CHAPITRE XXXK
UAntîlope a(piatiqae.
L'endroit où nos chasseurs étaient campés s'é-» levait environ à deux mètres au-dessus du bord de l'eau ; la rive opposée dominait également la surface de la rivière, mais il y avait des deux côtés une brèche formant escale, et qui s'inclinait en pente douce jusque dans le lit du fleuve. Ces deux brèches qui se trouvaient en face l'une de l'autre, n'étaient
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pas l'œuvre de la nature ; elles avaient été faites, sans aucun cloute, par de grands quadrupèdes, tels (jue les rhinocéros, qui avaient pris Thabitude de venir boire en cet endroit ou d'y passer la rivière. On distinguait sur les deux rives, la piste de nombreux animaux qui confirmaient cette opinion.
Il était probable qu'après le soleil couché une certaine quantité de bêles sauvages se rendraient à cette espèce d'abreuvoir, et Willem résolut, avec Hendrik , de s'y placer à l'affût et d'épier les animaux qui viendraient s'y désaltérer. Nos chasseurs comptaient sur une nuit magnifique, la lune était pleine et le ciel avait été depuis le malin d'une pureté sans égale ; mais ils n'eurent pas besoin d'attendre que le soleil eût disparu pour commencer leur chasse.
Les deux amis s'occupaient des préparatifs du soir , lorsque certains mouvements qui eurent lieu sur l'autre rive , attirèrent leur attention. La berge s'ouvrait également en cet endroit des deux côtés de la rivière , et l'une de ces ouvertures correspondait à la place où leur camp était situé. Autour de la brèche , croissait une épaisse muraille d'énormes roseaux entremêlés de saules et d'arbres peu élevés; c'était là que se passaient les mouvements qui avaient éveillé l'attention des chasseurs.
Quelques minutes après , un fort bel animal se dégagea du fourré et s'avança fièrement dans la
clairière où l'herbe rase permit de le voir depuis les cornes jusqu'aux sabots , et de reconnaître qu'il appartenait à la famille des antilopes.
C'était un animal aux formes élégantes, à la démarche noble , et que nos boërs n'avaient jamais vu.
Il pouvait avoir un mètre cinquante de hauteur et plus de deux mètres soixante de longueur. La teinte générale de sa robe était d'un brun de sépia, lavé de gris, dont la nuance était plus foncée autour de la base des cornes et sur le front , où elle se mélangeait de roux ; le mufle était blanc , une tache blanche s'étendait sur la gorge , une raie de la même couleur se dessinait devant chaque œil , et une bande ovale , également blanche , se voyait autour de la queue , dont la longueur était de quarante à quarante-cinq centimètres , et qui se terminait par un bouquet de poils. Sur tout le corps de cet animal, le pelage était rude et avait plus de ressemblance avec de la râpure de baleine qu'avec du poil ordinaire ; il s'allongeait sur le cou et s'y tenait tout droit comme la crinière de certains animaux. Les cornes, d'un vert blanchâtre, avaient environ quatrevingt-dix centimètres ; elles se courbaient d'abord en s'élevant , puis s'inchnaient un peu en dedans, et portaient des anneaux, très-rapprochés , depuis leur base jusqu'à peu près quinze centimètres de leur extrémité.
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A la démarche élégante de cette antilope , à la forme et à la courbure de ses cornes , aussi bien qu'au poil rigide qui garnissait le poitrail et le cou de cette noble bête , le naturaliste reconnut l'antilope aquatique, appelée par les savants egocerus ellipsiprymnus , et qui est Tune des plus vantées et des plus belles de la tribu tout entière.
On pourrait croire, d'après le nom que porte cette antilope, qu'elle vit habituellement dans l'eau ; cependant il n'en est rien ; on l'appelle antilope aquatique ou antilope d'eau , parce qu'elle ne s'éloigne jamais des rivières ou des lacs, où elle se plonge avec déUces et où elle passe les heures les plus chaudes de la journée ; c'est une excellente nageuse et telle est sa confiance dans ce moyen de salut, que lorsqu'elle est poursuivie par un ennemi quelconque , elle se dirige immédiatement vers la rivière et s'y précipite sans s'inquiéter de la profondeur de l'eau ou de la rapidité du courant. Cette habitude appartient également à beaucoup de plénicornes; mais le but de ceux-ci en prenant l'eau , est de détourner les chiens , et lorsqu'ils ont traversé la rivière ou l'étang qu'ils rencontrent , ils se rejettent dans la forêt et y poursuivent leur course. L'antilope dont nous parlons , ne se borne pas à franchir la rivière , elle la descend à la nage pendant plus ou moins de temps , et si elle aborde sur la rive opposée, elle y revient presque aussitôt, après avoir
fait un léger détour dans le bois. L'eau est pour elle un asile , un refuge où elle se trouve plus en sûreté qu'ailleurs, et quand elle est rejointe par ceux qui la poursuivent, c'est au milieu du courant qu'elle fait tête à l'ennemi.
Elle habite de préférence les rives marécageuses » couvertes de roseaux, de grandes herbes aquatiques, et il est rare qu'on l'aperçoive à l'époque de l'année où les rivières débordent, car elle séjourne au cœur même des fondrières et des marais, où il est impossible au chasseur de pénétrer. Ses longs pieds, dont les sabots acquièrent d'énormes di«mensions, lui permettent de courir sans danger sur la vase, où d'autres antilopes disparaîtraient complètement.
L'antilope d'eau a été classée par les naturalistes avec les egocerus\ mais elle diffère de tous les ani* maux de ce groupe , tant par les cornes que par les habitudes et mérite de former un genre à part, où d'ailleurs elle ne serait pas isolée , car une seconde espèce d'antilope aquatique a été découverte il y a peu de temps , sur les bords du lac Ngami ; cette espèce, que les indigènes appellent /éc/ié, se rapproche tout à fait , par la forme de ses cornes et par sa manière de vivre, de Yegocerus ellipsiprymnm.
On a même depuis lors trouvé, sur les rives du
l. Antilopes à cornes de chèvre.
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lac Ngaini , une troisième espèce d'antilope aquatique; mais bien qu'elle ressemble aux deux autres par ses habitudes , elle s'en éloigne par ses caractères extérieurs. Ses cornes en spirale , par exemple, offrent une grande ressemblance avec celles du Condou , et les naturalistes l'ont placé parmi les tragélaphes. Elle esl appelée Nakong par les naturels du pays qu'elle habite.
Nos chasseurs, avons-nous dit, ne connaissaient pas l'antilope d'eau, par la raison que cet animal ne se trouve dans aucune des régions qu'ils avaient visitées. C'est un habitant des contrées chaudes, dont la demeure commence aux environs du tropique et dont le parcours ne s'étend pas jusqu'aux frontières de la colonie du Cap. Il est possible qu'il y ait d'autres espèces du même genre sur les bords des rivières qui baignent le centre du continent; car depuis l'endroit où les derniers explorateurs de TAfrique australe ont pénétré, jusqu'au désert du Sahara, que de pays et d'animaux curieux dont les géographes et les naturalistes ne connaissent rien encore.
Si vous désirez un jour acquérir la gloire des Bruce, des Mungo-Park, des Denham, des Clapperton, des Caillé, des Lander, des Livingstone et des Barth, ne craignez pas que ce soit l'occasion qui vous manque. Il reste encore en Afrique assez de régions inconnues pour employer les esprits aven-
tureux pendant un siècle. Je garantis, dans tous les cas au naturaliste ardent, une abondante récolte de faits nouveaux à découvrir jusqu'à Tannée 2000, et c'est plus qu'il n*en faut pour remplir votre existence.