CHAPITRE XLIII
Chasseurs à quatre pattes.
C'étaient douze lions qui venaient d'apparaître aux regards de nos amis ; de vieux mâles , des lionnes et des lionceaux de différents âges ! Terrible spectacle à voir pour celui qui n'en est éloigné que de six cents mètres , et que ne protègent ni barreaux de fer, ni murailles.
Je n'ai pas besoin de vous dire que nos chasseurs s'arrêtèrent tout à coup et se sentirent plus ou moins effrayés. Bien que les lions, en général, n'attaquent pas l'homme sans y être provoqués, il était possible qu'il en fût autrement quand ils sont réunis. Douze lions! Mais ils n'auraient fait qu'une bouchée de nos voyageurs. Je ne suis donc pas étonné du trouble qui s'empara des jeunes gens à la vue de ce formidable congrès ; la rampe descendait brusquement dans la plaine , et en quelques bonds les terribles félins seraient arrivés près d'eux.
Le premier effroi passé , nos amis réfléchirent à ce qu'ils avaient à faire. Quand je dis qu'ils réfléchirent, pas un n'en prit la peine, et du reste au-
cun d'eux n'avait besoin de réflexion ; ils ne songeaient plus aux pallahs , et toute idée de chasse s'était effacée de leur esprit. Descendre dans le vallon, c'eût été courir à sa perte ; de plus vieux chasseurs auraient fui sans vergogne, et c'est du côté de leurs chevaux que se dirigèrent nos jeunes gens.
Deux minutes après , tous nos amis étaient eq selle et ne craignaient plus rien de cette terrible rencontre. Les buissons qui garnissaient le rebord de la montagne empêchaient qu'on ne les vît d'en bas, et le vent soufflait contre eux en passant sur la vallée ; dans le cas contraire , les lions , avertis par leur odorat, se seraient aperçus de quelque chose ; mais, grâce aux deux circonstances qui favorisaient nos amis, les félins ne se doutèrent même pas de la proximité des chasseurs.
Une fois à cheval, tous nos jeunes gens oublièrent leur épouvante; ils savaient que leurs montures les emporteraient en un clin d'œil hors des atteintes de l'ennemi, et que même les poneys de Klaas et de Jan sauraient échapper par la fuite au plus rapide de tous les lions.
Toutefois, Hendrik et Willem regrettaient d'aban* donner la partie sans même connaître ce qui allait arriver. Mais ne pouvaient-ils pas , du haut, de la rampe, et sans quitter leurs montures, regarder une seconde fois les dangereux animaux dont ils n'avaient plus rien à craindre? Hans n'était pas
moins curieux d*étudier les mouTements des lions au point de vue de l'histoire naturelle, et Arcnd partageait ce désir par simple curiosité. Quant aux deux collégiens, il n'était pas prudent de les engager dans une pareille aventure , et on les renvoya sans plus de cérémonie à Pendroit où les bœufs attendaient leur retour.
Pendant ce temps-là, les quatre aînés de la bande revinrent en silence à la place où du haut de la corniche ils avaient aperçu les lions.
Les pallahs paissaient toujours tranquillement au milieu de la vallée, sans avoir le moindre soupçon de la présence de leurs voisins. Ils n'auraient pas montré cette quiétude profonde s'ils avaient pu se douter qu'un pareil ennemi était à quelques pas
• d'eux. Mais la direction du vent, qui avait préservé les chasseurs d'être sentis par les félins , empêchait
* les antilopes , qui se trouvaient dans la même position relativement à ces derniers , d'éventer leurs ennemis, qu'un bois touffu dérobait à leurs regards.
Il n'en était pas moins évident que les lions con^ naissaient la présence des pallahs dont ils convoitaient la chair. De temps en temps , l'un d'eux se traînait jusqu'au bord du taiUis , guettait les anti* lopes et revenait auprès de ses compagnons, absolument comme un éclaireur qui vient faire son rapport. Les adultes, mâles et femelles, se tenaient rassemblés dans un étroit espace, et l'on eût dit
qu'ils étaient en conseil. Nos quatre spectateurs ne doutèrent pas un instant qu'ils ne fussent réunis pour s'entendre , et que le troupeau d'antilopes ne fût le sujet de leurs délibérations.
La séance fut enfin terminée, les membres du conseil se séparèrent, et chacun d'eux prit une route différente. Quelques-uns se dirigèrent vers le fond de la vallée , tandis que les autres se rapprochaient de la montagne ; lorsque ceux-ci furent arrivés aux bouquets d'arbres dont nous avons parlé plus haut, ils changèrent de direction et gagnèrent successivement tous les massifs en rampant dans l'herbe , avec l'intention évidente de se dérober à la vue des pallahs.
Leur projet devenait facile à deviner ; il était clair qu'ils ne remontaient le vallon que pour rabattre les antilopes du côté de leurs camarades ; bref, ils suivaient exactement la méthode que nos chasseurs voulaient employer pour parvenir au même but. Ceux-ci n'en revenaient pas de cette singulière coïncidence, et ne pouvaient s'empêcher d'admirer avec quelle adresse leurs rivaux exécutaient leur tactique.
Les trois lions, faisant l'office de rabatteurs, disparurent bientôt dans le fourré qui était en face de nos amis. Les neuf autres, pendant ce temps-là, «'étaient écarlés au fond du val , où chacun d'eux , caché sous bois, attendait à son poste que la bête lui fût lancée.
Pendant quelques minutes , on n'aperçut aucun mouvement de la part des lions, ni de celle des antilopes, qui continuaient à brouter avec calme.
Tout à coup , les pallahs . semblèrent avoir un soupçon du danger qui les menaçait ; le mâle releva la tête, jeta les yeux autour de lui, fit entendre un sifflement analogue à celui du daim, et frappa vivement du pied une ou deux fois. Les autres pallahs s'arrêtèrent , et quelques-uns bondirent à la façon des springboks.
Ds venaient de sentir les trois lions qui se trouvaient en haut du val, et dont la brise leur apportait les effluves.
Le vieux mâle répéta le signal qu'il venait de donner à sa famille , sauta lui-même à plusieurs pieds en l'air et prit la fuite, entraînant derrière lui tous les membres du troupeau , qui entremêlaient de bonds énormes leur galop rapide.
Ainsi que les chasseurs griffus l'avaient pensé , les antilopes descendirent le vallon et coururent vers l'endroit où était caché l'ennemi ; elles fuyaient sous le vent et rien ne pouvait les avertir de cette dangereuse embuscade. Bientôt elles approchèrent des massifs qui renfermaient les lions ; quand elles furent à la hsière du fourré, neuf grands chats en sortirent j comme s'ils avaient été mus par un ressort, et, d'un bond prodigieux, ils s'emparèrent chacun de la victime qu'ils s'étaient désignée. Un
seul coup de griffe suffit pour arrêter Jes pallahs et pour les étendre sur l'herbe. L'attaque avait été si soudaine et la mort si prompte, que deux secondes après leur sortie du bois , chaque lion était couché sur le cadavre d'une antilope , dont il lacérait la chair avec ses griffes et ses dents.
Trois pallahs avaient échappé au massacre pt fuyaient vers l'autre bout de la vallée ; mais chacun devint à son tour la proie d'un lion embusqué dans le massif où il croyait trouver asile.
De ces douze antilopes qui tout à l'heure bondissaient dans la plaine, confiantes dans la rapidité de leur course , pas une n'avait pu traverser la ligne que leurs ennemis, pleins de ruse, avaieqt tracée autour d'elles.
Nos voyageurs regardèrent pçndapi qijelques instants les douze félins sp repaître de leurs victimes. Hendrik et Willem éprouvaient Ip désir d'approcher de la vallée et d'envoyer leurs balles à une couple de lions ; mais le naturaliste s'y opposa de toutes ses forces. Jamais, dit-il, le lion n'est plus dangereux pour le chasseur qu'au moment où il se gorge de sang. Malheur à qui le dérange alors ; et la prudence la plus élémentaire commandait nonseulement de ne pas troubler les félins dans leur orgie sanglante , mais de s'éloigper au plus vite de cette scène de carnage.
Hendrik et Willem se rendirent, bien qu'à regrets,
DES JEUNES BOÉRS. 327
aux conseils du naturaliste , appuyés des instances d' Arend ; et tous les quatre retournèrent à l'endroit où les attendaient les wagons.
Arrivés là, nos amis déliliérèrent sur le parti qu'ils devaient prendre. Il était dangereux de s'engager dans cette étroite vallée, dont une semblable garnison défendait les abords, La pren^ière chose à faire était de che^^her un gué et de passer de l'autre côté de l'eau. Nos chasseurs (Jécouvrirent ce qu'ils cherchaient et allèrent camper sur l'autre rive, l'heure étant trop avancée poiir coi^tinuer
leur route.
Ils avaient été bien inspirés de traverser la rivière, car , pendant toute la nuit , des rugi^senfienls no^lbreux retentirent sur l'autre bDrd , où il était probable que les lions ay^i^nt fixé leur (Jpq^ure,
CHAPITBE XUV,
JiCs vevjyes.
Nos aniis s'pippressèreut de quitter ce voisinage effrayant , et le lendemain au point du jour » ils étaient en marche et remontaient 1^ hordduileuve.
De môme qvi^ sur l'autre rive , il^ avaient à fran-
chîr une succession de vallées, parsemées de bouquets d'arbres, et qui se rétrécissaient de plus en plus. A mesure qu'avançaient les voyageurs , les éperons de la montagne se rapprochaient plus fréquemment du bord de l'eau et multipliaient les difficultés de la route. Une ou deux fois même , la pente devint tellement roide que les bœufs refusèrent de la gravir, et nos amis crurent un instant qu'ils ne pourraient pas aller plus loin. Mais Congo finit par triompher de la résistance des bœufs , et les wagons arrivèrent sains et saufs de l'autre côté du ravin , non sans efforts de leur part et de celle de leurs conducteurs, qui , à force de crier , s'étaient déchiré Bi gorge , et qui avaient complètement usé la mèche de leurs grands fouets.
Quant au moyen que le zoulou avait employé pour faire avancer les bœufs , c'est un procédé bien simple ; il consiste à marcher devant ces animaux et à barbouiller de leurpropre bouse les pierres du ravin où ils sont engagés ; croyant alors que d'autres bœufs ont fait le même trajet peu de temps auparavant , l'attelage en conclut que ce chemin est praticable , puisqu'il vient d'être suivi par des individus de son espèce, et, reprenant courage à cette vue qui les rassure , les bœufs franchissent le mauvais pas d'où ils croyaient ne jamais sortir.
La vallée où nos voyageurs pénétrèrent, après avoir escaladé cette pente abrupte et rocailleuse , avait à
peine deux acres* d'étendue, et comme en cet endroit Iêu rivière n'était plus qu'un ruisseau, on pouvait la traverser dans toute la longueur de la prairie où nos jeunes gens venaient de s'établir. Une pointe de la montagne qui fermait ce petit vallon , se projetait de l'autre côté de la rivière , dont les eaux torrentielles s'étaient frayé un passage à travers le granit ; le seul moyen de franchir cette muraille était de s'engager dans le lit du torrent et de le remonter jusqu'à la vallée suivante. Si la rivière avait été grosse , il aurait fallu nécessairement abandonner ce projet , mais c'est à peine si elle avait assez d'eau pour baigner les cailloux dont son lit était couvert ; il était donc possible à nos voyageurs de suivre ce canal qui les conduirait de l'autre côté de la montagne , où ils trouveraient ensuite de grandes plaines faciles à parcourir. En attendant, comme ils rencontraient dans cette petite vallée un excellent pâturage pour leurs bêtes , une eau limpide et du bois en abondance , trois choses qui en pareil cas sont de première nécessité , nos amis s'y installèrent pour y passer la nuit.
C'était un endroit curieux que le petit vallon où campaient nos voyageurs ; la forme en était à peu près circulaire , et de tous côtés les flancs abruptes de la montagne s'élevaient à une hauteur de trois