qui se déployait devant lui; la cimetoufTue du santal ne lui permettait pas d'apercevoir l'aigle-vautour, et la femelle, cou-

sautant de la plate-forme, et l'on aurait pu croire qu'elles s'étaient précipitées dans les fentes de la montagne, comme l'avaient fait les hyrax ; mais il n'en était rien ; on les revoyait debout à la cime d'un rocher d'où elles guettaient l'oiseau de proie ; il était évident qu'elles s'attendaient à une seconde attaque. En effet, après avoir de nouveau calculé la distance, le rapace se précipita vers la victime qu'il s'était désignée.

Le faon bondit à son tour de rocher en rocher, ainsi qu'une balle élastique, et parvint comme la première fois à éviter les serres de l'aigle ; mais celui-ci, continuant la lutte , resserra de plus en plus les orbes qu'il décrivait autour du petit sauteur, dont bientôt la fatigue fit trembler et fléchir les membres délicats. Le père et la mère du pauvre petit couraient pendant ce temps-là sur la crête des rochers, dont ils escaladaient et descendaient les pentes abruptes avec autant de facilité que s'ils avaient eu des ailes. Leur désir était évidemment d'attirer sur eux les attaques de -l'aigle et de sauver leur petit; mais le ravisseur ne prêtait pas la moindre attention à leurs manœuvres, et s'acharnait à la poursuite du jEaon ; il avait sans doute sur la montagne voisine de jeunes aiglons qui attendaient son retour, et qui avaient besoin de chair tendre.

Il continua donc à chasser le petit animal jusqu'au moment où celui-ci n'eut plus assez de force pour

de tous les êtres; mais pouvait-il s'en dispenser? La nature a voulu qu'il n'eût pas d'autre moyen d'exis-* tence. Il était possible qu'à la croie sourcilleuse d'un précipice (car cet aigle-vautour niche au sommet des rochers et non pas sur les arbres); il était possible qu'il eût dans son aire deux aiglons affamés, dont l'estomac insatiable attendait pour pâture le jeune faon de l'antilope ; la faim les aurait tués s'ils ne l'avaient pas eu. Que pouvait donc faire le pauvre aigle, si ce n'est de pourvoir aux besoins de sa famille, bien que ce fût aux dépens d'un père et d'une mère tout aussi attachés à leur petit qu'il pouvait l'être aux siens. Qui donc peut lui en faire un crime? Ce n'était pas pour s'amuser que l'aigle avait tué la jeune antilope ; c'était pour satisfaire aux exigences de la faim, pour obéir à Tune des lois les plus impérieuses d'ici bas.

Cette loi paraît cruelle ; mais si les faits qu'elle impose sont des crimes, c'est la nature seule qui en est responsable. Hélas ! nous ne pouvons comprendre pourquoi les êtres qui peuplent la terre ont été créés pour vivre les uns des autres; c'est une énigme indéchiffrable pour le cœur humain que cette chaîne de destruction.

Tuer sans but, simplement pour détruire, est une faute, sinon un crime ; et nos chasseurs pourraient encourir le reproché de l'avoir commise, s'ils n'avaient pas eu en tirant sur l'aigle vautour une

intention fort honorable ; cet oiseau appartenait à une espèce rare et peu connue ; et le désir de se procurer sa dépouille, dans un but scientifique, avait motivé sa mort; car c'étaient les deux balles du naturaliste qui l'avaient frappé.

Les antilopes se trouvaient ainsi vengées ; toutefois, ce n'était pas pour cela que nos amis avaient tiré sur l'aigle; ils ne pensaient pas le moins du monde à protéger les sauteurs de rochers, bien au contraire ; car, cinq minutes après la mort du rapace, tous nos chasseurs, y compris les chiens, poursuivaient les deux antilopes avec autant d'empressement qu'ils en avaient mis à détruire l'oiseau de proie.

Ce n'était pas non plus sans motif et par amour pur et simple de la chasse, que nos boërs voulaient tuer les antilopes, bien qu'il y en eût dans les six un ou d'eux qui n'auraient pas pu donner de leur conduite une autre explication. Mais le plus grand nombre éprouvait le désir d'examiner de plus près ces curieux animaux et d'en ajouter la dépouille aux trophées qu'ils rapporteraient de leur voyage.

Vous me demandez quel intérêt ils pouvaient avoir à se procurer les cornes de ces antilopes, puisque les sauteurs de rochers sont assez communs dans certains districts de la province du Gap. Ces animaux, il est vrai, se trouvent en assez grand nombre dans plusieurs régions de la colonie ; mais

il est rare que l'un d'eux soit frappé par la balle d'un chasseur ; ils ne sont ni moins farouches ni moins ayisés que le chamois, et n'habitent que les lieux les plus inaccessibles ; d'où il résulte que Ton regarde comme un fait assez remarquable d'avoir tué l'une de ces antilopes, et que, malgré leur petitesse, leurs cornes ont de la valeur au milieu d'un trophée de chasse.

C'est pour cela que nos amis voulaient se procurer celles du mâle qui bondissait au-dessous d'eux.

La première chose à faire était de s'entendre sur la méthode à suivre pour en prendre possession.

Aux coups de fusil qui avaient tué l'oiseau de proie, les deux sauteurs avaient bondi d*étage en étage, et se trouvaient niaintenant sur un quartier de roche situé près de la base de la montagne.

Hendrik proposait de les rejoindre immédiatement et de les chasser dans la plaine, où ils seraient bientôt pris par les chiens ; car, en terrain plat, ces antilopes sont de fort pauvres coureurs.

La proposition paraissait excellente; il suffisait aux boërs de descendre la montagne pour faire prendre la fuite aux deux sauteurs. Une fois dans la prairie, ce serait l'affaire des limiers; et, de l'endroit où ils seraient placés, les jeunes gens ne perdraient pas le plus petit détail de cette chasse intéressante.

La chose convenue, les chiens furent découplés, et chasseurs et Umiers s'élancèrent en avant. Ils

allaient aussi vite que la nature des lieux pouvait le leur permettre, et seraient arrivés en dix minutes h portée de fusil des antilopes , si ces dernières avaient eu Tobligeance de rester à la même place ; mais nos amis n'étaient pas à moitié chemin, que les bêtes agiles avaient déjà fait le tour de la montagne et s'étaient mises à voler d'un rocher à l'autre comme s'ils avaient été des oiseaux.

Ce qu'il y avait d'étrange dans leur mode de progression, c'est qu'au lieu de suivre les passages qui s'ouvraient entre les quartiers de granit, ils franchissaient les roches elles-mêmes; de sorte que leur course était formée d'une série de bonds prodigieux qui les faisaient retomber parfois sur des crêtes de rocher si étroites, qu'ils avaient à peine la place nécessaire pour y poser les pieds.

Les chasseurs avaient cru tout d'abord qu'ils n'éprouveraient aucune difficulté à rejoindre ces animaux. La montagne était si peu étendue que rien ne paraissait plus simple que d'obliger les deux sauteurs à s'enfuir dans la plaipe ; mais cette entreprise avait complètement échoué ; les antilopes avaient évité sans efforts l'approche de leurs ennemis, dont elles étaient maintenant plus éloignées que Jamais.

Les chasseurs rappelèrent les chiens, passèrent de l'autre côté de la montagne et aperçurent de nouveau les antilopes sur la pointe aiguë d'un

rocher. Ils se dirigèrent une seconde fojs ver^ celles-ci, en cherchant à les cerner ; mais les deux sauteurs recommencèrent la manœuvre qu'ils venaient d'employer, et, bondissant au-dessus de rabîme, se trouvèrent en un clin d'œil de l'autre côté des jeunes gens. Les chiens, fort maladroits sur un pareil terrain, n'étaient pas même un sujet d'inquiétude pour le gibier qu'ils poursuivaient ; et, en supposant que les antilopes se fussent trouvées par hasard à portée des tireurs, le plus habile d'entre eux n'aurait pas pu les viser, tant il y avait de rapidité dans les mouvements de ces animaux ; les toucher seulement avec du plomb, c'eût été plus difficile que de fra{)per au vol une bécasse avec une balle.

Les chasseurs essayèrent une troisième fois de contraindre les antilopes à déboucher dans la plaine, mais sans être plus heureux. Impossible de décider les fines bêtes à quitter leurs rocalUes, et il fallut chercher un autre moyen de parvenir jusqu'à elles. On n'avait pas pu, en descendant, forcer les anti^lopes à s'éloigner de la montagne; mais si, au lieu de se diriger vers la plaine, on remontait au contraire de la base du cône au sommet, il était probable' que les antilopes n'échapperaient pas aux boërs.

« Nous sommes bien sûrs de les tenir, disait l'auteur de la propositioQ ; car si elles montent toujours

le terrain finira par leur manquer, et si elles redescendent il faudra nécessairement qu'elles passent assez près de nous pour recevoir une balle. »

Ce plan fut adopté ; nos amis se séparèrent de façon à entourer la montagne, chacun se fit accompagner d'un chien, excepté Klaas, qui fut obligé d'aller tout seul, car vous vous rappelez que depuis TafTaire du blauwbok, la meute ne comptait plus que cinq membres.

Ainsi placés, les jeunes gens recommencèrent leur ascension ; ils montaient lentement sans perdre de vue leurs voisins de gauche et de droite, et s'avertissaient de temps en temps de la position des antilopes. Celles-ci fuyaient devant les chasseurs, tantôt d'un côté tantôt de l'autre, décrivaient des zig-zags ou se dirigeaient en droite ligne vers le sommet de la montagne.

Lorsque nos amis furent à mi-côte, les antilopes commencèrent à s'alarmer ; elles se voyaient cernées de toute part, et bondirent çà et là comme auraient fait deux sauterelles.

De plus en plus inquiètes, elles résolurent de franchir le cercle des chasseurs et se précipitèrent audacieusement vers le naturaliste. Hans, bien qu'il n'eût aucune prétention en fait dé chasse,' n'en était pas moins un excellent tireur, et, portant son fusil à l'épaule, il fit feu sur les deux bêtes.

La femelle tomba sur le roc, et le mâle, faisant

une pirouette, continua son escalade ; les chiens, pendant ce temps-là, avaient gagné du terrain et poursuivaient Tanlilope qu'ils pressaient avec ardeur. La pauvre bête ne semblait pas pouvoir éviter ses ennemis. Elle s'était posée sur un quartier de granit situé près de la base de la tourelle qui terminait la montagne; les cinq limiers se précipitant vers elle, la gueule ouverte, lui montraient des dents étincelantes qui paraissaient devoir la dévorer , quand tout à coup, poussé comme par un ressort, le vigoureux animal atteignit la lisière étroite d'un rocher qui se dressait verticalement devant la meute et où les chiens ne pouvaient pas arriver ; c'est tout au plus si une belette aurait pu tenir sur cette rampe où l'antilope paraissait être à l'aise ; mais celle-ci ne resta pas longtemps à la place qu'elle occupait ; effrayée par les cris des chasseurs qui se rapprochaient de plus en plus, elle continua sa marche ascendante, et, profitant des moindres saillies du rocher, elle ne s'arrêta que lorsqu'elle fut arrivée sur la pointe même de l'aiguille de granit dont la finesse avait frappé l'attention des voyageurs.

A la vue de ce bond prodigieux, un cri de surprise s'échappa des lèvres des boërs. Comme nous l'avons dit, dans l'une des pages précédentes la pointe de cette aiguille n'avait pas plus de dix centimètres de diamètre, et c'était là que, replié sur lui-même, les poils hérissés^ les quatre pieds rap-

proches les uds des autre?, se leDail le pauvre sau^ leur parveou au terme de sa course.

Bien qu'il tût maintenant assez près des boërs

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« Qui donc a tiré ce coup de fusil ? » s'écrièrent les chasgeurg) plus étonnés que jamais. Ils se comptèrent et ne se trouvèrent plus que cinq : l'un d'eux manquait; c'était Klaas. Notre collégien venait de donner la preuve que le prix de la course n'appartient pas nécessairement au plus agile.

Klaas , un peu lourd de sa nature fet fatigué de toutes ces allées et venues du haut en bas de la montagne, se reposait sut* une pierre, en attendant ises compagnons, lorsqu'il aperçut l'antilope devant i lui ; la bête ne le voyait pas ; croyant être en sû-

reté, elle reprenait haleine et irestait immobile» Notre collégien tenait son fuâil, qui était chargé de chevrotines, il visa l'animal , et celuinci tomba pouf ne plus se relever.

Jan, dont cet exploit réveillait là jalousie» insinua que c'était un coup de hasard qui ne méritait pas qu'on s'en vantât. Que ce fût adresse ou bonheur, il n'en était pas moins vrai que c'était Klaas qui avait tué l'antilope ; et celui-ci était fier de sa vie* toire.

CHAPITBE XXXVm.

Oiseaux d'une hardiesse sans pareille.

D y avait trois jours que nos voyageurs traversaient les plaines du Zuur-Yeldt, Iorsqu*ils arrivèrent auprès d'un fleuve dont ils suivirent les bords en remontant vers sa source. Le paysage qui se déployait à leurs regards différait complètement de celui qu'ils laissaient derrière eux. Des saules et des roseaux couvraient les rives du fleuve , et de l'autre côté de la rivière s'étendait une vaste prairie parsemée de bouquets d'arbres, dont la verdure paraissait d'autant plus belle à nos amis qu'ils venaient de traverser des plaines excessivement arides. L'apparition des massifs verdoyants et des eaux transparentes n'était plus un effet du mirage , et des tableaux aussi gracieux que variés frappaient à chaque instant les yeux des voyageurs.

L'herbe qui .tapissait les abords du fleuve était parfaite ;' nos amis , voulant en faire proflter leurs bœu^, s'arrêtèrent de bonne heure, s'établirent dans une petite prairie située au bord de l'eau , et coupèrent des saules pour entretenir leur feu.

Pendant tous ces préparatifs, Jan et Klaas remarquèrent une bande considérable d'oiseaux qui, planant au-dessus de la rivière , en effleuraient de temps en temps la surface, comme le font les hirondelles par une soirée d'été.

Ces oiseaux n'étaient pas bien grands ; c'est tout au plus si leur taille égalait celle du pigeon , et la nuance de leur plumage n'avait rien de remarquable ; ils étaient d'un brun lavé de rouge et mêlé de gris et de blanc, ce qui formait un costume assez terne pour des oiseaux qui avoisinent le tropique ; mais, s'ils avaient été plus près des collégiens, Klaas et Jan auraient vu qu'ils avaient le pied , le tarse et la cire d'un orangé brillant. Ils offraient toutefois une particularité qu'on apercevait de loin et qui frappa nos jeunes amis : tous ces oiseaux avaient la queue fourchue , caractère qui les rapprochait des hirondelles; et, bien que chez eux les deux pointes caudales fussent beaucoup moins prononcées que chez ces dernières, ce trait distinctif, joint à la forme du corps et à la nuance du plumage, suffisait pour déterminer la famille à laquelle appartenaient ces volatiles, et pour faire reconnaître que c'étaient des milans.

Restait à savoir quelle espèce de milans, car il y en a plusieurs. Nos deux collégiens avaient bien vu tout d'abord que c'étaient des oiseaux de proie; Hans , qu'ils avaient interrogé à cet égard , leur

avait répondu que c'étaient des milans, et avait ajouté un peu plus tard que c'était le milan parasite (milvus ater) , que l'on rencontre dans toute l'Afrique , et dont la taille est un peu moins grande que celle du milan royal.

Ce renseignement avait doublé l'intérêt de nos collégiens pour ces rapaces à queue fourchue ; et, se glissant au bord de la rivière, les deux oiseleurs, qui tenaient leurs fusils à la main , guettèrent avec la plus grande attention tous les mouvements de la troupe ailée.

On aurait pu croire*, au premier abord, que les milans jouaient entre eux ; ils flottaient doucement dans l'air, s'y arrêtaient comme suspendus par un fil invisible, et de temps à autre se précipitaient vers le fleuve , dont ils rasaient la surface et où même ils se plongeaient de temps en temps. On découvrait bien vite quel était le but des milans : chaque fois que l'un d'eux sortait de l'eau, il était facile de voir qu'il tenait dans ses serres un petit poisson, dont le soleil faisait briller les écailles ; c'était donc à la pêche que se livraient les parasites , et non pour leur plaisir, comme le font certains pêcheurs, mais par nécessité.

Ce n'est pas que le poisson constitue la seule nourriture du milan parasite ; au contraire , il est presque omnivore, mange de petits quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, et ne dédaigne pas là cha-

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rogne quand il n'a point autre chose. Mais il est très-friand de poisson, et toutes les fois qu'il habite un pays hien arrosé, où la pêche est abondante, il ne manque pas d'embrasser l'état de pêcheur.

Klaas et Jan espéraient tuer quelques-uns de ces oiseaux; mais, après avoir attendu Tainement que les parasites s'approchassent de la rivé, ils renoncèrent à leur espoir et revinrent au bivouac , où le dîner les rappelait.

Nos voyageurs, assis en rond sur des caisses qu'ils avaient prises dans les chariots , mangeaient de bon appétit ; leur menu se composait d'une grande outarde que les Boërs ont nommée paon sauvage ; c'était le gros Willem qui avait tué le matin même cet excellent gibier, grâce à la portée de son énorme fusil ; autrement, il ne l'aurait pas eu, car il est peu d'oiseaux plus circonspects que la grande outarde, et il est très-rare qu'elle s'approche d'un endroit où le chasseur pourrait se cacher et l'attendre. Malgré son volume, c'est l'un des oiseaux du midi de l'Afrique dont la chair est le plus estimée. Je ne vois guère que la dinde sauvage de l'Amérique du Nord qui soit plus délicate.

Nos chasseurs avaient fait rôtir ce précieux gibier avec le plus grand soin ; Arend venait de le découper, et tous nos amis tenaient leur part à la main ; celui-ci avait une aile , celui-là mordait dans un pilon, tel autre était armé de la lunette , un qua-

♦rième d'une partie de la carcasse, et chacun se félicitait du morceau qui lui était échu.

Tandis que nos voyageurs se livraient à cette douce occupation, les milans vinrent s'abattre à côté d'eux ; Jan et Klaas furent d'autant plus sur^ pris, que pendant une heure ils s'étaient vainement efforcés de s'approcher de ces oiseaux qui avaient paru les fuir. C'est maintenant qu'il aurait été facile de leur tirer un coup de fusil; les audacieux venaient se poser à quelques pas des mangeurs, s'arrêtaient dans l'air, faisaient une pirouette, se mettaient sur le dos, et finirent par exécuter des évolutions tellement bizarres que nos amis éclatèrent de rire et que non-seulement Pacetanné, mais le grave Zoulou ne purent s'empêcher de faire chorus avec eux tant cette vue était désopilante.

Toutefois les milans ne devaient pas en rester là; de plus en plus audacieux, ils se rapprochaient des dîneurs chaque fois qu'ils terminaient une cabriole, et plusieurs d'entre eux finirent par enlever les morceaux d'outarde que nos amis teàaient à la main, prouvant à ceux-ci la vérité de cet adage, qu'il y a loin entre la coupe et les lèvres.

Les chiens eux-mêmes furent victimes de ces impudents voleurs, qui s'abaissèrent jusqu'à leur ôter de la gueule les os qu'ils étaient en train de ronger.

Si Klaas et Jan avaient été les maîtres, l'insolence des parasites n'aurait pas duré longtemps. A l'ap-

proche des oiseaux, les deux collégiens avaient sauté sur leurs fusils , mais leurs compagnons les avaient empêché d'en faire usage, surtout Hans qui désirait observer les mouvements de ces curieux parasites.

On permit enfin aux collégiens de tirer sur les milans, et chose étrange ils en tuèrent plusieurs sans parvenir à éloigner les autres; ceux même qui avaient élé blessés, revenaient auprèsdu bivouac, . et fixaient des yeux avides sur les bribes de viande qui restaient du dîner.

Il arriva sur ces entrefaites Un curieux incident qui vint accroître la gaieté de la bande joyeuse.

Le naturaliste avait tué ce jour-là un admirable pigeon qui est particulier à Tintérieur du midi de l'Afrique, et dont les ailes, ainsi que le corps, sont d'un vert très-foncé. L'espèce en étant assez rare, Hans avait l'intention d'en conserver la peau et de la monter; aussitôt qu'il eut dîné, il prit donc son pigeon, le dépouilla, en jeta la viande aux chiens et se mit en mesure d'extraire la cervelle de son oiseau.

Klaas et Jan fatigués de tirer des coups de fusils, avaient déposé les armes, d'où il résulta que les parasites s'empressèrent de revenir et déployèrent plus d'audace que jamais.

L'un d'eux voyant le naturaliste occupé de son pigeon et supposant que le corps du volatile était

toujours dans la peau , fondit sur la brillante dépouille, la saisit dans ses serres et Tenleva tout triomphant. Notre préparateur, absorbé par son travail» n'avait pas vu l'oiseau s'approcher, et pensa que c'était l'un ou l'autre des collégiens qui lui avait fait cette niche ; ce ne fut qu'en levant les yeux qu'il aperçut le vrai coupable ; et bien que tous nos chasseurs courussent prendre leurs fusils, la dépouille du pigeon n'en fut pas moins perdue ; car le milan après s'être élevé à une assez grande hauteur, avait fui à tire d'ailée de l'autre côté de la rivière, emportant cette peau vide où il ne restait pas même un atome de cervelle.

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