CHAPITRE XV
La vache laitière est, en France, l'objet d'un commerce important. Il n'est pas de canton qui ne compte, dans certaines régions particulièrement, un certain nombre de marchands qui, tous, jouissent d'une aisance relative, indiquant qu'ils réalisent d'appréciables bénéfices.
Je n'ai pas la prétention de réhabiliter le marchand de bestiaux, le maquignon comme on dit, dans l'opinion publique. Mais je crois qu'on exagère singulièrement en disant que tous les marchands sont des voleurs. Je sais bien que tous ne sont pas d'une irréprochable loyauté dans les transactions. Mais si on
les observe de sang froid, avec impartialité, quand on les entend vanter leur marchandise, en cacher les vices ou les défauts, ne s'attaehant qu'aux qualités plus ou moins réelles ; quand on les compare aux autres négociants qui, eux aussi, font valoir leurs objets mis en vente, on acquiert bientôt la conviction, qu'à chances commerciales égales, le marchand de bestiaux est infiniment moins voleur, moins « canaille » que l'épicier, le mercier, le drapier, etc. Comme tous les marchands, quels qu'ils soient, le marchand île bestiaux exploite son semblable. C'est h' Struggle for life et voilà tout.
Si même on ajoute, aux aléa commerciaux dont il subit la loi commune, les chances de perles plus nombreuses pour lui résultant de la nature même de la marchandise, qui dépense quand elle reste en magasin, qui se détériore et perd facilement de sa valeur, par suite de maladies ou d'accidents multiples auxquels elle est constamment exposée, on verra qu'en définitive, en raison de ses avances, de ses frais, du crédit obligé, il gagne moins et s'enrichit moins vite que d'autres quand, même, il ne se ruine pas.
Néanmoins nous croyons ne pouvoir nous dispenser démettre l'acheteur en garde contre les « trucs >. des marchands; car après tout il y a plus d'acheteurs que de connaisseurs. Nous ne craignons pas d affirmer qu'il v a plus ii se méfier du simple propriétaire, qui vend une vache prétendue bonne, que du marchand qui déclare bonnes toutes celles qu'il expose sur le marché.
On achète une vache laitière sur un champ de foire ou dans une «'table. Dans ce dernier cas l'animal est E. Tnii.iun. Vuchos laitières. 10.
plus facile à examiner et on court moins de risques d'être trompé, fin tout cas l'acheteur, désirant avoir du lait le plus tôt possible, peut choisir une vache fraîche vêlée ou une vache prêle à vêler. Il a moins de chance d'être trompé dans le second que dans le premier cas, car il n'est pas rare que des marchands mettent auprès d'une vache, qui parfois l'accepte facilement, un veau qui n'est pas le sien.
La première chose; à examiner, dans le choix de la bête, c'est son âge. Cela se fait bien d'après les notions données au chapitre 11. Si les marchands ne peuvent travailler la dent de la vache comme on travaille celle du cheval pour le rajeunir, ils agissent sur la corne dont ils font disparaître les reliefs avec la râpe et le papier de verre. L'opération laisse ses traces malgré le vernis dont on fait usage. Dans tous les cas il est utile de contrôler l'âge donné par la dent par celui qu'indique la corne et cire versa.
Il ne faut jamais acheter une laitière, à moins que ce ne soit pour une seule saison et qu'on en ait un besoin urgent, qui a passé l'âge de 8 à 9 ans. A partir de cet âge, et même plus tôt, l'aptitude laitière va en diminuant et la bête perd chaque jour de sa valeur intrinsèque et commerciale. Comme il s'agit d'une laitière nous renvoyons au chapitre VI où nous indiquons avec détail les caractères laitiers et beurriers.
Mais, toutes les fois qu'un marchand, ou un propriétaire, met une vache sur le marché, il a le soin de ne pas la laisser traire pendant au moins vingt-quatre heures, avant la fin du marché ou de la vente. Le pis devient volumineux et quelquefois il est tellement énorme et douloureux que la marche de la bête est
fendue pénible. Le lait coule goutte à goutte ou en jetcontinu par l'effet de la pression de la masse liquide accumulée dans les citernes distendues à l'extrême. Certains marchands tout à fait déloyaux poussent, la cruauté et l'amour du dol jusqu'à faire une ligature de l'extrémité du trayon avec un lil lin de laine, et le lait ne s écoulant plus la mamelle parait encore plus grosse. Il y a donc lieu de ne tenir qu'un compte relatif du volume de la mamelle. Quand on va dans une étahle et même dans celle du marchand, sans être attendu, on n'est pas exposé à être trompé à ce point de vue.
On s'assure ensuite si la vache est bien effectivement pleine; ce qui est très simple d'après le procédé indiqué au chapitre XIII. Quant à la date probable de la paiturition, elle est généralement indiquée aussi exactement que possihle par le vendeur, qui n'a que peu d'intérêt, quand il en a, à tromper il ce point de vue. Du reste, l'état général de la bête, le volume du ventre, et même la sensation que donne le volume du fœtus il la palpation abdominale ne peuvent laisser que peu ou pas de doutes.
Nous ne connaissons aucun moyen pratique de s'assurer si une vache a vêlé depuis peu de temps. Au delà de six ou huit jours, il n'y a plus aucun signe certain d'un part récent. On ne peut guère en juger (pie par la quantité de lait qu'elle donne quelques jours après son arrivée chez l'acquéreur. Quant à savoir si le veau qu'on trouve auprès de la bête est bien le sien, l'acquéreur n'a que les caractères de ressemblance entre le petit et la vache pour acquérir une quasi certitude; car, je le répète, il est des vaches qui acceptent bien un autre veau que le leur.
On doit aussi s'assurer de l'état de santé de la bête que l'on veut acheter. Son état général d'embonpoint, la fraîcheur et le lustre du poil, la souplesse de la peau renseignent à cet égard. On peut également laire tousser la bête, en lui comprimant la trachée, pour apprécier la nature de la toux qui doit être forte, ni sèche, ni pénible, ni douloureuse. De même, la percussion de la poitrine qui doit « sonner le creux », ne doit pas être douloureuse.
Enfin il faut être certain que la vache est bien douce et facile h traire. Le caractère est exprimé par la physionomie et par les yeux, qui ont l'air doux ou méchant. Et il est facile d'essayer de traire la vache qui, quoi que puisse faire le vendeur, se défendra si, d'ordinaire, elle est difficile à traire.
La loi du 21 août 1884 a supprimé les vices rédhibitoires pour la vache laitière. Mais, dans le cas où la bete serait atteinte d'une maladie contagieuse, comme elle n'aurait pas dû être mise en vente et vendue, d'après la loi du 21 juillet 1881, le marché est nul de plein droit, sans délai fixe de garantie. La maladie la plus redoutable, qui était rédhibitoire d'après la loi du 20 mai 1838, c'est la tuberculose plus fréquente qu'on ne le croit généralement. Cette maladie est d'autant plus à craindre qu'elle est plus difficile à diagnostiquer quand elle est peu avancée. Aussi nous pensons que le moment n'est pas éloigné où les acheteurs auront pris l'habitude d'exiger/les vendeurs un certificat constatant qu'avant la mise en vente la vache a été soumise aux injections révélatrices de tubevcuUne.
Bien qu'il n'y ait plus à proprement parler de vices rédhibitoires pour les animaux de l'espèc bovine, la
résiliation de la vente peut avoir lieu s'il y a eu dol réel ou « dol par réticence » (jugement du Tribunal de commerce de la Seine du 3 mai 1893).
Quand on n'est pas très connaisseur, quand on craint par trop d'être trompé par le vendeur, rien n'est plus simple d'exiger de celui-ci un acte, sur timbre à 60 centimes, dans lequel sont relatées toutes les conditions du marché : santé de la bête, douceur de caractère, tranquillité à la traite, âge, date approximative du part, constatation que le veau qui l'accompagne est bien à elle, le signalement aussi complet que possible, etc., etc.
Il est bien simple d'ailleurs de se faire accompagner et assister, dans le marché, par un vétérinaire ou toute autre personne compétente.