CHAPITRE VU
Lutte de Congo et de la lionne.
Congo, ainsi que yous le pensez bien, était devenu le point de mire des jeunes gens, et c'est avec une émotion profonde qu'ils le regardaient faire ses préparatifs de combat; car si le matin du même jour il avait éveillé leur intérêt quand il avait traversé la rivière, c'était bien autre chose maintenant qu'il allait se battre corps à corps avec une lionne furieuse.
Ses préparatifs ne lui prirent pas beaucoup de temps ; on le vit monter dans le chariot des Van Wyk et en sortir, deux ou trois minutes après, complètement équipé.
Décrivons cet appareil de chasse, qui n'était autre chose que l'équipement d'un guerrier de la tribu des Zoulous.
Congo tenait de la main droite une douzaine d'asségaïs....
Qu'est-ce que c'est qu'un asségaï ?
C'est une lance moins longue et plus légère que celle que vous avez pu voir, et dont l'emploi est tout à fait différent; au lieu de garder l'asségal à la main et de s'en servir pour frapper son ennemi, on le lui jette d'une assez grande distance, comme les javelines dont on faisait usage en Europe, avant que la poudre à canon fût inventée. C'est encore à présent l'arme de guerre de toutes les tribus sauvages de l'Afrique méridionale, et particulièrement des Cafres.
On ne se figure pas combien ces derniers sont adroits à se servir de cette arme dangereuse, qu'ils envoient d'une seule main à plus de 80 mètres de distance où elle frappe le but avec la force et la pré cision d'une balle ou d'une flèche.
Congo serrait donc entre ses doigts nerveux la hampe de six asségaïs; mais ces javeUnes n'étaient pas ce qu'il y avait de plus étrange dans l'équipement du Zoulou : il portait au bras gauche un objet de forme ovale ayant 2 mètres de longueur sur 1 mètre de large ; cet objet, concave à l'intérieur et naturellement convexe du côté opposé, était fait avec du cuir tendu sur un cadre de bois, et ressemblait à certains canots fabriqués avec les mêmes matières ; bref, c'était un bouclier zoulou , toutefois un peu plus grand que ceux dont les Cafres font usage pour aller au combat ; malgré son énorme
dimension, il n'en était pas moins d'un maniement facile, et olBfrait une si grande résistance, en dépit de sa légèreté, qu'une balle, un javelot ou une flèche aurait glissé sur lui comme sur une plaque d'acier.
Deux fortes courroies, fixées à l'intérieur, permettaient au Zoulou de le mouvoir suivant son bon plaisir; et appuyé par terre, il pouvait abriter l'homme le plus grand de la tribu , car il dépassait la tête de Congo, qui, vous vous en souvenez, était loin d'être un nain.
Le Zoulou s'éloigna du bivouac sans prononcer un mot; il portait au bras, ainsi que nous venons de le dire, l'énorme bouclier qui lui servait de carapace, et tenait de la main gauche cinq de ses javelines, tandis que de la main droite il serrait la hampe de celle qu'il devait lancer la première.
Rien n'était changé dans la plaine; le Zoulou d'ailleurs n'en avait pas laissé le temps aux animaux qui s'y trouvaient rassemblés ; à peine cinq minutes s'étaient-elles écoulées depuis le moment où il avait fait sa proposition jusqu'à celui où il s'était dirigé vers le lieu du combat. La lionne errait toujours dans le même cercle en rugissant d'une manière effroyable, et les hyènes, attentives à ses moindres mouvements, cherchaient à se rapprocher des cadavres. Mais en voyant Congo, elles s'enfuirent lâchement, et disparurent dans un halUer voisin.
La lionne, au contraire, ne sembla pas s'apercevoir de Tarrivéê du chasseur ; complétemeçt absorbée par les trois cadavres qui gisaient à ses pieds, elle ne détourna pas même la tête et continua de pousser des rugissements frénétiques.
liorsque le Zoulou ne se trouva plus qu'à vingt pas de la lionne, il s'arrêta, posa par terre la pointe de son bouclier qu'il maintint perpendiculairement, balança un instant Tasségaï qu'il tenait dans sa main droite et le fit siffler en le lançant avec force.
Le javelot s'enfonça entre les côtes de la lionne et s'y arrêta en faisant vibrer sa hampe; la bête furieuse se replia sur elle-même, saisit le trait qui l'avait percée et le brisa d'un coup de dent, comme s'il se fût agi d'une paille.
Le fer n'en restait pas moins dans la plaie, mais la lionne n'essaya pas de l'arracher, elle venait d'apercevoir le Zoulou, et jetant dans l'air un cri de rage elle s'élança vers son ennemi. D'un bond elle franchit les trois- quarts de la distance qui le séparait d'elle, et en moins d'une seconde elle allait retomber sur les épaules du Cafre ; mais celui-ci était préparé à la recevoir, et au moment où elle s'élançait de nouveau pour l'atteindre, il s'éclipsa tout à coup aux yeux des spectateurs.
Sa disparition avait été magique, et si les jeunes boërs n'avaient pas suivi tous ses mouvements, ils n'auraient jamais pu comprendre ce qu'il avait pu
devenir. Mais ils savaient que sous cet énorme objet convexe, dont les bords s'appuyaient sur le sol, gisait Congo, protégé par son bouclier comme une tortue par son écaille^ serrant de toute sa force les courroies qui retenaient sa carapace et la pressant contre terre.
La lionne fut encore plus surprise que ne l'étaient les spectateurs; au lieu d'atteindre l'ennemi qu'elle croyait déchirer, elle retomba sur un corps dur, qui résonna sous sa chute, et que ses griffes ne parvenaient pas à entamer; trompée dans son attente elle fit un écart et s'arrêta pour regarder cet objet singulier qui l'alarmait; puis après l'avoir contemplé pendant quelques instants, elle exprima son dépit en grognant d'une manière significative, et s'éloigna d'un trot rapide.
Averti par le grognement de la lionne, le Cafre souleva un côté de sa carapace et vit que la bête féroce lui avait tourné le dos. Bondissant alors, il se redressa de toute sa hauteur, et tenant toujours son bouclier, lança un second asségaï à la lionne qui fuyait.
Ainsi que la première, cette javeline perça le flanc de l'animal ; celui-ci ne prit pas même le temps de briser la hampe, il se retourna, et plus furieux que jamais s'élança de nouveau sur son habile adversaire ; mais, comme la première fois, la lionne ne rencontra qu'une surface impénétrable. Exaspérée
jusqu'à la frénésie, elle ne se retira pas, ainsi qu'elle l'avait fait tout à l'heure ; mais elle frappa de ses griffes puissantes l'objet bizarre qui lui dérobait son assaillant, et s'efforça de l'arracher du sol où il paraissait avoir pris racine.
On comprend la situation périlleuse où était placé le brave Zoulou. C'en était fait de lui, pauvre Congo, si la lionne parvenait à retourner le bouclier qui l'abritait. Il ne l'ignorait pas, et se cramponnant de toute sa force aux courroies de la carapace, il appuyait de l'autre main sur le cadre qui en maintenait le cuir, et défiait ainsi tous les efforts de sa redoutable ennemie.
Lorsque la lionne eut épanché sa rage pendant quelques minutes, sans parvenir à briser l'obstacle qui la séparait de son antagoniste, elle s'éloigna une seconde fois pour se diriger vers la place où gisaient les cadavres.
Ses grognements guidèrent encore le Zoulou ; le bouclier se releva, un troisième asségai siffla dans l'air et traversa le cou de la lionne.
Mais cette blessure n'était pas mortelle et ne servit qu'à augmenter la fureur de la bête. Se retournant une troisième fois vers le terrible ennemi qu'elle ne pouvait saisir, la lionne se précipita d'un bond tellement rapide vers le pauvre Zoulou, que c'est à peine s'il eut le temps nécessaire pour rabattre son bouclier; une seconde de plus et il était mis