CHAPITRE XLK
Le gros Willem et le serpent python.
Des quatre voyageurs qui s'étaient endormis, le gros Willem fut le premier qui se réveilla. Gomme en ouvrant les yeux il aperçut au loin im objet rougeâtre qui lui parut être un animal, et qu'il y avait encore à peu près deux heures avant le coucher du soleil, Willem prit son fusil, emmena celui des chiens qui, parfaitement dressé, l'accompagnait toujours , même quand il voulait surprendre le gi*hier, et se dirigea vers la bête qu'il venait de décou-^ vrir.
Celle-ci était à l'extrémité du vallon, précisément au pied d'une montagne rocailleuse dont la base se trouvait garnie d'un bouquet d'arbres; et le chas^ seur avait l'intention d'atteindre ce massif, avec l'espérance de s'y cacher et de décharger son fusil sur l'animal rougeâtre.
Lorsqu'il fut arrivé près du bouquet d'arbres en question, Willem put voir distinctement la bête qui l'y avait attiré; c'était une petite antilope à peu près de la taille du sauteur de rochers , mais qui
pour la couleur différait de celui-ci, elle avait les parties supérieures d'un rouge foncé, le dessous du corps blanc et toute la face noire, y compris le museau. Ses cornes étaient droites, et n'avaient pas plus de dix centimètres de longueur; quant à sa queue on pouvait fort bien ne pas la voir, car c'est à peine si elle mesurait deux ou trois centimètres. Notre chasseur reconnut le steenbok dans cette petite créature; il l'avait souvent rencontrée, car elle n'est pas rare dans toute la province du Gap où elle habite les plateaux parsemés de buissons. Elle appartient au genre Tragulus dont il existe trois autres espèces dans le midi de l'Afrique, toutes les trois de petite taille. Ce sont le grysbok {Tragidus melanotis)y le vlackte steenbok {Tragulus rufescens) bleekbok (Tragulus pediotragus). Quelques naturalistes prétendent que ce sont tout simplement des variétés du steenbok {Tragulus rupestrîs); mais le gros Willem ne pensa pas* un instant à résoudre cette question ; il ne songeait qu'à s'approcher de l'antilope dont il convoitait les côtelettes, et qui d'ailleurs ne paraissait pas très-farouche. Il le pouvait du reste sans aucune difficulté, grâce à la position qu'occupait l'animal à côté du massif; ce dernier était seul ; on voit rarement plus d'un steenbok à la fois, jamais plus de deux ensemble, car cette antilope est monogame et vit isolée comme toutes celles qui font partie du genre Tragulus,
Willem se trouvait enfin à belle portée du petit animal, lorsque la singulière conduite de celui-ci l'empêcha de le tirer. L'antilope ne mangeait pas, elle ne s'enfuyait point, et cependant elle s'agitait d'une manière continue.
Elle se trouvait, je le répète, à la lisière d'un bois, où de petits lauriers roses formaient quelques buissons épars. C'était en face de l'un de ces massifs que l'antilope exécutait les mouvements dont la bizarrerie avait frappé Willem. Elle courait tantôt à gauche, tantôt à droite , se reculait tout à coup, et revenait immédiatement du côté des lauriers roses, conservait toujours les yeux tournés vers un point fixe, et témoignait par l'éclat de ses regards de l'excitation particulière où elle se trouvait alors.
Il était évident qu'il y avait , parmi les lauriers roses, un objet quelconque dont la présence captivait l'attention de l'animal ; qu'est-ce que cela pouvait être. Le chasseur étonné fut pendant quelque temps sans pouvoir le découvrir; il apercevait bien au pied d'un arbre une masse brillante; mais cette masse lui paraissait informe, elle restait immobile, et Willem ne devinait pas quel rapport cette chose inerte pouvait avoir avec l'agitation de l'antilope. Cependant, à force de regarder cet objet qui brillait dans l'ombre, il finit par en distinguer la forme et par reconnaître les replis nombreux d'un serpent.
Il fallait que ce reptile fût d'une bien grande di-
366 LES VAGÀKGES
mensioDy puisque, roulé sur lui-même, il couvrait un espace de plus d'un mètre carré ; sa tête reposait au sommet de la spirale que décriyait son corps, et celui-ci était aussi gros que la cuisse d'un homme. Enfin, notre chasseur, qui n'avait pas cessé d'examiner le serpent, s'aperçut que ia queue du reptile était repUée autour d'un laurier rose, qu'elle serrait avec force, au moyen de deux crochets dont elle était munie à son extrémité. C'est l'un des traits qui caractérisent la famille des pythons^ et le reptile que voyait le gros Willem était précisément le python de Natal^ qui est proche parent du boa. Les indigènes le désignent tout simplement sous le nom de serpent de rocher, parce qu'il habite au milieu des rocs et dans les endroits pierreux; on pourrait l'appeler boa des rochers; l'anaconda, l*un de ses cousins d'Amérique, se nommerait alors hoa des eaux y et le constrictor qui vit au milieu des arbres porterait le nom de boa des forits.
Bien qu'ils habitent, comme vous voyez, des lieux très-différents, les pythons et les boas ont la même manière de vivre; ils attendent leur proie dans l'inaction, la saisissent avec leurs dents rétractiles, l'entourent de leurs replis, l'écrasent en contrac^ tant leurs muscles et l'avalent tout entière, bien qu'il arrive souvent que l'animal avalé soit beau-* coup plus gros qu'eux « L'élasticité de leur gueule et celle de leur corps, jointe à la salive gluante dont
ils enduisent cette masse alimentaire, leur permet de résoudre ce problème dont la solution paraît d'abord impossible.
Nous avons dit que l'énorme reptile avait la tête appuyée sur les anneaux que formait son corps; mais» au bout de quelques instants, il se dressa de plusieurs pieds, s'agita comme sous l'impulsion d'un mouvement vibratoire et se balança doucement. Sa gueule ouverte laissait apercevoir ses dents recourbées en arrière, et sa langue fourchue qu'il dardait vivement, tandis que ses yeux lançaient des étincelles. Il était effrayant à voir, et cependant l'antilope ne semblait pas le redouter, au contraire elle s'en rapprochait de plus en plus, soit qu'elle y fût poussée par la curiosité, soit qu'elle y fût entraînée par une force irrésistible.
Il est des personnes qui tournent en ridicule cette puissance de fascination que l'on attribue au serpent; mais quels que soient les motifs que l'on puisse avoir pour ne pas admettre qu'elle existe, il est impossible de nier que les oiseaux et même les quadrupèdes ne soient attirés par les serpents et par les crocodiles, au point de venir se placer à portée des mâchoires qui s'ouvrent pour les saisir, Le fait est confirmé par des observateurs les plus habiles et les plus dignes de foi.
C'est de ce phénomène étrange que le gros Willem fut témoin. L'antilope s'était peu à peu rap*
prochée du python ; lorsqu'elle ne se trouva plus qu'à cinq ou six mètres de Tendroît où se balançait le reptile, celui-ci projeta sa tête vers la charmante créature, la saisit au moyen de ses dents, et l'attira vers le laurier rose où sa queue était accrochée. Willem ne vit d'abord qu'une série de contorsions rapides ; mais bientôt la robe rouge de l'antilope disparut sous les anneaux tachetés du python, qui, en se contractant, broyèrent les os de l'innocente créature.