CHAPITRE XL
Le reptile Yorace.
Tous nos chasseurs avaient les yeux fixés sur le bel animal qui s'approchait de la rivière. Celui-ci avança d'un pas majestueux et léger, descendit la pente qui conduisait au bord du fleuve et entra dans l'eau sans la moindre hésitation.
Les jeunes gens espéraient que l'antilope franchirait la rivière; si elle restait sur la berge opposée, la distance était trop grande pour qu'une balle pût l'y atteindre; mais si elle traversait l'eau, ce serait bien différent; et pour être plus sûrs de leurs coups Hendrik et Willem se glissèrent au milieu des roseaux et parvinrent jusqu'à la brèche que nous avons signalée.
Mais l'antilope n'avait pas l'intention de passer à l'autre bord ; elle était venue tout simplement pour
DES JEUNES BOËRS. 3ai
boire, fît quelques pas dans la rivière, s'arrêta et plongea ses lèvres dans l'eau afin de se désaltérer.
Il se trouvait par hasard qu'une sorte de poutre gisait à l'endroit où l'antilope venait d'entrer dans le fleuve; elle était couchée parallèlement à la rive et paraissait flotter, bien qu'on n'en aperçût que la partie supérieure; saturée d'eau, elle était probablement trop lourde pour njB pas enfoncer; nos jeunes amis n'y attachèrent aucune importance; c'était quelque tronc d'arbre, peut-être celui d'un acacia dont l'écorce est noire, et qui, entraîné par le courant lors de l'inondation, s'était arrêté au pied de l'escale dont nous avons parlé. Rien n'était plus ordinaire, et l'antilope elle-même ne s'en inquiéta nullement. Sécurité fâcheuse! mieux aurait valu pour elle un sentiment de frayeur, qui lui aurait fait examiner cette poutre à demi plongée dans l'eau; car en dépit de son écorce noire, ce n'était pas le tronc ébranché d'un acacia.
Au grand étonnement de nos chasseurs, et sans doute à la plus grande surprise de l'antilope, ce tronc immobile s'agita tout à coup et s'élança comme une flèche vers la place où se désaltérait la pauvre bête. Ce n'était plus une pièce de bois inerte, mais un hideux crocodile aux dents aigués, à la peau écaiileuse.
Hendrik et Willem s'attendaient à voir fuir l'antilope ; et certainement elle l'aurait fait si le reptile
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avait été moins adroit; mais l'affreux monstre avait saisi le mufle de sa victime entre ses m&choires puissantes, et cherchait à entraîner la noble bête.
L'antilope se débattit vaillamment ; elle plongea, revint sur l'eau, s'efiforça d'échapper à l'étreinte de son effroyable ennemi ; trois fois elle s'agenouilla sous la pression du crocodile, et se relevant toujours, elle finit par attirer l'amphibie sur la rive. La pauvre béte ne cessait de frapper son bourreau de toute la force de ses bras vigoureux; mais que pouvait-elle sur l'épaisse cuirasse de son horrible adversaire ! Prise par les lèvres, il lui était impossible de £sdre usage de ses cornes, qui constituent ses armes défensives.
Le crocodile n'était pas l'un des plus grands de son espèce; la lutte aurait, sans cela, duré bien moins longtemps. Il est de ces reptiles qui atteignent jusqu'à 6 mètres de longueur-, et dont la puissance est assez grande pour entraîner au fond de l'eau un buffle qui est quatre fois plus fort que l'antilope qui nous occupe. Celui dont nous parlons n'avait guère que 3 mètres, et sa victime aurait pu lui échapper si elle n'avait pas été mordue à l'endroit où le monstre l'avait saisie. Le reptile le comprenait sans doute et se gardait bien de desserrer les mâchoires, où le mufle de l'antilope se trouvait pris comme dans un étau.
Maintenant que le monstre était à moitié sorti d^
la rivière, nos chasseurs distinguaient sa poitrine» ses pieds de devant, étalés comme une main, et pouvaient suivre tous les incidents de la lutte. Le reptile se servant de sa queue puissante comnie d'un point d'appui, entraîna la tête de l'antilope au-dessous de la surface de l'eau et parvint à l'y maintenir pendant assez longtemps, sans que la pauvre béte cessât de se débattre au milieu des flots d'écume et des bouillonnements qui marquaient la scène du combat.
La lutte se ralentit; l'égocérus fut entraîné par le reptile à une certaine distance de la rive, et dès qu'il eut perdu pied, il lui devint impossible de se défendre plus longtemps. Quelle que fût son habileté comme nageur, il ne pouvait pas rivaliser à cet égard avec l'odieux amphibie ; ses cornes s'en^ foncèrent peu à peu, l'eau s'agita sous les derniers efforts que faisait le crocodile pour triompher de l'antilope, et le bourreau et la victime disparurent au fond de la rivière.
Les chasseurs restèrent pendant quelques instants au bord du fleuve, les yeux fixés à l'endroit où ils avaient vu disparaître l'égocérus . Une écume sanglante rougit la surface de l'eau; mais le courant l'eût bientôt emporté, et la rivière glissa tranquille et silencieuse comme si nul événement ne s'était passé dans son sein.
Hendrik et Willem retournèrent au bivouac et la
conversation tomba naturellement sur les crocodiles de celte partie de TAfrique. Le Zoulou y prit part; il avait chassé pendant longtemps sur les rives du Limpopo, qui se trouve au nord-est de l'endroit où nos chasseurs étaient campés, et les crocodiles sont très-nombreux dans cette rivière, où ils atteignent des proportions monstrueuses. D'après Congo, il est de ces reptiles qui ont jusqu'à 9 mètres de longueur, et dont le corps est aussi gros que celui d'un rhinocéros; ils attaquent les buffles, qu'ils vont attendre à l'endroit où ceux-ci viennent boire, les saisissent aux lèvres, comme nous Pavons décrit tout à l'heure à propos de l'antilope, et les asphyxient en les attirant sous l'eau.
Parmi les habitudes de ces monstres, il en est une dont le Zoulou entretint ses auditeurs; suivant lui le crocodile ne dévorait jamais sa proie avant qu'elle ne fût entièrement décomposée. Lorsque l'un de ces reptiles a tué un buffle ou tout autre animal de grande, taille disait Congo, il le traîne sur la rive et le laisse exposé à l'action du soleil jusqu'au moment où la chair en est putréfiée à point. Nos jeunes amis l'avaient déjà entendu dire, et n'en voulaient rien croire, en dépit des protestations du Zoulou, qui leur affirmait que cette habitude du crocodile était paKaitement connue des riverains du Limpopo.
Malgré lès railleries de certains naturalistes, qui
n'ont pourtant pas d'intérêt à nier le fait, le nègre avait raison, et nos chasseurs en eurent bientôt la preuve.
J'ai dit que le crocodile et sa victime avaient disparu au fond de l'eau; mais non pas pour toujours : nos boërs devaient les revoir avant peu, le gros Willem devait tuer l'amphibie, et Congo, Facetanné et les chiens devaient faire un excellent souper de la venaison de l'antilope.
Voici comment la chose arriva : Hans avait entamé une dissertation sur les crocodiles en général. A propos des espèces nouvelles qui ont été découvertes dans ces derniers temps, il parlait à ses compagnons des progrès que les sciences ont faites depuis un demi-siècle ; et revenant aux sauriens qui avaient amené cette digression, il leur disait que les naturalistes modernes ont divisé les crocodiles en plusieurs genres; qu'en y comprenant les gavials d'Asie, les alligators et les caïmans d'Amérique, cette famille ne compte pas moins d'une douzaine d'espèces vivantes, tandis qu'il y a quelques années on n'en connaissait que trois. Il ajoutait qu'indépendamment des alligators, l'Amérique possède de véritables crocodiles, et que le nombre des espèces américaines dépasse même celui que forment ensemble les espèces de l'Asie et de l'Afrique. Il faisait remarquer à ses auditeurs qu'il n'existe pas de ces grands reptiles en Europe^et en
Australie et s'étendait sur la difficulté que présente la détermination des genres et des espèces de cette famille, lorsque le Zoulou, qui avait les yeux fixés sur la rivière, se retourna vers le jeune savant et lui désigna un massif de roseaux dont la pointe s'élevait au-dessus du fleuve.
Tous les chasseurs regardèrent dans la direction indiquée et virent que les roseaux s'agitaient en craquant, s'écartaient et se brisaient sous une pression violente. Quelle pouvait être la cause d'un pareil désordre ? Un animal sauvage, même en les traversant, glisse au milieu des grandes herbes sans faire tout ce vacarme : son allure est facile, et il dérobe autant qu'il peut les mouvements qu'il est obligé d'effectuer. Il se passait donc là-bas quelque chose d'insolite ; et nos chasseurs, voulant savoir ce que c'était, se rapprochèrent de la rive. Ils se traînèrent dans l'herbe en gardant un profond silence, afin de ne pas effrayer l'individu qu'ils cherchaient à reconnaître.
Par bonheur, les roseaux n'étaient pas tellement serrés qu'on ne pût voir à travers ; et quand nos amis furent arrivés près du fleuve, ils aperçurent à l'endroit où le fracas avait lieu un grand objet de couleur foncée qui devait être un crocodile.
Était-ce le mênie qui avait tué l'antilope ? Nos chasseurs n'auraient pu le dire ; mais, au bout de quelques instants» il ne leur resta pas le moindre
doute à cet égard ; le crocodile attirait le cadavre de l'antilope, avec rintenlion évidente de le sortir de la rivière. Il employait, pour arriver à ce but, ses mâchoires, ses bras et son museau, tantôt traînant le corps de l'animal, tantôt le poussant et le roulant vers la rive.
Les boërs regardaient cette manœuvre en silence pour ne pas l'interrompre; mais le gros Willem avait apporté son fusil, et, profitant d'un moment où le saurien se reposait, il lui envoya dans l'œil une balle qui lui traversa le crâne.
Le reptile plongea immédiatement, laissant derrière lui une teinte sanglante. Bientôt il reparut à la surface de l'eau, sortit à moitié du fleuve, en proie aux convulsions d'une affreuse agonie, cacha sa tète sous les vagues qu'il soulevait, fouetta l'air de sa queue, montra de nouveau sa gueule béante, puis retomba au fond de l'eau comme une pierre, et cette fois pour ne plus en .sortir.
Les deux nègres coururent au milieu des roseaux, s'emparèrent de l'antilope, quelque peu lacérée par les dents du reptile, et la traînèrent jusqu'au bivouac en poussant des cris de triomphe.