‹ Les vacances des jeunes boërsChapitre 57 sur 62 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Jan et les Kourhaans.

La première fois que nos voyageurs s'arrêtèrent ils s'établirent dans une admirable vallée, pareille à celle où ils avaient rencontré les lions, mais d'une plus grande étendue, et complètement émaillée de fleurs. Les montagnes, qui l'environnaient de toutes paris, semblaient n'avoir pas d'autre destination que de lui servir de cadre et de la proléger contre le vent du désert. Un ruisseau, pareil à un serpent aux écailles argentées, décrivait mille détours au milieu de la prairie ; et çà et là, dans les endroits où l'eau assoupie formait un bassin à la surface transparente, se déployaient les feuilles et les fleurs du nénuphar bleu de cette partie de l'Afrique (nymphéa cerulea). Des arbres et des plantes d'espèces variées, particulières à la flore du pays, croissaient dans cette vallée délicieuse, où le regard des voyageurs rencontrait à chaque pas des formes dont il était charmé. Les saules inclinaient leurs branches sur les bords du ruisseau; Y acacia eburnea déployait au pied de la montagne son pa-

rasol de verdure, à Tombre duquel ses grappes de fleurs dorées versaient leur parfum dans Tatmosphère. On y voyait le myrica cerifera^ dont les fruits sont enveloppés de cire blanche; Yarbuste aux perles dont la racine parfumée fournit la matière des colliers, que recherchent si avidement les élégantes de celte contrée sauvage. Le protée mellifère, aux larges fleurs roses et blanches, dont la forme est celle d'une coupe ; enfin des géraniums écartâtes, des soucis, des jasmins étoiles, formaient dans cette vallée déserte un jardin qui charmait à la fois la vue et l'odorat.

De nombreux oiseaux, dont le brillant plumage s'apercevait à travers la feuillée, unissaient leurs chants joyeux au bourdonnement des abeilles, que l'on voyait par myriades butiner sur les fleurs.

Le jour était peu avancé, lorsque nos amis arrivèrent dans cet endroit délicieux ; mais ils furent tellement ravis de la scène qui se déployait k leurs regards, qu'ils n'hésitèrent pas à s'arrêter bien avant l'heure où ils avaient l'habitude de préparer leur camp.

Ils choisirent donc un massif de lauriers roses à feuilles dé saules qui se trouvait au bord de l'eau, et s'installèrent sous ses branches. Comme ils s'étaient fatigués en aidant les bœufs à gravir quelques pentes rocailleuses, nos voyageurs se couchèrent à l'ombre et plusieurs d'entre eux s'endormirent

bercés par la voix des oiseaux , le bourdonnement des abeilles et le murmure de la petite rivière qui, en cet endroit, coulait sur des rochers.

Quant à nos deux collégiens, qui n'avaient pas poussé à la roue comme les autres, ils n'étaient pas plus fatigués qu'à l'ordinaire ; d'ailleurs ils venaient d'apercevoir un objet qui les aurait tenus éveillés quand même. C'étaient deux oiseaux qui traversaient la vallée, à peu de distance des wagons et qui de temps en temps faisaient apparaître leur toupet noir au-dessus de l'herbe, en proférant un cri dont le timbre se rapprochait du croassement d'un corbeau. Ils n'étaient pas très-grands, leur taille pouvait être celle de la poule commune ; mais la chair de ces volatiles est parfaite et cela suffisait pour les rendre extrêmement intéressants.

Du reste, leur forme était pleine d'élégance, et ils avaient dans la démarche quelque chose du port majestueux de l'outarde. C'est qu'en effet ces oiseaux, qu'on appelle floricans dans l'Inde et kourhaans dans le midi de l'Afrique, sont d'une espèce ambiguë qui rattache les outardes à la série des tétras.

Ce n'était pas cela, néanmoins, qui excitait si vivement l'intérêt de nos collégiens; la grande affaire était que Jan connaissait un procédé curieux pour s'emparer de ces oiseaux, et il brûlait littéralement, car il en avait la fièvre, du désir de

meltre sa méthode en pratique sous les yeux de son rival. Depuis le jour où Klaas s'était distingué d'une manière si brillante à propos du sauteur de rochers, le petit Jan ne rêvait plus que d'accomplir quelque prouesse non moins glorieuse ; mais l'occasion ne s'en était jamais présentée. La vue deskourhaans, qu'il connaissait de longue date, ranima son espoir en lui donnant la chance de s'illustrer à son lour ; il montrerait à Klaas la véritable manière de prendre ces oiseaux, il était sûr de réussir, et le triomphe, se disait-il, n'allait pas se faire attendre.

Il commença par se procurer des crins d'une certaine longueur, qu'il prit à la queue de son cheval, et dont il fabriqua une espèce de collet, qui offrait une grande résistance ; puis il alla trouver Facetanné et lui emprunta son fouet ou plutôt le manche de son fouet, car le nègre eut la bonté d'en retirer la lanière pour faire plaisir à son jeune maître. N'oublions pas que Jan et Facetanné s'entendaient à merveille, c'était môme le bushman qui avait appris au collégien cette méthode de capturer les kourhaans, et il était naturel qu'il s'intéressât au triomphe de son élève. Rappelons-nous aussi que le manche du fouet en question était quelque chose d'énorme. Une canne de bambou de cinq à six mètres de longueur et qui ressemblait beaucoup plus au manche d'une ligne qu'à celui d'un fouet.

Jan, après avoir ajusté son piège à l'extrémité du

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bambou , précisément à la place où le fouet se trouvait attaché, monta sur son poney et lança la bête au galop.

Klaas, fort intrigué par cette manœuvre, épiait les mouvements de son cousin, avec un air d'ignorance qui ravissait notre petit Jan. Il ne devinait pas ce que voulait faire celui-ci, et l'embarras qu'il en éprouvait se trahissait sur son visage sans qu'il eût besoin d'en rien dire.

Jan prétendait-il jeter son filet sur les oiseaux, comme on prend les papillons? mais c'était impossible, il ne pourrait jamais y parvenir ; les kourhaans sont extrêmement farouches; Klaas venait luimême de chercher à se glisser auprès d'eux et les avait vus fuir avant de pouvoir les tirer.

Notre chasseur jiï disait rien, mais, comprenant les réflexions qui se pressaient dans l'esprit de son rival, il s'éloignait d'un air satisfait, non sans avoir jeté un regard triomphant à Klaas en passant devant lui comme il sortait du bivouac.

Lorsqu'il fut environ à cent mètres des kourhaans, il tira sur la bride de son cheval et fit décrire à sa bête un cercle dont les oiseaux formaient le centre.

Klaas s'attendait à chaque minute à voir ces derniers prendre la fuite; mais les outardes restaient à la même place; le cavalier décrivit un second cercle, puis un troisième , un quatrième, un cinquième, en ayant soin de les rétrécir de plus en

plus et de se rapprocher ainsi des oiseaux qu*il con* Yoitait.

« J'y suis! murmura Klaas; je vois maintenant ce qu'il veut faire. » Et il continua de guetter son cousin avec le plus vif intérêt. Le chasseur tournait toujours ainsi qu'un cheval de manège dont les yeux sont bandés.

Mais le cavalier voyait clair et son regard perçant ne quittait pas les oiseaux, ceux-ci l'observaient de leur côté, non pas sans inquiétude, mais comme de stupides créatures, sans faire usage ni de leurs ailes» ni de leurs pattes pour éviter le danger. Bref, ils permirent au poney d'arriver si près d'eux, qu'au moyen du bambou de Facetanné , Jan put saisir l'une des outardes et lui passer son collet autour du cou.

L'oiseau se débattit pendant huit ou dix secondes à l'extrémité du manche de fouet ; puis notre habile chasseur dirigea sa monture du côté des wagons, et tenant toujours 1« kourhaan au bout de sa longue perche, il le rapporta au bivouac d'un air de triomphe qui empêcha le pauvre Klaas de trouver un mot à dire pendant tout le reste de la journée.

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