CHAPITRE V
Lions et Oryx.
En apercevant les' gemsboks, tel est le nom que les boërs ont donné à l'oryx, la première pensée de nos chasseurs fut de chercher par quel moyen ils pourraient s'emparer de l'une des deux antilopes. Quelque charmant effet que ces deux belles créatures produisissent dans la plaine, nos amis auraient mieux aimé les voir à la broche, car ils savaient par expérience que la venaison de Foryx est la plus délicate et la plus savoureuse que Ton puisse trouver en Afrique, toutefois après celle de Vélan.
Nos chasseurs, disons-nous, pensaient à se procurer une tranche de venaison pour leur repas du
Kaibuscade de lions.
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soir ; leur dîner en serait nécessairement retardé ; mais il y avait une si grande différence entre un bifteck d'oryx et le morceau de viande séchée qu'ils avaient en perspective que nos amis ne demandaient pas mieux que d'attendre.
Les tranches de billong, déjà presque à moitié cuites, furent retirées du feu, et les chasseurs, quittant la broche, saisirent immédiatement leurs fusils.
Mais comment faire pour parvenir au but que se proposaient nos jeunes gens î
Il était presque impossible de traquer les deux gemsboks; la prudence de ces animaux est si grande qu'ils s'approchent rarement d'un fourré, d'un buisson quelconque où pourrait s'abriter un ennemi ; c'est la plaine découverte qui est leur séjour habituel. Rien n'est plus difficile que de les surprendre, et c'est en les forçant, au moyen d'un excellent cheval, et après une course effrénée, que lés chasseurs finissent par les atteindre. Quelquefois même le cheval le plus vite ne parvient pas à les rejoindre, car tout d'abord, et pendant un ou deux milles, la course du gemsbok est aussi rapide que le vent; un bon cavalier néanmoins, dont la monture a du fond, et qui sait la diriger, est presque toujours sûr de se rendre maître de l'oryx après un temps plus ou moins long.
Nos amis devaient-ils seller leurs chevaux et
poursuivre les deux gemsboks? Ils n'auraient pas hésité à le faire s'ils n'avaient observé que les antilopes se dirigeaient de leur côté.
A la manière dont elles couraient alors, elles seraient bientôt arrivées auprès d'eux, et cette circonstance, qui leur évitait la peine de les forcer, était d'autant plus agréable à nos jeunes gens qu'ils avaient une faim dévorante, et qu'après avoir marché depuis le matin leurs chevaux étaient fatigués.
Il n'y avait rien d'impossible à ce que la chose se passât comme le désiraient. les chasseurs; leur kraal était caché au milieu des broussailles, la fumée seule indiquait l'endroit où il était situé, et cet indice ne devait pas effrayer les antilopes, en supposant qu'elles y fissent attention. Hendrik et le gros Willem pensaient d'ailleurs que c'était vers la mare que se dirigeaient les deux gemsboks ; mais le naturaliste détruisit cette opinion en répondant aux chasseurs que Voryxne boit jamais; c'est l'un des animaux qui ont été créés pour habiter le désert où l'eau n'existe. pas; et il* était probable que les deux gemsboks avaient une autre intention que de se rendre à la mare.
Quoi qu'il en soit, ils approchaient du camp des jeunes boêrs et n'en étaient pas maintenant à plus d'un kilomètre ; c'est à peine si les chasseurs auraient eu le temps de préparer leurs chevaux avant que les deux oryx fussent à portée de leurs balles ;
aussi, abandonnant le projet qu'ils avaient eu d'abord, nos amis gagnèrent en rampant le bouquet d'arbres le plus rapproché d*eux, et s'agenouillant derrière les broussailles Ds attendirent les antilopes.
Les pauvres bêtes ne se doutaient pas du péril et continuaient d'avancer du côté du bivouac ; il fallait qu'elles n'eussent pas aperçu le kraal dont la vue aurait à coup sûr éveillé leur effroi ou leur curiosité; elles marchaient avec le vent qui sans cela aurait pu les avertir de la présence de l'ennemi , et se rapprochaient de l'endroit où les fusils de nos chasseurs étaient braqués sur elles.
Toutefois il n'était pas dans leur destinée de mou-= rir de la main des hommes.
Tandis que nos boêrs guettaient les antilopes , ils avaient détourné leurs regards de la place où les lions étaient restés ; mais un mouvement que firent ceux-ci , attira de nouveau sur eux l'attention des jeunes gens ; les lions venaient de s'aplatir comme s'ils avaient eu l'intention de ramper dans l'herbe , et s'étaient posés de manière à voir les antilopes ; ils les avaient aperçues au moment où elles débouchaient dans la plaine , et il était certain qu'ils songeaient à les attaquer au passage.
Néanmoins , si les antilopes conservaient la direction qu'elles avaient prise , les deux bêtes féroces ne parviendraient pas à les saisir de l'endroit où elles étaient placées. Il est facile au gemsbok d'é-
chapper au lion par la fuite , car celui-ci n'est qu'un triste coureur ; c'est en bondissant d'une manière imprévue, qu'il s'empare de sa proie, et s'il vient à la manquer , il ne cherche pas à la poursuivre. Il fallait donc que les deux félins se rapprochassent des antilopes de façon à pouvoir les saisir dès qu'elles passeraient auprès d'eux.
Ls le savaient à merveille , et tous leurs efforts tendaient nécessairement à se rapprocher des oryx ; le lion se mit à ramper dans l'herbe en se dirigeant de manière à se placer entre le camp et les deux antilopes , qui venaient toujours du côté des chasseurs ; il se traînait sur le ventre , comme un chat qui veut s'emparer d'une perdrix, s'arrêtait derrière un buisson pour épier la proie qu'il convoitait , parcourait d'un trot léger la distance qui le séparait du buisson voisin*, et se remettait à ramper au milieu des grandes herbes. Il finit par atteindre une fourmilière colossale qui se trouvait précisément sur le chemin des gemsboks; satisfait de cette position, il s'arrêta et se coucha au pied de l'édifice , en n'avançant qu'une partie de sa tête du côté des antilopes qui ne pouvaient pas l'apercevoir; mais du bouquet d'arbres où ils étaient cachés eux-mêmes , nos chasseurs le voyaient à merveille et ne perdaient pas un seul de ses mouvements.
Pendant ce temps-là, qu'était devenue la lionne? Elle avait quitté l'endroit où elle se trouvait tout à
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l'heure ; avait-elle accompagné son époux ? Nullement; elle suivait au contraire la direction opposée à celle qu'il avait prise; nos jeunes amis, tout occupés du lion, avaient perdu de vue sa compagne; mais à présent que le mâle était à son poste ils cherchèrent des yeux la place où pouvait être la lionne; ils la virent au loin dans la plaine , s'avançant de la même manière que l'avait fait le lion ; tantôt ram pant dans l'herbe , tantôt courant d'un buisson à l'autre, s'arrêtant derrière chacun d'eux et cherchant évidemment à couper la retraite aux antilopes qui se trouvaient placées devant elle.
La stratégie du couple formidable était facile à comprendre ; il était certain qu'avant de se séparer, les deux hons avaient combiné leur plan d'attaque ; le mâle devait se poser en embuscade sur la voie des deux oryx et la lionne maintenir le gibier dans la direction où l'attendait son partner. En supposant qu'à la vue du lion , les antilopes voulussent revenir sur leurs pas, elles tomberaient alors entre les griffes de la lionne.
La chose était parfaitement calculée , et bien que cette manœuvre dût enlever à nos chasseurs la proie qu'ils convoitaient eux-mêmes, la tactique des deux félins avait tellement éveillé leur intérêt , qu'ils ne songeaient plus à autre chose qu'à suivre les péripéties du drame qui se déroulait devant eux.
Les gemsboks approchaient de la fourmilière où
l'ennemi les attendait; leur allure était ferme et confiante ; de temps à autre , ils agitaient leur queue touffue , mais pour chasser les mouches qui s'attachaient à leurs flancs et non pas pour exprimer la crainte.
La lionne était arrivée au point qu'elle avait voulu atteindre et s'était couchée dans l'herbe , prête à recevoir les pauvres bêtes si elles venaient à rebrousser chemin.
Lorsque les antilopes ne se trouvèrent plus qu'à une faible distance de l'endroit où le lion était embusqué , celui-ci relira sa tête et la rentra sous son épaisse crinière; il était impossible aux deux gemsboks de le découvrir, lui-môme ne pouvait plus les apercevoir; c'est à ses oreilles qu'il se fiait pour connaître Tinstant où il pourrait saisir sa proie.
Au moment où les nobles bêtes passèrent en face de lui , à quinze ou vingt pas de sa retraite , le lion se fouetta les flancs de sa queue vibrante , allongea la tête , se détendit tout à coup , et son corps , dont la longueur parut être doublée , s'élança dans l'air comme s'il avait eu des ailes. Il franchit d'un bond la distance qui le séparait du premier des gemsboks, et retomba sur la croupe de l'animal épouvanté ; d'un coup de griffe , il terrassa la pauvre bête qui ploya sur ses jarrets, et d'un second coup ,. donné presqu'en même temps , il la coucha sur la plaine où elle resta sans vie.
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Le lion ne s'inquiétant pas de l'autre gemsbok , saisit entre ses mâchoires puissantes la gorge de celui qu'il avait tué, et s'abreuva du sang de sa victime.
C'était le mâle , qui se trouvant le plus près de la fourmilière, avait été abattu par le lion ; la femelle, surprise en voyant bondir le terrible félin, avait redoublé de vitesse et les chasseurs supposaient qu'elle allait disparaître ; mais ce lâche abandon n'est pas dans la nature du noble oryx ; dès que la femelle se fut remise du premier moment d'efiroi , elle se retourna vers l'ennemi , abaissa la tète jusqu'à terre , de façon à projeter ses longues cornes sur un plan horizontal , et se précipita vers le lion. Celui-ci , tout entier à son festin sanglant , ne se douta pas de cette manœuvre, et n'en fut averti que par deux lancées acérées qui s'enfoncèrent entre ses côtes et qui ne lui permirent pas d'en savoir davantage.
Une lutte confuse dura pendant quelques instants entre le lion et l'oryx ; mais l'attitude de ces deux animaux était si étrange , leurs mouvements convulsifs tellement rapides , que les spectateurs ne purent s'expliquer la manière dont ce combat avait lieu. Néanmoins , les rugissements du lion avaient cessé , et les accents d'une voix plus aiguë succédaient aux râlements qui venaient de s'éteindre.
La lionne, bondissant à travers la plaine, se joi-
gnil bientôt à la mêlée; un seul attouchement de sa griffe étendit par terre la femelle du gemsbok et mit fin au combat.
Mais est-ce un rugissement de triomphe que la lionne fait retentir sur le corps de sa victime? Il y a quelque chose de singulier dans sa voix, quelque chose d'étrange dans ses mouvements. Pourquoi le lion ne répond-il pas à ses cris? il est toujours attaché au cadavre de Toryx et paraît continuer à boire le sang de la pauvre bête ; mais il est immobile ; pas un de ses muscles ne frémit, pas un tressaillement de sa robe fauve ne paraît annoncer qu'il respire. Serait-il mort sous les coups de l'antilope ?