‹ Les vacances des jeunes boërsChapitre 8 sur 62 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Une lionne furieuse.

Il y avait certainement quelque chose de mystérieux dans cette affaire : le lion conservait toujours la même attitude et restait silencieHx, tandis que la lionne continuait à pousser des cris aigus, en marchant avec fureur autour des corps amoncelés. Elle n'essayait pas d'assouvir sa faim, bien que sa

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•proie fût étendue à ses pieds. Était-ce son royal époux qui s'opposait à ce qu'elle y touchât î réclamait-il la possession des deux gemsboks 7

Il arrive parfois qu'un vieux lion , en tyran égoïste, éloigne de lui les membres de sa famille, jusqu'à ce que s'étant repu complètement, il leur permette de se partager sa desserte. Mais dans la circonstance actuelle, il était peu probable que pareille chose arrivât ; la proie était énorme et suffisait largement aux deux lions; d'ailleurs la lionne était bien certainement la compagne du mâle qu'ils avaient sous les yeux; et nos chasseurs, en dépit des exemples contraires que fournit la race humaine, ne pouvaient croire que le lion pût se rendre coupable d'une conduite aussi peu galante ; un animal qui, d'après M. de BufTon, est le type de la noblesse, de la générosité ! La chose était impossible.

Alors comment expliquer les allures delà Uonneî Elle continuait à rôder et à gémir autour du groupe sanglant ; elle se baissait jusqu'à terre, et touchait de ses lèvres le mufle de son époux, qu'elle paraissait embrasser ; mais elle n'obtenait pas plus de réponse par ses caresses que par ses plaintes; et nos amis comprirent enfin que le lion était mort, ainsi que les deux antilopes.

Aussitôt qu'ils en eurent acquis la certitude, nos jeunes gens commencèrent à délibérer sur le meil-

leur parti qui leur restait à suivre; ils désiraient prendre possession des deux oryx, mais il n'y avait pas moyen d'en approcher tant que la lionne resterait à côté d'eux.

Dans l'état de fureur où elle se trouvait alors, il était impossible de chercher à l'éloigner. La manière dont elle se fouettait les flancs avec sa queue, sa démarche animée, sa voix pleine de rage, ses regards féroces, tout chez elle annonçait une douleur portée jusqu'à la frénésie ; chacun de ses mouvements renfermait une menace; et nos chasseurs, bien loin de penser à l'attaquer, regagnèrent prudemment leurs wagons afin de s'y abriter dans le cas où la bêle furieuse, venant à les apercevoir, se précipiterait de leur côté.

Ils espéraient d'ailleurs qu'elle s'éloignerait d'ellemême au bout de quelques instants, et qu'ils pourraient ensuite aller chercher les antilopes.

Mais les minutes s'écoulèrent sans apporter le moindre changement dans la conduite de la lionne. Elle persistait à faire le tour des cadavres et s'abstenait de toucher aux deux oryx, dont elle avait d'abord convoité la chair succulente. Ainsi que le chien qui, ne touchant pas à la nourriture que renferme l'office, empêche les autres d'en approcher, elle paraissait défendre un dépôt dont elle avait la garde.

Ses rugissements, où la fureur se mêlait au dé-

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sespoir, continuaient de retentir et de jeter Tépouyante parmi les bœufs et les chevaux des jeunes boërs; les chiens eux-mêmes, tout tremblants, allèrent se cacher sous les wagons, ou vinrent se placer entre les jambes de leurs maîtres ; et pourtant la plupart de ces fidèles animaux se seraient battus vigoureusement, si les chasseurs les avaient lancés contre la lionne; mais ceux-ci n'ignoraient pas qu'un chien, en face d'un lion furieux, n'est pas plus. qu'une souris entre les griffes d'un chat; et ils se gardèrent bien d'envoyer leurs fidèles serviteurs à une mort qui aurait été certaine.

Après une assez longue attente, nos amis, voyant que la lionne ne paraissait pas disposée à quitter les oryx, ne comptèrent plus sur la venaison dont ils avaient cru faire leur souper, et rapprochèrent du feu les tranches de biltong qui étaient à n^oitié cuites.

Ils avaient à peine commencé leur repas lorsqu'ils aperçurent de nouveaux arrivants qui se dirigeaient vers l'endroit où la lutte s'était passée; quelques hyènes apparaissaient dans la plaine, cinq ou six peut-être ; et bien qu'elles se tinssent à une certaine distance des cadavres, dont la lionne ne leur permettait pas d'approcher, leurs regards faméliques disaient clairement quel était l'objet de leur convoitise.

La présence de ces bêtes hideuses changeait la

situation et pouvait modifier les projets de nos chasseurs. Si la lionne permettait aux hyènes d'entamer les antilopes, il était certain, qu'avant peu il n'en resterait pas une bouchée ; et bien que nos amis eussent renoncé, pour le jour même, à leur bifteck de gemsbok, ils n'en comptaient pas moins sur une tranche de venaison pour le lendemain matin. Il fallait pour cela né pas permettre aux hyènes de tomber sur les oryx; mais comment faire pour les en empêcher ?

Hendrik et Willem proposèrent de nouveau d'attaquer la lionne et de chasser en même temps les hyènes, qui ne manqueraient pas de s'enfuir dès qu'elles se verraient poursuivies ; niais le naturaliste, cette fois encore, s'opposa vivement à la proposition des deux chasseurs, et il eut besoin de toute son influence pour les faire renoncer à ce projet téméraire.

Peut-être même n'y serait-il pas parvenu, si une proposition , à laquelle on était loin de s'attendre, n'avait mis fin au débat.

C'était Congo, le Zoulou, qui n'offrait rien moins que d'aller se battre avec la lionne.

« Tout seul? demandèrent* les jeunes gens.

— Tout seul, répondit le Cafre.

— Tu es fou, Congo ; elle te mettrait en pièces.

— N'ayez pas peur, Congo tuera la lionne et n'aura pas même une égratignure.

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— Tu vas donc prendre un fusil ?

— Congo ne saurait pas s'en servir, répliqua le sauvage ; tout ce qu'il demande, c'est que les jeunes maîtres ne viennent pas à son aide , qu'ils ne bougent pas d'ici : Congo aurait peur si Menhir le suivait ; car la lionne est furieuse ; mais tant mieux pour Congo, elle ne s'enfuira pas.

— Et comment vas-tu faire ?

— Vous le verrez tout à l'heure. »

Nos amis étaient persuadés que le zoulou allait s'exposer inutilement ; Pacetanné lui-même aurait traité cette proposition de fanfaronnade et s'en serait moqué, s'il n'avait eu sur le cœur l'humiliation que lui avaient attirée ses railleries au sujet de la traversée du Gariep ; et malgré l'inquiétude qu'il ressentait de voir son rival faire preuve, comme chasseur, d'une habileté plus grande que la sienne, il eut la prudence de dissimuler sa jalousie. Les jeunes boërs, et surtout le naturaliste, auraient voulu dissuader Congo de tenter une pareille aventure ; mais le gros Willem était d'un avis différent ; il le connaissait mieux que les autres, et savait

qu'il n'était pas homme à faire une chose aussi grave par simple forfanterie. Dès qu'if promettait de réussir, on pouvait le croire, affirmait le gros Willem.

Cette assertion, combinée avec l'intérêt qu'une semblable tentative devait nécessairement éveiller

chez nos chasseurs, vainquit les derniers scrupules de Hans, et il fut permis à Congo d'aller attaquer la lionne.

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